C'est entre les États-Unis et la Chine que se joue la «Course spatiale 2.0»

Cinquante ans jour pour jour après le premier pas sur la Lune, c’est Pékin qui tente de prendre Washington de vitesse en s’installant sur notre satellite naturel pour en exploiter les ressources.

À gauche, les ambitions américaines annoncées sont de retourner sur la lune en 2024 pour y préparer une présence permanente. En 2028, l'objectif serait de créer une colonie lunaire permanente. À droite, du côté chinois, les ambitions sont de créer une colonie lunaire permanente en 2030, et devenir la première puissance spatiale dès 2045.

À gauche, les ambitions américaines annoncées sont de retourner sur la lune en 2024 pour y préparer une présence permanente. En 2028, l'objectif serait de créer une colonie lunaire permanente. À droite, du côté chinois, les ambitions sont de créer une colonie lunaire permanente en 2030, et devenir la première puissance spatiale dès 2045. Image: DR/LMD

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La Chine de Xi Jinping serait-elle en passe de détrôner les États-Unis dans l’espace? La nouvelle ruée vers la Lune va-t-elle laisser Washington à la traîne? La question hante les commémorations en ce 21 juillet. Il y a cinquante ans jour pour jour, en 1969, l’astronaute Neil Armstrong fut le tout premier Terrien à poser le pied sur l’astre de nos nuits.

«Un petit pas pour l’homme, mais un bond de géant pour l’humanité!» lançait-il, ému, avant de se faire photographier près de la bannière étoilée. Les images-chocs retransmises autour du monde avaient fait de Washington le vainqueur incontestable de la course spatiale, éclipsant l’exploit accompli par Moscou huit ans plus tôt en envoyant le premier cosmonaute dans l’espace, Iouri Gagarine. En pleine guerre froide, cette bataille-là prenait fin. Trois ans plus tard, les missions Apollo étaient stoppées faute de moyens.

Aujourd’hui, malgré les tensions entre Washington et Moscou, c’est à bord de vaisseaux russes Soyouz que les astronautes étasuniens se rendent sur la Station spatiale internationale, en orbite terrestre basse. Bientôt, ils pourront s’y rendre à bord de la navette Crew Dragon développée par la compagnie privée SpaceX du multimilliardaire Elon Musk ou encore sur le CST-100 Starliner de Boeing, qui est aussi en phase de test final.

Mais la plus grande nouveauté, c’est la rivalité grandissante avec la Chine qui est en train de provoquer une sorte de nouvelle course à l’espace. Une concurrence assez improbable, puisque Pékin n’a réussi à envoyer un premier astronaute en orbite qu’en 2003.

Mais au début de cette année, le 3 janvier, le module d’exploration chinois Chang’e 4 s’est posé sur la face cachée de la Lune. Première absolue. Et la République populaire ambitionne d’établir une colonie lunaire d’ici à 2030. Ni plus ni moins.

Ce n’est pas passé inaperçu à Washington. «Ne vous y trompez pas, nous sommes aujourd’hui dans une course à l’espace, comme dans les années 60, et les enjeux sont encore plus importants», déclarait en mars le vice-président Mike Pence, à la tête du Conseil spatial national. L’administration Trump a fixé à 2024 l’objectif du programme Artemis de retour sur la Lune, pour préparer une présence permanente à partir de 2028.

Une cadence infernale. Il y a quelques jours, mercredi 10 juillet, le patron de la NASA a annoncé le remplacement de Bill Gerstenmaier, 64 ans, qui était en charge des missions habitées d’exploration spatiale depuis quatorze ans. «Si la NASA n’est pas en mesure de garantir un alunissage d’astronautes dans cinq ans, c’est l’organisation que nous devons changer, pas la mission!» martèle Mike Pence.

Ressources stratégiques

Pourquoi une telle précipitation? Parce que des ressources stratégiques sont en jeu. «La plupart des gens pensent à l’exploration spatiale, mais ce qui compte pour l’avenir du pouvoir, c’est l’exploitation de l’espace», décrypte l’analyste Namrata Goswami, auteure d’une étude sur l’espace et les grandes puissances. «Qui sera en mesure d’obtenir les vastes ressources telles que l’eau (la glace), le fer, le titane, le platine et le nickel?».

Premier panorama de la lune par Chang'e 4

Première arrivée, la mission chinoise Chang’e 4 «assure l’accès au pôle Sud lunaire, riche en ressources», note-t-elle. «C’est le premier pas vers la colonisation de la Lune.»

