Les animaux aussi font leur crise d'ado

L’«âge bête» porte bien son nom: chats, chiens, singes, éléphants ou même vaches vivent un chambardement existentiel à la puberté.

Vers 1 an, certaines jeunes vaches deviennent exagérément timides tandis que d’autres se révèlent un peu trop intrépides.

Vers 1 an, certaines jeunes vaches deviennent exagérément timides tandis que d’autres se révèlent un peu trop intrépides. Image: Urs Flueeler/Keystone

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Elles se promènent nonchalamment dans les prés, mâchouillant leur touffe d’herbe comme si la vie n’était pour elles qu’un long fleuve tranquille. Mais ne vous laissez pas endormir par ce paisible tableau champêtre: derrière les apparences, des scénarios façon «La fureur de vivre», «La boum» ou même «Virgin Suicides» se jouent probablement. Car oui, les vaches aussi vivent une crise d’adolescence. Et ce sont des scientifiques tout à fait sérieux qui l’affirment.

Dans une étude publiée par la revue «The Royal Society Publishing» il y a quelques jours, une équipe internationale de chercheurs montre que si ces ruminants ont des traits de personnalité stables durant la prime enfance et l’âge adulte, il en est tout autrement de la période de puberté, autour de leur première année de vie. Durant cette phase compliquée, les vaches sont globalement «moins cohérentes», certaines deviennent exagérément «timides» et d’autres se révèlent un peu trop «intrépides».

Un comportement imprévisible que confirme Marius Pannatier, éleveur de vaches d’Hérens à Evolène, familier des sautes d’humeur bovines dans cette tranche d’âge: «Cette phase commence en général vers 1 an et demi et peut durer jusqu’au vêlage chez les femelles. Les génisses et les génissons ont assez souvent un côté bébête, naïf, voulant n’en faire qu’à leur tête au risque de se perdre loin du troupeau, ou agissant de manière peu réfléchie, plutôt impulsive, lors des luttes. Ils nécessitent vraiment d’être davantage cadrés pour éviter les excès et les problèmes.»

Comportement à risque

Dans la nature, les vaches n’ont cependant pas le monopole du «mouais» ou du «no future», puisque le phénomène concerne la quasi-totalité des mammifères, chez qui surgit «toute une palette de comportements qu’on ne connaît ni chez les juvéniles, ni chez les individus adultes», éclaire Roland Maurer, maître d’enseignement et de recherche en éthologie à l’Université de Genève (UNIGE). La cause? Une révolution métabolique.

«On voit apparaître des changements hormonaux, doublés de changements sociosexuels et d’une poussée de croissance, qui font de la puberté un véritable passage pour les animaux, à l’instar de ce que traversent les jeunes humains, précise-t-il. On utilise également le terme d’adolescence, d’ailleurs, dans la littérature zoologique, bien qu’on ne dispose encore que de très peu de travaux de fond sur ce sujet.»

Décollage de la sécrétion de testostérone chez les mâles et d’œstrogène chez les femelles, donc, conjugué au manque d’expérience de l’individu. Le cocktail idéal pour une révolution biologique fracassante.

Tendance tête brûlée

«L’augmentation importante du taux d’hormones sexuelles, notamment celui de la testostérone, favorise le développement de l’agressivité et des comportements à risque, souligne Roland Maurer. Chez les primates, par exemple, cette hausse coïncide avec une baisse du cortisol, l’hormone du stress, dont la production par le corps suit une courbe en U au cours de la vie, le creux correspondant à la puberté. Cela va évidemment contribuer à diminuer la vigilance et le contrôle de soi, alors même que l’animal ne dispose pas encore des informations et des connaissances dont il aura besoin pendant l’âge adulte pour assurer son autonomie et sa survie.»

Vétérinaire et comportementaliste, officiant à Neuchâtel, Alain von Allmen rejoint ce constat d’une tendance tête brûlée chez les animaux pubères: «Il s’agit d’une période marquée par de vraies prises de risques, un côté inconscient qui fait négliger voire ignorer le danger, parfois mortel. Nombre de jeunes se mettent à goûter n’importe quoi sans précaution, ou courent en extérieur en faisant fi des voitures ou des prédateurs, comme on le voit notamment chez le chat.»

La description rappelle étrangement l’adolescence humaine, où les consommations d’alcool et de drogue ainsi que l’intérêt pour les sports et les pratiques extrêmes sont souvent au plus haut. «De même que la mortalité due à des accidents connaît un pic chez les jeunes personnes, on observe une hausse des décès par excès de confiance en soi et d’agressivité chez nombre d’animaux durant ces âges», avance Roland Maurer.

