Alexandre Jollien est le Suisse de l'année

DistinctionUn livre incroyablement courageux, une chronique dans «Le Monde des livres», le philosophe a connu une année 2018 intense. «Le Matin Dimanche» le désigne homme de l’année.

La méditation mais toujours l’humour: voilà qui raconte Alexandre Jollien.

La méditation mais toujours l’humour: voilà qui raconte Alexandre Jollien. Image: Fred Merz/Vendredi 13

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

À quoi sert la philosophie, sinon à chercher la vérité? À quoi sert de méditer, sinon à interroger l’âme, le cœur et le corps de la façon la plus honnête et concrète possible? Jamais dans l’évanescente réflexion théorique. Toujours dans l’âpreté du pratique, du réel, du quotidien.

C’est cela qui désigne Alexandre Jollien, 43 ans désormais, comme notre «Suisse de l’année» 2018. Sa façon vertigineuse de mettre sa pensée, ses différences et ses passions belles ou tristes au service des autres. On peut philosopher en rond: cet homme-là philosophe en cercle, nous y incluant sans arrêt. Et si cette année fut particulière, c’est qu’il s’agit de celle de la parution de «La sagesse espiègle» (Gallimard), 217 pages qu’on qualifiera d’incroyable de culot.

Le rendez-vous de 15 h 00

Car il fallait un courage insensé, au sens le plus simple et littéral, à Jollien, auteur et essayiste en philosophie, au succès constant depuis dix-neuf ans, pour oser ce livre racontant une addictive descente aux enfers. Avec sa manière d’abord d’y balbutier autant qu’un autre, avant de parvenir à trouver une lumière qui est le contraire d’une recette pour qui souffrirait d’un problème cousin: une manière de voir, autrement dit, une philosophie.

Avec son épouse Corine et ses trois enfants, il revenait en 2016 de trois années passionnantes passées à Séoul, quand ça lui a pris. Une envie de corps, un fantasme, une peur enfouie, un traumatisme ancien à consoler: il ne sait pas exactement comment ni pourquoi l’affaire est arrivée. Mais tous les après-midi, à 15 heures pile, il regardait par Skype un jeune homme, camionneur croisé en Corée, prendre sa douche.

«J’ai vu des hectolitres d’eau couler sur lui», dit-il. Très vite, il en viendra à annuler ses rendez-vous du jour pour ne pas rater cette rencontre virtuelle. Du désir, un rapport au «corps parfait», à sa légèreté enviée, dont il a souvent parlé? Une homosexualité montante? Il ne sait pas, il «n’a pas tranché». Surtout, ça n’a au fond aucune importance: «C’était l’addiction, mon problème. Il s’agissait de guérir de la dépendance.»

Son livre, «La sagesse espiègle» raconte ce long combat, six mois à chercher dans tous les livres et de toutes les manières à reprendre pied dans sa vie. Une reconquête de la liberté qui affronte tout à hauteur d’homme: «Si j’avais voulu adopter une attitude de gourou, j’aurais pu tenter une sorte de mode d’emploi, genre 10 méthodes contre l’addiction, et regardez comment je m’en sors, malgré mon handicap. J’ai délibérément opté pour le contraire: je plonge là où je me suis perdu autant que n’importe qui. Et je n’ai pas toutes les réponses.»

Le corps, cependant. Il est au centre de sa vie depuis le premier jour. Quand il vous reçoit dans son appartement des hauts de Lausanne, entre son épouse et les enfants qui reviennent de l’école, il y a toujours cette gaucherie dans les mouvements et la démarche. Ce phrasé cotonneux et marshmallow, aussi, qui semble trancher avec la densité de pensée et le vocabulaire de l’intello facétieux. Oui: il est pourtant toujours en train de blaguer, dans son sweat rouge qui lui donne l’air d’un rappeur. On reprend tout depuis le début.

Le cordon et l’asphyxie

26 novembre 1975, Valais, Hôpital de Sierre. Louiselle Jollien, sommelière, et Norbert, chauffeur poids lourd, sont sur le point d’accueillir leur deuxième enfant, neuf ans après un premier garçon, Frank. Mais l’accouchement ne se passe pas bien. Le cordon ombilical s’entortille par trois fois autour du cou du bébé en train de venir au monde.

