«Les autopsies sont choquantes mais nécessaires»

Du bistouri à la plume, confidences du légiste français Michel Sapanet.

Le Dr Michel Sapanet.

Le Dr Michel Sapanet. Image: DR

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Amateur de chasse, de bonne chère et d’émissions de TV culinaires qu’il doit parfois abandonner pour se rendre sur une scène de crime, Michel Sapanet dirige l’Institut médico-légal du Poitou-Charentes au sein du CHU de Poitiers. Il écrit aussi. Des chroniques passionnantes qui retracent les affaires, parfois un peu dingues, auxquelles il a participé, mais aussi la réalité d’un métier qui fascine autant qu’il rebute.

Vous le dites, raconter le travail d’un médecin légiste, «le sujet est morbide», et pourtant vous y allez, vous osez même l’humour. Est-ce pour prendre une certaine distance, ne pas choquer?

Exactement. L’humour permet de prendre soi-même de la distance par rapport à ce que l’on fait. Et quand on le raconte, il permet de faire passer des choses qui, autrement, ne seraient pas racontables. Mais malgré les notes d’humour, il ne faut pas se faire d’illusions, les histoires de légistes peuvent être assez mal vécues, parce que l’imagination des gens travaille et met des images sur ce que vous décrivez. Les autopsies restent quelque chose de choquant, même si elles sont nécessaires.

Vous avez le sens de l’humour, mais les bons sentiments, l’empathie, ce n’est pas votre truc pendant les heures de travail. Il vaut mieux s’être forgé une carapace dans ce métier?

En réalité, ça dépend de ce que vous faites. Avec une personne vivante, pour un examen de victime – parce qu’on ne s’occupe pas que des morts en médecine légale – l’empathie est absolument indispensable. Devant une Cour d’assises, vous serez amené à expliquer ce qui s’est passé de manière très technique. Mais il faut être capable de se mettre à la place des proches d’une victime décédée. Ces gens sont en train de vous écouter raconter des choses glaçantes, il faut qu’ils puissent tout de même ressentir le respect que vous avez pour la victime. Par contre, en ce qui concerne la technique proprement dite, j’ai une position assez simple: je considère qu’avant l’autopsie, la victime est une personne à qui on doit le respect bien évidemment, de même qu’une fois l’autopsie terminée, on la lave, on l’habille, elle est préparée pour être présentée à la famille lorsque c’est possible. Pendant l’autopsie, cependant, elle devient un objet d’étude et tous les moyens doivent être entrepris pour répondre aux questions qui pourront se poser. Ce qui aide à ce moment-là, qui permet de faire le boulot, c’est qu’on est à la recherche d’indices. Mais ça n’exclut pas un retour de bâton.

Un retour de bâton?

Vous pouvez être rattrapé par des choses que vous avez faites, des choses que vous avez vues, des odeurs que vous avez senties, vous pouvez même être rattrapé par l’empathie puisque en tant que légiste vous entrez dans l’intimité des victimes. Vous êtes présent sur la scène de crime, qui est parfois le domicile de la personne, et puis, le jour du procès vous finissez par connaître tout son parcours de vie. Certains craquent parce qu’ils n’arrivent pas à garder la distance nécessaire, au point presque de vivre ce que la victime a ressenti. Évidemment, ça relève de l’imaginaire, mais c’est imparable.

On sent malgré tout que vous avez plaisir à raconter votre métier. Les gens que vous rencontrez sont friands d’anecdotes?

Je ne crie pas sur les toits ce que je fais comme métier, mais quand on me demande, je réponds, et quand on commence à me dire «Vous devez en avoir des histoires, racontez-nous!» je le fais. Avec plus de précautions aujourd’hui qu’au début, parce qu’il m’est arrivé de gâcher quelques repas, emporté par mon élan. Je suis passé à l’écriture justement suite à un repas. Il y avait notamment des avocats, des médecins, des psychiatres. Et un journaliste. Quelqu’un m’avait demandé de raconter une histoire lorsque le journaliste, un peu en retard, est arrivé. Il a vu un type qui parlait et vingt autres qui l’écoutaient. C’est lui qui m’a suggéré d’écrire mes histoires, de les écrire comme je les raconte.

On ne peut pas le nier, votre métier exerce une fascination. Il a d’ailleurs inspiré de nombreux personnages de fiction…

Mais c’est récent! Dans la littérature, on trouve un légiste qui incarne le personnage central d’un roman dans «Nécropolis», d’Herbert Lieberman, sorti en 1976. Ensuite, il a fallu attendre Patricia Cornwell et son héroïne, Kay Scarpetta. Sinon, il y a bien sûr des apparitions de légistes dans les romans de Simenon, mais de manière très ponctuelle. C’est obligé, quand il y a un crime, il y a un légiste. À la télévision, il n’y a rien avant «Les experts», plus orientés vers la police scientifique, mais on commence à voir des séries dans lesquelles le légiste incarne le personnage principal. La dernière en date est «Balthazar», que je trouve tout à fait extraordinaire. Elle comporte des incohérences techniques, mais c’est pour les besoins du scénario… En tant que légiste, on ne doit jamais affronter des méchants venus voler un cadavre.

