Alain Morisod chante son au revoir

Même si sa voix l’avait lâché la veille, c’est avec émotion qu’Alain Morisod a salué ses fans et son public hier soir pour sa dernière émission.

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«Il faudra bien qu’un soir s’abaisse le rideau sur un dernier bravo.» La dernière chanson entonnée par les Sweet People d’Alain Morisod sur le plateau des «Coups de cœur» a fait vibrer le public et a tiré bien des larmes. L’émission de la RTS a connu hier soir sa 94e et dernière édition.

Alain Morisod a fait son entrée sur le plateau à 20 h, peu avant le lancement du direct. Après un tonnerre d’applaudissements de ses fans, il a tenu à faire un discours pour les remercier. «Je ne suis pas malheureux car vous êtes là. L’expérience avec la Radio Télévision Suisse a été extraordinaire. J’ai été heureux et vous aussi. Vingt et un ans, ça a passé vite mais c’était sympa», a-t-il lâché dans un filet de voix.

Cette dernière l’a lâché la veille de cet ultime show. «Ça a toujours été mon talon d’Achille. Avec cette voix on pense que je suis triste mais pas du tout, c’est pénible», racontait-il dans l’après-midi. Pour ses fans, il s’est plié en quatre pour pouvoir parler et assurer les deux heures de direct. Bonbon pour la gorge, acupuncture peu avant de prendre l’antenne et même un petit coup de cognac. «J’ai tout fait, tout essayé mais il n’y a rien qui marche», s’est excusé Alain Morisod auprès du public présent au studio 4. Seulement 400 chanceux sur les 3500 demandeurs ont pu y accéder.

Pour assurer la présentation et la gestion de cette soirée particulière, la préparation de Jean-Marc Richard était primordiale. Il était paré à toutes les éventualités. «J’ai peur que les gens craquent, reconnaissait le présentateur avant le direct. Pour les fans, c’est un peu toute leur vie. C’est difficile de leur expliquer que ça s’arrête car c’était leur lien.» Il s’attendait à devoir être un peu plus présent que d’habitude pour soulager Alain Morisod. «Il faut savoir alléger le climat s’il devient pesant», explique l’animateur.

Arlette Zola très émue

Mais la soirée fut belle. Les chanteurs et musiciens invités et triés sur le volet par la star incontournable du petit écran se sont succédé pour donner leur meilleur. En vingt et un ans, «Les Coups de cœur» ont accueilli quelque 980 artistes. Un certain nombre de fidèles étaient présents pour la dernière. Arlette Zola, aux côtés de laquelle le musicien avait fait ses débuts, n’a pu passer à côté de l’événement. «Nous avons commencé ensemble et il m’a longtemps accompagnée. J’ai beaucoup d’émotion d’être là», témoigne-t-elle peu avant de monter sur scène avec son titre «Laissez-moi encore chanter».

Des talents auront aussi été découverts. «Les Coups de cœur» étaient une formidable scène pour se faire connaître en Suisse romande. «C’est une institution. Ils font partie d’une des rares émissions où nous pouvons faire du live. C’était précieux pour les jeunes artistes alors que les espaces de visibilité deviennent maigres», confirme la Genevoise Alizé Oswald, du groupe Aliose.

C’est la fin des «Coups de cœur» mais la vie continue pour Alain Morisod et ses proches. «J’ai de la nostalgie mais pas de tristesse, assure Mady, son épouse et chanteuse des Sweet People. J’ai juste de la peine pour le public. Mais nous continuerons à tourner, à jouer, à voir les gens et c’est ça que nous aimons faire.» Une tournée de Noël de 17 dates à travers la Suisse et la France débute fin novembre. «Une porte se ferme, une autre s’ouvre», assure Alain Morisod. Mais, comme l’ont conclu les Sweet People: «Il faudra bien qu’un soir s’éteignent les lumières sur le blanc du piano.»


«Quand je vois le film de ma vie, je n'ai pas à me plaindre»

Roi d’une variété populaire, souvent moquée, mais qu’il exporta avec succès loin à la ronde, Morisod aura marqué le paysage sonore des Romands. Retour sur une trajectoire construite sur fond de synthés.

Alain Morisod, vous avez vendu combien de disques dans votre vie?

Un peu plus de 20 millions, si on ne compte que ceux où il y a ma musique. J’ai produit aussi pour d’autres des disques qui ont marché, comme ceux où Christian Morin joue à la clarinette. J’ai vendu beaucoup en France, en Angleterre, au Brésil, et 3,5 millions de disques au Canada. Avec Sweet People, mon groupe, on a vécu une époque incroyable. Un exemple, au hasard: en 1985, un 45 tours de Mady Rudaz (ndlr: son épouse) et Jean-Jacques Egli (ndlr: autre membre historique du groupe), ça s’appelait «Adieu et bonne chance». On en a écoulé 325 000 copies, et cela ne nous menait qu’à la 25e place du top 50. Les disques marchaient, à l’époque.

Combien de disques d’or ou de platine?

51.

C’est quelle enfance, la vôtre?