Quand Alexandre apparaît enfin, il est au bord de l’asphyxie – «à quelques secondes près, j’étais mort» –, d’une couleur presque noire et montrant des yeux qu’on dira fatigués. Les médecins sont circonspects, on fonce en ambulance à l’Hôpital de Sion, mieux équipé. Aujourd’hui, il dit: «Ce sentiment d’urgence, dès le début, ce n’est pas anodin.» Quant à Louiselle, elle aura ce mot: «Je voulais qu’il vive, c’est tout.»

Alexandre Jollien est depuis longtemps un adepte de la méditation: «On me conseillait de prendre des modèles, de suivre des schémas, jamais de descendre au plus profond de moi pour y trouver une source.» Photo: Fred Merz/Vendredi 13

Alors, il vit. Mais rapidement, des difficultés apparaissent. Il a un handicap de type moteur cérébral consécutif au manque d’oxygène à sa naissance, et lorsqu’il a 3 ans, les spécialistes conseillent le placement en institution, à Sierre. Il y restera quatorze ans. «C’était utile, les éducateurs, l’ambiance, l’ergothérapie, etc. Je voyais mes parents le week-end. Mais ensuite, il fallait retourner. Encore aujourd’hui, quand j’entends «bon dimanche», ça réactive cette angoisse de la séparation.»

À l’institution, on occupe les pensionnaires, mais on ne croit guère en un quelconque avenir pour eux. Personne, à l’époque, n’y capte un instant les capacités intellectuelles d’Alexandre Jollien.

«L’idée de faire des études paraissait illusoire au yeux des éducateurs. Ils partaient peut-être du principe que si des parents caressaient cet espoir, cela relevait d’un déni: «Votre fils n’est pas si intelligent, arrêtez de rêver.» Un psychologue m’a testé en me faisant empiler des plots les uns sur les autres. Évidemment, avec un problème moteur, on est très lent pour ce style d’exercice. Mais de là à déduire que notre cerveau est lent...»

L’existence en institution peut aussi être traumatisante. Il se souvient, par exemple, du jour où on lui dit: «Va voir Tricia, au bout du couloir.» Il y va. «C’était une bonne copine, je me réjouissais de jouer.» Mais si on l’envoie dans la chambre de cette fille de 13 ans, c’est qu’elle est morte, hydrocéphalie. Il revient jouer aux cow-boys et aux indiens avec les autres, comme si de rien.

«C’était violent.» Alexandre Jollien se souvient aussi des moqueries et condescendances, dans son village, quand il y passait. «Les gens disent des choses comme s’ils croyaient qu’on ne capte rien.» Sa mère faisait tout pour le responsabiliser, l’envoyant en courses, lui donnant confiance.

Finalement, on lui propose un apprentissage, il s’agirait de rouler des cigares. Mais il n’a pas envie, alors ses parents insistent pour autre chose, et Jollien junior saisit la possibilité de suivre l’école de commerce. Avec l’adolescence sont aussi venues ses premières rencontres avec ce qui deviendra sa vie. «Il y a d’abord un professeur d’histoire qui m’a dit: «Toi, tu es philosophe.» Je ne savais pas ce que ça voulait dire. Je suis allé regarder la définition dans un dictionnaire.»

Une après-midi de sortie avec une amie, à Sierre, il entre dans une librairie. Il prend un livre sur l’étalage, d’un certain Platon. «J’ai lu une page. J’ai senti que je touchais la terre ferme.» Ensuite, l’aumônier de l’institution lui passera des livres. «Il y avait la volonté de trouver quelque chose, du sens, un éclairage. Je posais beaucoup de questions. Un jour, je me suis retrouvé avec une série de cassettes: c’était des enregistrements d’émissions de radio que Jeanne Hersch avait consacrées à l’histoire de la philosophie. J’ai séché les cours pendant plusieurs jours, pour toutes les écouter, de Socrate à Karl Jaspers.»

Il souligne que rien n’allait de soi, là d’où il venait, cela bien au-delà du handicap. «Issu d’un milieu ouvrier, je n’avais pas beaucoup d’accès au livre. D’avoir bâti à partir de là, grâce aussi à cette famille aimante, une fonction d’intellectuel, c’était une sorte de rupture.»

Pour faire le lien avec l’université, il entre au Lycée de Planta, à Sion. Ensuite il s’inscrit en lettres et langues modernes, puis philosophie, à l’Université de Fribourg, à la fin des années 90. Il a alors 24 ans. Un médecin lui dit qu’il devrait raconter son histoire. Il s’y met dare-dare, et publie dès 1999, alors qu’il débute à peine son cursus universitaire, un volume court, vif, joyeux, décisif: «Éloge de la faiblesse».

