Pourquoi a-t-on toujours besoin de faire mieux?

Chaque nouvelle année, on est censé avoir au moins une bonne résolution sous le coude. Une injonction qui vient des temps anciens.

Les bonnes résolutions ne seraient tenues que par 12% de la population.

Les bonnes résolutions ne seraient tenues que par 12% de la population. Image: Tim Tadder/Getty

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«Et toi, c’est quoi ta bonne résolution pour 2020?» Corollaire fatal au soir du 31 décembre, la quasi-obligation de se fixer un objectif pour mieux réussir l’année à venir. Une injonction sociale à laquelle on n’échappe pas. Être moins stressé, arrêter de fumer, s’épanouir dans son travail ou faire plus de sport: des vœux pieux qui ne seraient tenus que par 12% d’entre nous. Mais au-delà de ces engagements parfois pris sous la pression du groupe, voire de l’alcool, ce besoin de s’améliorer est profondément humain et vient de loin. Quelques jours après que chacun ait exprimé ses professions de foi pour 2020, des spécialistes nous éclairent sur ce qui nous motive sur la voie du mieux.

Se rêver en autre, plus parfait

C’est le côté obscur du «connais-toi toi-même» de Socrate. Un désir d’amélioration plutôt arrogant. L’idée est de devenir un autre, plus parfait, comme l’explique François-Xavier Putallaz, philosophe et professeur à la Faculté de théologie de l’Université de Fribourg: «Cette amélioration de tradition postmoderne s’exprime particulièrement dans trois domaines: la chirurgie esthétique, pour ne pas vieillir; le dopage dans le domaine du sport, pour améliorer ses performances de façon spectaculaire; les organismes cybernétiquement modifiés, pour intégrer la technologie et sortir de la condition d’être humain. C’est ce qu’on appelle le transhumanisme, il faut que l’homme devienne autre chose qu’un homme. Ici, on s’améliore pour devenir différent.»

Reste à savoir selon quels critères. Entre les injonctions sociales et l’hégémonie des réseaux sociaux où chacun rivalise entre le plus beau spot, le plus beau «bikini body», le meilleur repas minceur, il y a de quoi aiguiser les motivations diverses et variées à s’améliorer. «Quelle que soit l’amélioration, on désire toujours quelque chose de plus grand que soi. Mais c’est un piège, et même une aliénation, car ce n’est pas la liberté qui conduit notre vie, mais une injonction de la société à suivre un modèle standard. Si j’ai tendance à prendre du poids et qu’on me dit «j’espère que tu seras mince cette année» alors que je n’y arrive pas, on s’embourbe et on oublie de vivre», ajoute François-Xavier Putallaz.

Se conformer à ses propres valeurs

Ce serait donc la pression sociale qui nous pousserait année après année à (essayer de) nous améliorer? Tout comme on choisit par conformisme la date du Nouvel-An pour se fixer ses bonnes résolutions? Pour Fabrizio Butera, psychologue et professeur à l’institut de psychologie de l’Université de Lausanne, nous sommes largement imprégnés par toute une constellation de valeurs qui influencent nos motivations: «Dans nos pays occidentaux, il y a ce qu’on appelle des valeurs de promotion de soi qui rendent important le fait d’être riche, d’avoir du pouvoir, d’avoir de la réussite sociale, scolaire ou familiale. Ça nous pousse à nous comparer sans cesse aux autres, et le fait d’être meilleur que les autres devient une valeur. Ceci a un impact sur les buts qu’on se fixe.»

Rien d’inné dans le fait de vouloir s’améliorer, mais un processus psychologique qui pousse à se conformer aux normes et aux valeurs de la société, donc. Avec une tendance à vouloir toujours plus, à être mieux et à se surpasser. «Et surtout à surpasser les autres», note le psychologue.

Se bonifier

Mais la philosophie a pris à bras-le-corps cette idée d’amélioration, il y a longtemps déjà, avec le fameux et précité «connais-toi toi-même» de Socrate. «Dans la grande tradition occidentale, l’injonction morale n’est pas de devenir le meilleur, mais de devenir soi-même avec ses qualités et ses défauts, reprend François-Xavier Putallaz. C’est une manière de se bonifier, en prenant en compte ses limites et en essayant de s’améliorer. Décider d’aller à la piscine après les Fêtes pour perdre du poids, c’est accepter aussi qu’on ne sera peut-être jamais filiforme comme la voisine de couloir, parce qu’on a plutôt tendance à prendre des kilos rien qu’en regardant une plaque de chocolat. C’est se mettre à la course à pied en ayant en tête qu’on ne sera pas un jour champion olympique.» Un objectif d’amélioration qui passe par une certaine humilité.