Un gosse du quartier de Saint-Gervais, Genève. Papa boucher, boutique à l’ancienne, plein de gars en blouse blanche, une caisse centrale, située là où il y a aujourd’hui un magasin Manor. Je suis né en 1949, trois ans après mon frère Maurice. Les affaires de papa allaient bien, c’était un temps de bonheur, on allait beaucoup au restaurant – les clients de mon père – on partait voir la viande sur pied, dans la campagne. Mais je n’ai pas connu mon père très longtemps.

Qu’est-ce qui s’est passé?

Un cancer du larynx. Les docteurs ont dit qu’il en avait pour six mois, six mois après il était mort. Un jour, à l’hôpital, il nous a donné une pièce pour aller au ciné. Quand on est revenu, ma mère nous a dit: «Vous n’avez plus de papa.» Il n’y avait pas les chimios d’aujourd’hui. À la fin, il avait la gorge comme un steak, il a souffert. Il avait 54 ans, moi 9. C’est comme ça: mon père avait lui-même 10 ans lorsque son père à lui est mort.

Vous avez pris ça comment?

Aujourd’hui, je me dis que c’était le seul vrai coup dur de ma vie. Mes parents nous avaient eus tard. Alors mon père nous gâtait, il nous adorait. Ce n’est qu’adulte que je suis tombé sur le livret de famille. Il y avait plein de noms que je ne connaissais pas. Je me suis dit: «Est-ce qu’on est des gosses adoptés?». L’histoire était plus simple: mon père et ma mère avaient les deux été mariés de leur côté, ça n’avait pas marché, et ils n’avaient pas eu d’enfants. Ils s’étaient rencontrés ensuite, papa allant livrer de la viande Chez Boubi, bistrot d’artistes où elle travaillait.

Vous faites des études à Florimont, école chic, puis du droit à l’université.

Oui, ma mère, grâce à ce qu’avait laissé mon papa, n’a jamais eu de problèmes pour vivre et nous élever. Elle était assez autoritaire, jouait du piano et m’a mis devant un clavier dès mes 5 ans. Puis le Conservatoire, et dès les années 60, je jouais avec un petit groupe: les Chenapans, du rock. On répétait sur la scène du Victoria Hall parce qu’un membre du groupe était le fils du concierge. J’adorais les Animals d’Eric Burdon, leur version de «The House of the Rising Sun». Et des choses en français, les Chaussettes Noires, avec Eddy Mitchell: j’aime comprendre les paroles. Un jour, j’avais 18 ans, on m’a proposé de devenir le pianiste d’Arlette Zola. On jouait au flipper à Fribourg, dans le café que tenaient ses parents, à la Grand-Fontaine: le claque le plus fameux de la ville. Ma mère l’a appris, j’ai été rapatrié fissa à Genève. Puis, j’ai joué avec Henri Dès, et fait deux tournées avec le comique Fernand Raynaud.

Le «Concerto pour un été», premier énorme hit, ça vous vient comment?

En 1971, on me demande de rajouter de l’orgue sur une production. Le studio était dans une cave de Cointrin, ça m’embêtait d’y descendre mon orgue juste pour ça. Je décide d’en profiter pour enregistrer pour moi. J’ai composé en une demi-heure, posé la base d’orgue, fait venir quatre musiciens dont le trompettiste Raoul Schmassmann: c’était la mode, Nini Rosso avait fait un carton avec «Il Silencio», j’imaginais un tube dans le genre. Quand j’ai fini le «Concerto», je suis passé chez ma mère. Elle a trouvé joli, a demandé combien ça m’avait coûté. «600 francs», j’ai dit. Elle m’a répondu que j’aurais mieux fait de jeter l’argent au Rhône, elle n’y croyait pas. Mais les disques Évasion l’ont sorti, puis les Français, qui ont changé mon nom en Alain Patrick, et c’est parti en trombe. En 1973, le «Concerto pour un été» a été neuf semaines d’affilée numéro un au Brésil. J’ai encore les classements du hit-parade là-bas: derrière moi, il y avait les Bee Gees, les Jackson Five, Elton John et Elvis. On a vendu 2 millions d’exemplaires en tout.

Vous êtes aussitôt classé ringard. Vous prenez comment cette condescendance?

Je n’y ai jamais attaché d’importance. Je fais mon travail, comme un marginal, d’un certain côté. Il y a aussi une différence entre ringard et «has been». Has been: vous n’avez qu’un petit moment de succès, vous finissez dans Star 80. Ringard, ça veut dire qu’on dure, comme dit Alain Moreau, le personnage joué par Depardieu dans «Quand j’étais chanteur». Je dure depuis bientôt cinquante ans.

Synthés, mélodie en mineur, mid tempo, tout le style Morisod est déjà dans le «Concerto»: vous avez une recette?