C’est un livre magnifique qui fait aussitôt événement. L’histoire est si belle, du handicapé qui s’en sort par la rédemption de la philosophie. «Pour moi, l’écriture participe du sacré, explique-t-il. Je dicte à quelqu’un, et ensuite on retravaille.» Le texte annonce ce qui deviendra une méthode: «On me conseillait de prendre des modèles, de suivre des schémas, jamais de descendre au plus profond de moi pour y trouver une source, fût-ce au niveau le plus redoutable: dans mon angoisse.»

Son témoignage philosophique le fait repérer au-delà de la Suisse; «Éloge de la faiblesse» remporte le Prix Mottart décerné par l’Académie française. L’occasion aussi d’une anecdote qu’il raconte en riant, mais c’est encore de la pudeur. «Quand je suis allé recevoir mon prix, à Paris, à l’Institut de France, le vigile a refusé que je rentre. Je lui expliquais que j’avais un prix, il ne voulait pas me croire. Il a fallu appeler quelqu’un pour qu’on me laisse passer.»

Ce genre d’humiliation, il en connaîtra d’autres. «Ce que j’ai appris, c’est que le succès ne console pas. C’est encore vrai aujourd’hui. Je pensais que la réussite pouvait être au moins un baume, mais c’est faux. Croire que la reconnaissance va soigner les blessures est un leurre: on peut même parfois se demander si ça ne les attise pas. On reste face à nos traumatismes, la solitude ontologique demeure. Peut-être que la voie de la sagesse, c’est d’accueillir cela sans en faire un drame.»

Les premiers temps de sa carrière philosophique sont cependant irradiés de deux rencontres. Celle de sa femme, Valaisanne comme lui, Corine, survenue en Irlande, où il part faire des études durant un an à l’automne 2000. Ils reviennent un an plus tard en Suisse, ensemble, et trois enfants sont nés désormais: Victorine en 2004, Augustin en 2006, et enfin Céleste il y a sept ans.

Une triple paternité qui a évidemment changé son regard: «Avant de devenir père, on est le numéro un de sa vie. Les enfants vous obligent enfin à vous décentrer, à mettre les autres en avant.» Il a avec eux un rapport heureux «où le défi est de ne rien imposer, surtout en matière philosophique. Ils baignent forcément dans ces questionnements, mais changent de chaîne quand ils me voient à la télé, ce qui apparaît plutôt sain, déjà qu’ils m’entendent tous les jours.»

Une vie et des livres pour toujours chercher la joie dans le tragique du monde

C’est pourtant après l’avoir regardé lors d’une émission française animée par Franz-Olivier Giesbert que Bernard Campan lui passe un coup de fil il y a une quinzaine d’années. L’acteur, membre du trio comique Les Inconnus, est alors en plein virage de carrière, fatigué des rôles humoristiques.

«Il se posait plein de questions. Nous avons passé un long moment au téléphone. L’amitié a été immédiate.» Les deux hommes vont ensuite beaucoup se voir, développant ce lien unique qui a un soir fait dire à Jollien, sur le divan télé de Marc-Olivier Fogiel, que Campan était, avec sa femme et ses enfants, la personne au monde dont il «craint le plus la mort».

«Le métier d’homme», en 2002, «Le philosophe nu», en 2010, sont parmi les œuvres achevant d’en faire l’un des essayistes les plus écoutés dans les médias dès qu’il s’agit de la condition humaine d’aujourd’hui.

C’est alors qu’il décide, en 2013, de partir avec sa famille pour la Corée du Sud. «Je souhaitais mener une sorte d’expérience psychiatrique. Il s’agissait de ratiboiser les problèmes d’anxiété, les tiraillements, à l’aide de la méditation. Pourquoi là-bas? Parce que s’y trouvait le Père Bernard, un jésuite qui est aussi maître zen. Cela me passionnait, l’idée de pratiquer le zen sans tordre le cou à ma tradition chrétienne.»

Au début, ce séjour, c’est le «paradis», souligne-t-il. Il se rappelle, par exemple, les bains publics, qu’il adorait. «Ça m’aidait dans l’acceptation du corps. Je croyais pouvoir tout régler, là-bas. Mais si cela a marché, c’est plutôt que ça m’a guéri de l’idée de vouloir guérir. Je suis revenu de Corée avec les mêmes tourments.»