Inhibition de l’agressivité de la part des adultes

Mais cette phase ascendante tumultueuse vers la maturité n’a pas que des conséquences individuelles. «La puberté est une période durant laquelle le statut physique de l’animal est ambigu, il est comme ainsi dire assis entre deux chaises, fait remarquer André Langaney, professeur en anthropologie et immunogénétique à l’UNIGE et ancien directeur du laboratoire d’Anthropologie biologique au Muséum d’histoire naturelle de Paris. Ce moment de flottement ne se passe fréquemment pas très bien car cela oblige l’individu à trouver et adopter le comportement adéquat vis-à-vis de ses congénères.» Il doit littéralement comprendre où il se situe, qui il est, à quoi il sert.

«Les adolescentes orang-outan font, par exemple, preuve d’un comportement exploratoire social qu’elles ne montrent ni avant ni après la transition de la puberté», note Roland Maurer. Une préoccupation pour la relation interpersonnelle qui fait, là encore, étrangement écho au grand intérêt pour les autres apparaissant chez nos ados à nous.

Mais l’animal doit aussi apprendre à gérer une situation nouvelle pour lui: l’hostilité, voire la menace venue de l’autorité légitime ou des ennemis. «Tout petits, les juvéniles ont souvent été témoins de la compétition et des rapports de force, mais ils en ont rarement jusqu’ici été les cibles, ou alors uniquement sous forme de jeu, explique André Langaney. La petite enfance inhibe en général l’agressivité de la part des adultes, parfois même chez les prédateurs, puisqu’on a vu des animaux féroces stopper leur attaque envers un jeune d’une autre espèce. Mais cela change avec l’adolescence, où l’individu prend vaguement le gabarit et l’allure d’un grand.» Sans compter les éventuelles revendications sexuelles et relationnelles qui vont avec. Sur le plan social, cela bouleverse tout.

Soumis ou dominant, il faut choisir

Dans la nature, ce moment pousse grosso modo à choisir son camp de manière un peu binaire. Être soumis. Ou alors dominant. «Dans de nombreuses espèces, l’adolescence fait entrer en conflit avec la hiérarchie en place, note Roland Maurer. On était auparavant protégé, nourri, guidé par la mère, dans une sorte de bulle, mais désormais on se retrouve concerné par les règles de la horde, de la meute.» Si le groupe prend parfois le relais pour l’éducation, à l’instar de ce qu’il se passe chez les éléphants, les choses s’avèrent souvent beaucoup plus compliquées, comme chez certains primates.

«Les babouins hamadryas fonctionnent avec une structure sociale de base, la troupe, constituée d’un mâle dominant entouré de femelles, décrit André Langaney. Plus les jeunes grandissent, plus ils suscitent de l’agressivité chez le chef, qui voit en eux de potentiels concurrents. Les ados vont alors souvent composer des bandes évoluant à la marge, car ils auront été expulsés de la famille d’origine, jusqu’à ce qu’ils deviennent, peut-être, suffisamment forts physiquement et mentalement pour s’imposer. Un phénomène assez similaire s’observe chez les chimpanzés, les loups et même chez les chevaux sauvages.»

Une période capitale

En cela, l’adolescence va être d’une importance capitale pour la suite du parcours de vie. «Elle risque de conditionner une bonne partie du caractère de l’animal, qui se détermine vraiment juste avant l’arrivée à l’âge adulte, analyse Alain von Allmen. En effet, bien qu’une part de la personnalité soit acquise à la naissance, la posture adoptée lors des rapports de force à la puberté et le comportement des adultes vont influer sur son expression.»

Exemple? «Si l’agressivité naturelle d’un chien adolescent se trouve trop abruptement refoulée, sanctionnée, l’animal peut se diriger vers des situations de stress adolescent, avec des traumas durables, une peur de l’autre et une hostilité réflexe, détaille André Langaney. Être confronté à des adultes trop forts peut ainsi conduire à une inhibition de l’action. Mais s’il n’est pas assez cadré à cause d’adultes faibles, le chien risque de pouvoir trop aisément laisser libre cours à un tempérament agressif.»

Certains animaux sont d’ailleurs sujets à de véritables crises d’adolescence, avec une absence visible d’obéissance, de respect envers la meute ou la famille, précise Alain von Allmen. «Si l’animal n’est pas remis doucement mais fermement dans le droit chemin, il risque alors d’être en décalage toute sa vie.»

Créé: 28.02.2020, 15h59

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