Ce n’est pas tout. «La stratégie spatiale de la Chine implique la construction d’une infrastructure industrielle lunaire pour un accès rentable à l’espace lointain», ajoute Namrata Goswami. Il faut 19 fois moins de carburant pour propulser un vaisseau depuis la Lune que depuis la Terre. Et le carburant le plus puissant, combinant hydrogène et oxygène, est disponible sur place en très grande quantité: on estime qu’il y a des centaines de millions de tonnes de glace.

«La Chine veut être la première puissance spatiale d’ici à 2045.» Cette ambition conquérante, Pékin ne la dissimule même pas. «L’univers est un océan, la Lune, ce sont les îles Diaoyu, Mars est l’île Huangyan», lançait l’an dernier Ye Peijian, responsable du programme lunaire chinois, en le comparant aux très contestées prétentions territoriales du régime communiste en mer de Chine méridionale.

Certes, il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. «Les progrès de la Chine ont été incroyablement lents», relativise le professeur Greg Autry, de la Marshall School of Business de l’Université de Californie du Sud, dans les colonnes de «Politico». «Elle n’a rien fait de nouveau, sauf se poser à un endroit différent sur la Lune.»

Quant aux vols habités chinois, il juge très modeste le nombre d’essais effectués à ce jour. Par ailleurs, la NASA dispose d’un budget annuel de 21 milliards de dollars, alors que Pékin ne dépense «que» 8 milliards de dollars pour son programme spatial, estime Namrata Goswami. Cela dit, pour l’instant l’exploration humaine n’est pas la priorité des scientifiques aux États-Unis.

La conquête chinoise sera-t-elle pacifique? Pékin l’affirme, tout en développant son arsenal. Par exemple, de puissants lasers pour aveugler ou même abîmer des satellites. Et même des missiles pouvant les détruire depuis des vaisseaux placés en orbite. De quoi semer le chaos ici-bas, quand on sait à quel point nous sommes dépendants des services de géolocalisation et des communications par satellite.

Même les militaires s’appuient sur leurs satellites pour coordonner les opérations au sol. La guerre spatiale a déjà commencé si l’on tient compte des hackers qui tentent de pirater les satellites, mais aussi des techniques élaborées pour brouiller les signaux ou les recouvrir par de fausses communications pour induire l’ennemi en erreur, souligne la revue du célèbre Massachusetts Institute of Technology (MIT). Chine, Russie et États-Unis développent ces armes. Ils ne sont pas les seuls.


Plus de 70 pays aux ambitions spatiales diverses

Aujourd’hui, pas moins de 72 pays disposent d’un programme spatial, plus ou moins ambitieux.

Inde Grosse déception lundi: il a fallu reporter le lancement de la sonde Chandrayaan-2 qui devait faire de l’Inde le quatrième pays à poser un module sur la Lune et le premier au pôle Sud de l’astre. New Delhi envisage des missions vers Mars, Vénus et même le Soleil. Un vol habité est prévu en 2022 pour placer des astronautes en orbite terrestre. En mars dernier, l’Inde a testé une arme antisatellite qui a éparpillé des centaines de débris potentiellement destructeurs. Une technique offensive déjà développée par la Chine, les États-Unis et la Russie.

En Russie Moscou reste évidemment un acteur clé dans l’espace. Les vaisseaux Soyouz transportent des astronautes de tous pays vers la Station spatiale internationale. Le Kremlin veut placer des astronautes russes en orbite autour de la Lune en 2029 et se poser sur la surface en 2030. Deux nouvelles roquettes sont développées, Yenisei and Don.

en Europe, l’Agence spatiale européenne (ESA) regroupe une vingtaine de pays et participe à la Station spatiale internationale gravitant autour de la Terre. En novembre, ses membres envisageront de financer avec la NASA une station similaire en orbite lunaire.

Au Japon, l’agence d’exploration spatiale japonaise JAXA a confié à Toyota l’élaboration d’un véhicule lunaire qui devrait pouvoir rouler en 2029. Face à la montée en puissance de la Chine, Tokyo et New Delhi cherchent à développer un partenariat dans l’espace.

En Nouvelle-Zélande, le pays est stable et est partenaire des États-Unis. Situé très loin des régions saturées de routes aériennes, l’archipel est l’endroit rêvé pour construire un site de lancement spatial. Auckland a autorisé une entreprise étasunienne à le faire. Ce ne sera peut-être pas la seule.

Enfin au Luxembourg, le grand-duché attire par dizaines les start-up spatiales depuis qu’il a garanti les droits privés sur toute ressource extraite dans l’espace.