Vous êtes incollable! Et en plus, vous avez l’air d’aimer ça, alors que les professionnels s’estiment souvent caricaturés.

Moi, ça m’amuse. J’ai même fait une présentation sur le degré d’exactitude des pratiques dans les histoires de Kay Scarpetta pour un congrès. C’est tout à fait extraordinaire. Patricia Cornwell, qui n’est pas médecin légiste même si elle a travaillé dans un institut de médecine légale, a non seulement intégré les évolutions des techniques de la médecine légale et de la police scientifique, mais sur une dizaine de volumes, je n’ai relevé que deux erreurs. Dont une relative à une datation de la mort. L’héroïne prend la température du foie, une technique connue, sauf qu’elle fait ça sur un corps dont les asticots ont déjà mangé les parties génitales. Ça n’a pas de sens. Si les asticots ont eu le temps de manger, c’est que la mort remonte à plusieurs jours. Ce que l’on relève alors, c’est la température d’équilibre du corps avec son environnement. Une erreur méthodologique majeure.

Vous êtes souvent appelé sur le terrain. Vous dites à ce propos qu’un légiste, «ça doit s’inquiéter de la météo au quotidien, comme un paysan»…

Vous savez, on accueille des étudiants, des juristes par exemple, qui passent un ou deux mois dans notre service au titre de leur formation. Grâce à eux, j’ai une collection de photos extraordinaires de tenues inadaptées, du genre talons aiguilles dans un champ dégoulinant d’eau. C’est vrai que la météo est un élément essentiel du boulot du légiste. La chaleur, notamment, dégrade les corps et fait disparaître des indices.

Le froid présente des défis aussi. Vous qui aimez cuisiner, vous avez eu une idée en préparant un repas alors que vous étiez confronté à un cas, étonnant d’ailleurs, d’une dame qui s’était suicidée en s’installant dans son congélateur…

C’est une histoire très particulière à tous points de vue, avec un doute au départ, car quand vous retrouvez quelqu’un dans un congélateur, il peut s’agir d’un suicide ou d’un homicide. Avec, en plus, cette difficulté technique: on ne pouvait même pas la passer au scanner, il fallait la décongeler d’abord! Effectivement, le samedi, en observant le temps qu’il m’avait fallu pour décongeler un gigot de sanglier prévu pour le repas de famille du lendemain, j’ai compris que pour cette dame, il allait falloir attendre plusieurs jours. C’est une coïncidence, mais je dois dire que le cerveau humain est fantastique. Il crée parfois des associations que l’on ne comprend pas forcément, mais qui peuvent vous amener vers des solutions. Ça m’est arrivé dans le cas d’un homme qui s’était suicidé en se pendant derrière sa voiture.

Que s’est-il passé?

L’homme avait été retrouvé pieds et mains liés. Il s’était fait traîner sur 300 mètres à l’arrière de sa voiture dans un champ, une corde d’environ 5 mètres attachée au pare-chocs arrière et serrée autour de son cou par un nœud coulant. L’homicide était la piste privilégiée. Mais en regardant à l’intérieur de la voiture, j’ai remarqué un bâton de noisetier d’environ 60 centimètres, en dessous des pédales. J’ai fait une association d’idées: bâton, fusil, suicide. Je n’ai pas compris pourquoi, mais je me suis entendu dire au procureur: «Votre homicide, c’est un suicide.» Certains ont dû croire que j’avais bu, mais après coup, j’ai compris que j’avais pensé au fait que, dans certains cas de suicide, lorsque le fusil est trop long pour appuyer sur la détente, un petit bâton est utilisé. En réalité, cet homme était déprimé et endetté. Il voulait se tuer et maquiller son suicide pour que sa femme n’ait rien à payer. Il s’était servi de ce fameux bâton, qu’il avait coincé entre la pédale d’embrayage et le volant, avant d’enclencher la première. Il lui a suffi de donner un coup dans le volant pour que le bâton saute, que la voiture se mette à avancer et le traîne par le cou.


À lire «En direct de la morgue - Chroniques d’un médecin légiste», Michel Sapanet, Éditions Plon, 312 p.

Créé: 05.02.2020, 16h33

L’avenir passe par l’autopsie virtuelle

La virtopsie, dont l’Université de Berne est pionnière, vise à rendre l’ouverture d’un corps inutile en se servant des techniques d’imagerie pour déterminer la cause de la mort. Une démarche qu’applaudit Michel Sapanet: «Je dis bravo aux Suisses. Cette méthode est le résultat des progrès techniques dont on bénéficie aujourd’hui. Le scanner donne des reconstitutions en 3D de l’extérieur et de l’intérieur du corps et permet d’étudier quasi tous les organes. On peut lui associer des artériographies, qui permettent de voir, à l’aide d’une simple injection, d’éventuelles lésions des veines et des artères. L’IRM a aussi fait des progrès fantastiques. Il est possible de mettre en évidence de petites infiltrations sanguines, des hémorragies qui peuvent prouver qu’une blessure a été infligée du vivant de la victime. Personnellement, je reste attaché à l’importance de l’autopsie, mais je pense que l’avenir est à la virtopsie, parce qu’elle permet de décider de n’ouvrir un corps qu’en dernier recours.»

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Les PV diminuent depuis que les policiers doivent y écrire leur nom
Plus...