Là-bas, quelques mois avant de rentrer, il croise dans un parc de Séoul un jeune Coréen, beau gosse, chauffeur routier, comme l’était jadis son père, en son Valais natal. «On a sympathisé, il était pourtant le contraire de ce que je suis. Il se foutait de tout, fumait et buvait, était léger, cool, n’avait pas peur de la mort. Il passait son temps devant les jeux vidéo tandis que je méditais.»

Cette amitié est supposée se refermer au moment de la rentrée en Suisse, quelque temps plus tard. «Je venais de franchir la frontière quand il m’a appelé par Skype. Il était en train de prendre sa douche, voulait sans doute me dire au revoir. Mais mon addiction à nos rendez-vous a commencé là.»

Accepter le tragique

La suite est dans son livre. Les questions, les philosophes convoqués, de Nietzsche à Schopenhauer, la quête de sa liberté perdue, qui passera par la découverte du monde de l’addiction («ça m’a rassuré de constater que je n’étais vraiment pas le seul»), et même par quelques rencontres avec des escorts. Il ne cache rien au lecteur de ses tourments, il cherche seulement à comprendre et vivre mieux, avec l’aide de ses proches: son épouse, mais aussi son ami Pierre, qui lui montra un chemin.

«Cela a été une période terrible. J’avais honte. Je n’ai osé en parler qu’à Matthieu Ricard et Bernard Campan, des soutiens sans jugement, mais déboussolés.».

Il développe ainsi une idée forte: celle d’une policlinique de l’âme, consistant à chercher autour de soi, chacun pouvant être le thérapeute de l’autre. À l’arrivée, un retour philosophique à l’acceptation nietzschéenne du tragique. «C’est le bordel, mais il n’y a pas problème.»

Il est content que son livre ait été si bien accueilli. Il devinait le thème d’évidence délicat, tout s’est bien passé, la vie a repris le dessus, entre ses chroniques par ici ou celles qu’il publie désormais dans «Le Monde des livres». Il faut sans cesse aller au fond de soi comme on retournerait à la mine. Il se marre. Et sait mieux qu’avant que ce n’est pas lui qui cherche à devenir «comme tout le monde»: c’est nous qui sommes comme lui, dans ses rires et ses douleurs.

L’été prochain, il devrait enfin tourner la comédie que Campan a écrite pour eux. Il rêve d’autres ouvrages, par exemple un volume sur Nietzsche. «J’aimerais écrire sur lui, mais j’ai du mal à me fixer longtemps sur un seul philosophe.» Un jour, Boris Cyrulnik lui a dit que les gens qui ont lutté ne savent pas aller à la plage. «C’est comme ça, on ne m’a pas appris à me reposer.» (Le Matin Dimanche)

Créé: 29.12.2018, 22h24

C’est en 2000, à Dublin, que Corine Jollien a fait la connaissance d’Alexandre: «Rapidement, il y a eu entre nous une très forte amitié.» (Image: Fred Merz/Vendredi 13)

«Je m’étonne encore qu’on le considère comme handicapé»

Corine Jollien partage la vie du philosophe depuis dix-huit ans. Elle dit un amour qui a tenu dans l’épreuve, car il est toujours passé par le respect de la liberté.

Quand avez-vous rencontré Alexandre Jollien?

J’avais 29 ans, c’était l’été 2000. J’avais vécu quelques mois plus tôt quelque chose de difficile. J‘entrais dans une phase de renaissance. d’ouverture. Lorsque j’ai rencontré Alexandre, je ne me suis pas posé de questions. C’était: je revis. Je pense aussi que le fait que nous étions à l’étranger mettait moins de pression.

C’était lors de son passage à l’Uni de Dublin?

J’étais partie en Irlande pour étudier l’anglais. J’avais fait un apprentissage de relieuse artisanale. Je suis restée à Dublin, j’y ai trouvé du travail dans un centre d’appels d’United Airlines. A l’époque ce genre d’entreprise internationale fleurissait là-bas. Une amie de ma mère m’a contacté en me demandant d’accueillir Alexandre. J’ignorais tout de cet étudiant Erasmus. L’idée était que je le rencontre à son arrivée pour lui expliquer un peu la ville, lui montrer comment ça se passait.

Comment cela a-t-il ensuite évolué?