Créé: 20.07.2019, 22h29

(Image: DR/LMD)

«Il n’y a plus d’opération militaire sans un appui de l’espace»

Xavier Pasco, Directeur de la Fondation pour la recherche stratégique, explique pourquoi l’espace, autrefois sanctuaire, pourrait devenir champ de bataille.

Emmanuel Macron a annoncé la création d’un commandement militaire de l’espace. Quel est l’enjeu?

L’espace joue désormais un rôle fondamental dans les opérations militaires, notamment dans les opérations extérieures, aussi bien pour les préparer que pour les mener. Dans ce type d’opérations, l’espace est devenu un élément indispensable, il fallait que la Défense s’adapte à cette évolution.

Concrètement, cela signifie quoi?

Si vous voulez, par exemple, mener une opération au Mali avec une grande profondeur stratégique, vous aurez d’abord besoin de renseignement et vous utiliserez pour cela un satellite d’observation militaire. Très précis. Vous utiliserez aussi des satellites d’écoute électromagnétiques pour connaître leur dispositif radar ou leur capacité de menacer votre aviation. Ensuite, pour piloter un drone à distance, vous passerez par un satellite de communication. Tout cela – observation, communication, écoute – fait partie désormais de la panoplie des grands pays qui prétendent avoir ce qu’on appelle la «capacité d’entrer en premier». C’est le cas de la France.

Peut-on parler d’une armée de l’espace?

Non, le but n’est pas de mettre des soldats dans l’espace. Les militaires affectés à ce commandement de l’espace auront pour tâche de contrôler et de protéger les moyens militaires spatiaux français. On a des militaires qui se spécialiseront dans la surveillance de l’espace, pour avoir en temps réel une image exacte de la situation des satellites et leur environnement. On aura aussi des nouveaux systèmes plus manœuvrants, par exemple des satellites capables de se rapprocher d’autres satellites. C’est à la fois une menace que les autres se rapprochent des vôtres, mais aussi une opportunité d’aller voir chez les autres… Tout cela crée de nouvelles fonctions. Actuellement les spécialistes sont dispersés et il existe une structure interarmées qui comprend une quarantaine de personnes. Le commandement de l’espace comprendra à peu près 200 personnes, puis il montera en puissance au fil des années.

Au fond, leur champ de bataille, ce sera le monde des satellites.

Absolument. Ce ne sera pas les planètes ou la Lune, ils ne seront pas des startroopers de la guerre des étoiles, mais ils assumeront la protection des satellites contre d’éventuelles menaces.

Un tel commandement existe-t-il dans d’autres pays?

Oui, toutes les grandes puissances en ont un, avec des fonctions plus ou moins semblables. Aux États-Unis, c’est l’US Space Command. En Russie ce sont les Forces spatiales, GPK en russe. L’Inde est en passe d’en créer un. C’est quelque chose de nouveau qui marque la dé-sanctuarisation de l’espace: il peut devenir, même si ce n’est pas encore le cas, un théâtre d’opérations militaires… Plusieurs pays, la Chine, les États-Unis, l’Inde ont démontré leur capacité à détruire un satellite.

Quelle est l’autonomie de la France dans ce domaine?

En matière militaire, son autonomie est complète. Grâce à l’Europe elle a un lanceur, Ariane, c’est essentiel. Elle a aussi, dans tous les domaines que j’ai évoqués, l’observation, la communication et bientôt l’écoute, des satellites militaires. Il faut comprendre qu’on ne finance pas l’espace par plaisir, mais parce qu’il permet un très haut degré de souveraineté politique. Au fond, il y aura ceux qui maîtrisent l’espace, et puis les autres, les Mickey… Oui, c’est déjà un peu le cas aujourd’hui. Avant Galileo, tout le monde dépendait du GPS américain, un instrument indispensable pour coordonner la totalité des réseaux d’infrastructure civils. La raison d’être de Galileo, c’est de maîtriser cette capacité pour ne pas être assujetti à une dépendance extérieure. Il se trouve que depuis vendredi (ndlr: 12 juillet) on a des petits problèmes car Galileo est en panne. On en parle peu, mais c’est une alerte très, très importante qui montre la vulnérabilité de ces systèmes absolument essentiels pour notre vie économique, notre souveraineté et en définitive notre crédibilité.

La France en a les moyens?

Pour les systèmes militaires, oui. Pour le lanceur Ariane ou Galileo, c’est à l’échelle européenne. À elle seule, elle n’en aurait pas les moyens.
Propos recueillis par Alain Rebetez

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