Bilan carbone: pourquoi devrait-on encore voyager loin?

Bien vivreS'envoler à l'autre bout de la planète n'est pas très écolo. Pourtant, découvrir le monde nous rendrait meilleurs. Que faire?

«On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est 
le voyage qui vous fait, ou vous défait», écrivait Nicolas Bouvier, photographié ici en Iran en 1954.

«On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait», écrivait Nicolas Bouvier, photographié ici en Iran en 1954. Image: Eliane Bouvier et Musée de l’Élysée, Lausanne - Fonds Nicolas Bouvier.

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Faire ses bagages pour parcourir le globe? À l’ère où l’on manifeste pour le climat et où l’on sort sa calculette pour évaluer son impact carbone, le geste est devenu le meilleur moyen de passer pour l’égoïste immature de service, catégorie irresponsable. Et pourtant, voyager nous garantit de devenir tout l’inverse. Dans une étude publiée par la revue «Organizational Behaviour and Human Decision Process», des chercheurs de plusieurs universités américaines réputées, dont celle de Columbia, avancent que le voyage est un véritable boosteur personnel. Il accroît la connaissance de soi, développe l’intelligence sociale et permet de faire des choix plus éclairés au cours de sa vie. Les scientifiques soulignent par ailleurs que plus longue et immersive est l’expérience du voyageur, plus forts peuvent être les bienfaits sur son mental. «Ce haro actuel sur les déplacements à l’étranger va à rebours de leur dimension thérapeutique, connue depuis longtemps, observe Jean-Didier Urbain, sociologue et ethnologue, auteur d’«Une histoire érotique du voyage» (Payot, 2018). Ils ont un impact éminemment positif sur notre vie, intellectuellement comme physiquement. Durant l’entre-deux-guerres, les croisières étaient, par exemple, recommandées pour soigner la dépression.»

Il est vrai que, bien avant les preuves scientifiques établies par les universitaires, nombre de grands esprits avaient déjà senti que voyager participait à l’élévation de l’Homme, de l’auteur romain Sénèque à Blaise Cendrars, en passant par Montaigne ou Rousseau. Ou même Émile Zola, qu’on n’attendait pas forcément sur ce terrain, écrivait que «rien ne développe l’intelligence comme les voyages» dans ses «Contes à Ninon». Pour s’en convaincre, il suffit de regarder du côté des grands écrivains voyageurs, ceux qui, en baroudant tout en s’auscultant en direct, ont documenté, radiographié le mieux les impacts d’un voyage sur soi, tels Nicolas Bouvier ou Bruce Chatwin. «Leurs récits sont explicites, le voyage les a souvent radicalement transformés, souligne le géographe Rafael Matos-Wasem, enseignant à la Haute École de gestion de la HES-SO Valais et chercheur indépendant. Aller explorer un ailleurs peut changer la vie d’une personne. Même si cela peut aussi arriver ici au quotidien, il y a plus de chances que cela survienne loin de chez soi et dans un lieu exotique.»

«Le véritable voyage de découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux»
- Marcel Proust

Soi-même comme un autre

Mais quelles mécaniques cachées le voyage recèle-t-il donc pour nous rendre meilleurs? «L’une de ses premières leçons, c’est le relativisme, explique Jean-Didier Urbain. S’immerger dans une autre culture, un autre pays, cela ébranle l’égocentrisme, l’ethnocentrisme. Bref, tous les centrismes possibles sautent. Cette prise de conscience que le monde est divers et non normé est quelque chose que ne remplaceront jamais la lecture des livres ou internet.» Rafael Matos-Wasem confirme lui aussi le caractère pédagogique du choc face à la différence: «Une des choses qui marquent le plus les voyageurs, en particulier les plus jeunes, est la première confrontation à la pauvreté extrême, aux haillons, aux visages émaciés. Il y a aussi le fait de se retrouver soudain au milieu de gens dont on ne comprend pas du tout la langue, les comportements.» Une expérience qui amène aussitôt à prendre en pleine figure la notion d’altérité. À challenger sa conception du monde. «L’une des motivations de Bouvier, c’était de voyager pour parvenir à se débarrasser de la gangue culturelle qui l’empêchait de voir correctement le monde, éclaire Claude Reichler, professeur honoraire en littérature à l’Université de Lausanne. À son retour, il aurait fait un pas de plus vers la vérité.»

«Il n’y a d’homme plus complet que celui qui a beaucoup voyagé, qui a changé vingt fois la forme de sa pensée et de sa vie»
- Alphonse de Lamartine

Remède à l’obscurantisme

Une même préoccupation agitait déjà Montaigne cinq siècles plus tôt, lui faisant dire qu’«il faut voyager pour frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui». Ce choc aussi sensoriel que cérébral avec l’autre est cependant loin de nous faire perdre pied et de nous affaiblir en nous enlevant nos certitudes. En nous permettant l’expérience profonde de l’altérité, les voyages nous rendent l’esprit plus clair, plus tolérants aussi, fait remarquer Jean-Didier Urbain: «Il s’agit du meilleur antidote à l’ignorance, car c’est lorsqu’on a compris le monde extérieur qu’on entre vraiment en intelligence avec le monde. On a peu de chances de devenir trumpiste si l’on est un voyageur insatiable! Un proverbe islandais avance d’ailleurs qu’un enfant qui ne sort pas de son village devient vite un idiot…»

Voyager permet en outre de mieux fonctionner avec autrui, poursuit le sociologue et ethnologue. «Partir loin de chez soi favorise une prise de conscience de sa fragilité, car on s’expose, on se met en danger parfois. On expérimente à la fois l’hospitalité et l’inhospitalité. Cela nous apprend à voir à quel point on est dans une relation d’interdépendance avec les autres, que nous sommes attachés à une gravité sociale. L’individualisme forcené en prend un coup.»