Mon élan spontané était très positif: aider quelqu’un, ça m’allait bien. Rapidement est née entre nous une très forte amitié, une entente, beaucoup de rires. Après un mois, notre lien s’est encore plus approfondi. Alexandre qui induit des rapports forts: ou bien quelque chose se passe, ou alors rien. Je m’étonne encore que des gens le considèrent comme une personne handicapée, en fait. Je ne le vois plus, c’est le regard des autres qui me le rappelle.

On est revenu en 2001 pour eménager ensemble. Victorine, notre aînée, est née en 2004. Tout est venu naturellement, on s’est marié civilement juste avant la naissance de Victorine. Puis, en 2005, nous avons célébré en même temps le baptême de Victorine et notre mariage religieux au Grand-Saint-Bernard. Enfin sont nés Augustin, en 2006, et Céleste, il y a huit ans.

A-t-il changé, depuis cette époque?

De façon incroyable. J’ai l’impression de le retrouver maintenant dans l’espièglerie et la joie de vivre, mais nous avons traversé des années difficiles. C’est quelqu’un d’angoissé. J’ai le sentiment qu’il n’avait jamais pensé qu’il pourrait devenir père de famille. C’était l’inconnu, il a dû apprivoiser ce cadeau. Il voyait la vie tour à tour avec anxiété et naïveté: il idéalisait par exemple la vie des personnes non handicapées, les envisageant comme parfaites.

Il lui a fallu du temps pour comprendre qu’ils avaient peut-être les mêmes problèmes que lui, des souffrances, des bonheurs. A mes yeux, Alexandre n’est, à la fois, pas handicapé, et pas normal. Il échappe aux classifications: infirme, marié, père de famille, vie professionnelle intense. Il n’entre pas non plus dans la case «normal»: il y a des choses qu’il ne peut pas faire. Il évolue dans une sorte d’entre-deux.

Ensuite, après quelques années passées en Corée du Sud, vous revenez à Lausanne et il développe cette addiction qui est au cœur de «La sagesse espiègle». Comment avez-vous encaissé?

Alexandre, ce n’est pas le genre à vous poser à table, à faire dans le «j’ai un truc à te dire». Mais quand on aime et que l’on connaît un être, les choses se voient. Ce questionnement qu’il a par rapport à lui-même, à son corps, etc., date de longtemps. Pour être honnête, c’est difficile de voir son mari dans un tel état, et de réaliser qu’on ne peut rien faire. Et aussi, évidemment, en tant que femme et épouse, cela soulève beaucoup d’interrogations. Être handicapé, avoir vécu en institution durant des années, tout cela a grevé son rapport au corps, comment se consoler de ses blessures? La dépendance à cet homme n’était donc pas complètement surprenante.

Pour lui, durant quelques mois, c’était incontrôlable mais presque intégré: on savait qu’il n’était pas vraiment disponible entre 15 et 15 h 30. Notre chance, cela a été de pouvoir en parler, à trois, avec l’ami qu’il évoque dans le livre. Au fond, me restait un choix entre demeurer égoïste, en se disant que l’on s’était marié, promis fidélité, etc. Ou alors admettre que chacun est libre, qu’il faut trouver un cheminement à cet amour, pour qu’il soit plus fort que ça. Il n’y a pas de modèle, cependant: je ne saurais donner une recette pour les cas d’addiction. Avec Alexandre, j’ai ressenti que cela devait passer par la liberté. Je ne pouvais rien faire d’autre que de l’accompagner.

Le livre, une bonne idée?

De nature très pudique, à mes yeux, cette confession n’était pas forcément nécessaire. Mais encore une fois: c’est sa vie, son expérience, sa manière de s’exprimer. Je crois que son histoire peut toucher beaucoup de gens, précisément parce qu’il ne joue pas le rôle du sage philosophe perdu dans des concepts loin de sa vie. Je l’ai encouragé à dire les choses telles qu’elles étaient, sinon ça ne sert à rien. Cette épreuve a rapproché toute la famille, en fait. Nous avons pu passer ensemble au-delà de sa difficulté.

Question classique: définir Alexandre en trois qualités?

Authentique. Beaucoup d’humour. Et il est très courageux.

Articles en relation

La poignante confession d'Alexandre Jollien

Livre Dans «La sagesse espiègle», le philosophe confie comment il a perdu pied face à une dépendance affective, et comment il en est sorti. Entretien. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Le Parlement veut plus de femmes à la tête des grandes entreprises
Plus...