Et qui nécessite une opération de «carafage», comme pour le vin, poursuit le philosophe: «Un vin de moindre qualité va se bonifier mais pas devenir un grand cru à 150 francs la bouteille. Mais en carafant n’importe quel vin, il peut devenir meilleur. De même, n’importe quelle personne peut devenir meilleure en cultivant les vertus cardinales du «carafage» humain qui sont le discernement, la modération, la force et la justice.» En gros, savoir ce qu’on veut faire de sa vie, tenter de le faire avec sérénité, sur la longueur, et si possible sans écraser le voisin.

Devenir enfin soi-même

C’est le Graal. D’un point de vue philosophique, en tout cas. Et si on en croit les ouvrages de développement personnel qui se multiplient pour nous inviter à (re)devenir nous-mêmes en toute bienveillance, ce serait le but ultime de toute amélioration. Au-delà du «simple» désir d’arrêter de fumer, de manger plus équilibré ou de se mettre au sport, donc.

Derrière ces résolutions qu’on prend parfois sans trop y réfléchir, il y a à creuser. C’est l’avis du philosophe français Fabrice Midal, qui insiste sur l’importance d’une véritable chance à saisir: «Ce jour où l’année vire nous renvoie très profondément à se poser la question de ce qu’on désire de vrai, de réellement personnel. La question n’est pas de s’améliorer comme on améliore un produit en faisant un nouveau prototype. L’idée, c’est d’essayer d’être un peu plus à la hauteur par rapport à ce qui nous est demandé en tant qu’être humain.»

Il n’empêche qu’au-delà de ces aspirations philosophiques, plus prosaïquement, nous sommes plutôt basiques dans nos résolutions annuelles. Parmi les plus avouées, à défaut d’être tenues, selon la coach Michelle Jean-Baptiste, auteure de «Mes bonnes résolutions en action» (Éd. Owen Publishing), la tendance est au retour au cocon, bien avant la performance au travail ou à la perte de poids, même si ces dernières restent dans le top 10 des engagements pris chaque année. «Une bonne résolution, c’est une résolution qu’on prend par soi-même et pour soi-même dans une dynamique positive. Pas par effet de mode ou par fantasme, décode la coach. Pour avoir des chances de la tenir, on peut utiliser la méthode SMART (ndlr: simple, mesurable, atteignable, réaliste et temporel)

Et si on ne sait pas quelle résolution prendre quand sonne minuit, le mieux est parfois de ne pas en prendre du tout. Et ainsi de résister à la pression sociale, ce qui en soi déjà est une amélioration.

Créé: 08.01.2020, 11h29

Une tradition née à Babylone

Prendre des bonnes résolutions à la nouvelle année est une tradition très ancienne. Ce sont les Babyloniens, il y a près de deux millénaires avant notre ère, qui auraient été les premiers à décréter ce cap, alors arrêté à la nouvelle lune qui suit l’équinoxe de printemps, propice à se fixer des objectifs. Depuis, la tradition a perduré même si le calendrier a changé. «Nous avons choisi cette date où les jours sont les plus courts et commencent à rallonger, mais dans toutes les cultures, on trouve l’idée que c’est le moment où la chance peut tourner et où il y a la possibilité de s’attirer les faveurs du destin en revenant à ce qui est originairement juste pour soi: il y a un avant et un après», décode le philosophe Fabrice Midal.

Selon la coach Michelle Jean-Baptiste, le cap de Nouvel-An est particulièrement opportun car universel, même si certains se singularisent et optent plutôt pour des dates clés comme les anniversaires ou les divorces: «Cette période de fin-début d’année est valable pour tout le monde et marque une avancée vers l’inéluctable. On est mortel, les années passent et on se rend alors compte qu’on n’a pas réalisé ce qu’on aurait voulu réaliser.»

Une manière de prendre le pouvoir sur ce qui nous échappe, et de décider que puisqu’on n’a pas de prise sur le temps, on peut en avoir sur ses décisions. «Un peu par effet de mode, c’est vrai, car cette dynamique de prendre les choses en main pourrait se transposer à tous les changements de saisons», conclut Michelle Jean-Baptiste, avant d’avouer que pour elle, ce serait au printemps que les résolutions prises auraient le plus de chances d’être tenues… retour de la douceur et du soleil oblige. Avis à ceux qui voudraient un répit de quelques mois pour affiner leurs aspirations les plus profondes.

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