Ella Maillart (à g.) sur des fouilles archéologiques à Malia, en Crète, en 1925. Crédit photo: Succession Ella Maillart et Musée de l’Elysée, Lausanne

Comme sur le divan

Reste que de l’avis de tous les grands voyageurs, le plus grand enseignement du périple se fait sur nous-mêmes. Partir explorer l’ailleurs? Plus efficace que dévorer toute une bibliothèque d’ouvrages de développement personnel. «L’effet existentiel du voyage est bien décrit par les auteurs, fait remarquer Claude Reichler. Les romantiques, notamment, ont dépeint les états de conscience inconnus provoqués par le fait d’évoluer dans un pays éloigné.» Et pour cause. Se téléporter au-delà de l’horizon agit souvent comme un révélateur, relève le psychiatre et psychothérapeute Ariel Eytan, médecin adjoint agrégé aux HUG: «Le voyage a quelque chose de puissant. Il peut conduire à une meilleure connaissance de soi, car il va dégager l’essentiel de ce que nous sommes. De plus, le fait d’être mis dans des situations inhabituelles peut faire ressortir des traits de personnalité méconnus.» Chez les romantiques allemands, le voyage était ainsi perçu comme une expérience fondamentale pour les jeunes adultes, une sorte de rite de passage entre les naïvetés de l’adolescence et la maturité éclairée. C’est la fameuse «Bildungsreise», le voyage de formation. Un thème récurrent dans la littérature depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu’au début du XXe, mais également dans la musique, à l’instar des «Années de pèlerinage» de Franz Liszt, vaste fresque aussi contemplative qu’introspective pour piano.

«Les grands voyages peuvent être des pivots dans la vie, confirme Jean-Didier Urbain. On est privé des repères qui nous aident à croire qui on est. Le quotidien nous impose trop ses évidences, ses cycles, il nous donne une consistance surtout forgée de l’extérieur. Avec le voyage, ses surprises, sa temporalité, on perd toutes ces balises, c’est comme se retrouver avec un soi qui était jusqu’ici crypté par un code inconnu.» On comprend alors pourquoi le philosophe Hermann von Keyserling écrivit dans son journal il y a un siècle que «le plus court chemin qui conduise à soi-même vous mène autour du monde».

«Celui qui ne voyage pas ne connaît pas la valeur des hommes»
- Proverbe maure

Privilégier l’aventure

Mais pour profiter pleinement des bienfaits du voyage, encore faut-il réussir à faire qu’il soit susceptible d’avoir des retombées sur nous.

Car, comme le précise l’étude codirigée par les chercheurs de Columbia, la visite d’un ailleurs doit être prolongée et immersive pour revêtir une dimension réellement existentielle. «Si beaucoup de monde voyage de nos jours, la plupart optent pour des séjours courts, peu immersifs, analyse Rafael Matos-Wasem. L’impact de tels déplacements sur soi est sans doute assez négligeable.» Même le voyage lui-même a perdu un peu de sa substance. «Autrefois, le déplacement faisait partie de l’expérience, favorisant un transit progressif. On voit désormais la distance à parcourir comme un mal nécessaire, qu’il faut avaler par avion le plus vite possible.» Plutôt que de rester chez soi, essayons, peut-être, de mieux voyager

Créé: 01.04.2019, 20h31

Le voyage, ce médicament

Voyager améliore la connaissance qu’on a de soi? C’est également un atout pour chouchouter cerveau et performances mentales. «On recommande notamment aux personnes âgées de faire des voyages, car ceux-ci ont une action protectrice sur le plan cognitif, informe Ariel Eytan, médecin adjoint agrégé en psychiatrie aux HUG. Les gens qui ont l’habitude de visiter d’autres pays présentent ainsi une ouverture d’esprit qui a la capacité de faire vieillir moins vite.»

Même les plus jeunes trouveront un intérêt à sortir des sentiers battus. Une étude récente, parue dans l’«Academy of Management Journal», montre par exemple que les personnes ayant séjourné longtemps à l’étranger sont plus créatives et imaginatives au travail que ceux qui n’ont jamais bougé.

Les étudiants, eux, s’avèrent plus à l’aise dans une tâche informatique après avoir vu du pays, souligne un article du «Journal of Personality and Social Psychology». Et aux yeux des psys, voyager peut contribuer à retrouver équilibre émotionnel et confiance en soi.

Articles en relation

Auto-stop: l’art de voyager sur le pouce

Sur la route Une association d’étudiants genevois organise sa deuxième course en auto-stop. Une manière de promouvoir le voyage alternatif, écolo et convivial. Plus...

Pédaler de par le vaste monde

Voyager à vélo Partir en vacances à vélo, c’est tendance. Les agences de voyages voient la demande exploser. Plus...

Allier tourisme et respect de l’enfance

La solution L'ONG Friends International dispense des conseils pour voyager sans nuire à la protection et aux intérêts des enfants. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.