Quand vous avez un succès pareil, vous voulez le refaire. Je n’ai pas honte de le dire. En 1971, j’avais payé 180 francs d’impôts. L’année d’après, 52 000. Je voulais que ça marche. J’ai écrit plus de 700 mélodies. J’ai des préférences de suites harmoniques, comme la fameuse «anatole»: do, la mineur, fa, sol. Beaucoup de mélodies que j’ai composées commencent en mineur, puis s’ouvrent sur du majeur: ça crée un sentiment de nostalgie. Les musiciens qui me connaissent appellent cela une «morisette»: à un moment, monter la mélodie d’un demi-ton, émotion garantie. La musique a un pouvoir évocateur incroyable: d’un seul coup, tu revois la fille, la voiture des vacances, c’est immédiat. Tout le monde a un peu ses manies. Quand on réécoute l’ensemble, ça ressort, et parfois, je me demande si on n’a pas fait de la musique new age avant tout le monde (rires).

Comment votre groupe, Sweet People, qui existe depuis 1977, est-il né?

Je l’ai formé pour participer à la finale suisse du Concours Eurovision. On a fini deuxièmes, mais j’avais composé les trois premières chansons classées, ce qui m’a valu alors la une de «Blick». J’avais rencontré Mady Rudaz à la fin des sixties, en cherchant une choriste. On ne s’est plus quittés: je l’ai épousée en 2001, après plus de trente ans de fiançailles. On n’a pas eu d’enfants, ça ne s’est pas fait, mais il y a ceux des autres autour de nous. Jean-Jacques Egli était là depuis le début. Fred Vonlanthen ne devait rester qu’un an et joue avec nous depuis vingt-cinq ans. Quant à Julien Laurence, il avait fait la finale de «Nouvelle Star», en 2004, qu’il méritait de gagner, et il chante avec Sweet People depuis des années.

Je travaille sur le plaisir, en copains, avec fidélité. Quand je revois le film, je n’ai pas à me plaindre, on s’est bien amusés, on est allés dans le monde entier avec les croisières, les tournées, le Canada où on a toujours bien marché. Je n’ai aucun regret, je n’ai jamais rien fait à contrecœur. La télévision aussi, ça a été merveilleux (lire encadré). Je comprends leur décision, même si je la regrette. Il y a peut-être une usure. Je ne suis pas triste. C’était bien. À partir du 29 novembre, on repart en tournée tout le mois de décembre.

Ce qui me pique les yeux, et l’âge me rend sans doute encore plus sensible à cette gentillesse, c’est l’émotion des gens, les messages, tous ceux qui me croisent dans la rue et me disent que ça comptait. C’est pour eux, cette dernière chanson des «Coups de cœur»: «Il faudra bien qu’un soir».

Christophe Passer

Créé: 09.11.2019, 22h59

Une absence absolue de prétention, veinée par la longue liste de ses succès

Sur la table, Morisod vous montre un dessin que lui a envoyé Christian Morin. On y regarde un personnage, la main sur la poitrine, disant: «Les «Coups de cœur», maintenant, ils sont là.» C’est le genre de choses qui le bouleversent, il ne s’en cache pas. «En 1980, mes premières émissions sur la Télévision romande, je les ai faites avec lui comme animateur.» On y croisait, le même soir, Sylvie Vartan, Michel Sardou, Catherine Lara, Nana Mouskouri.

«C’était pas mal pour l’époque, non?» Assez vite, dès 1985, malgré de bonnes audiences, ou l’irruption d’une quasi inconnue qui s’appelle Céline Dion, l’aventure télé s’est pourtant arrêtée. «Déjà, il y avait cette idée de la direction de la TSR d’être plus «moderne», plus branché, on m’expliquait que j’étais un peu dépassé. Mais ils ne sont jamais arrivés à faire une autre émission qui marche.»

La télévision vient donc le rechercher en 1998. «J’ai dit oui, mais en demandant d’avoir mon producteur, mon décorateur, mon réalisateur. Ce premier «Coup de cœur» était d’ailleurs supposé rester unique. Mais ça a tellement bien marché que ça a duré jusqu’à cet automne.» Avec quelques hauts faits demeurés dans les mémoires, comme la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey venue chanter «Les trois cloches», il y a douze ans.

À la fin de l’année dernière, il a été invité à déjeuner par Pascal Crittin, le patron de la chaîne, et Philippa de Roten, directrice du département de la société et de la culture. «J’ai compris qu’il s’agissait de me signifier mon congé pour cet automne. Raisons d’économie, même si une émission de ce genre ne coûte à mon avis pas plus cher qu’un téléfilm.»

L’audience en baisse est aussi évoquée. «C’est vrai qu’on n’est plus dans les 30% qu’on avait au début. On navigue plutôt vers 18%. Pour de la variété, aujourd’hui, avec en plus l’explosion des chaînes, je trouve que ça reste très honnête.» En prime time le samedi, la RTS pense que ce n’est cependant pas suffisant.

Mais il a aussi 70 ans, Alain Morisod, et «comprend qu’ils aient envie de changer, c’est normal». Il demeure ouvert, a fait savoir qu’il avait des idées pour une autre émission, «mais ils ne m’ont jamais rappelé pour en parler».

Dans son antre du quai Gustave-Ador, il demeure comme suspendu entre mille projets de croisières, concerts, envies, et l’empilement des bibelots. Des disques d’or encadrés sont partout. Les vitrines sont remplies de dizaines de statuettes souvent kitschissimes, qui évoquent l’univers de Tintin, les souvenirs de voyages, «on m’en rapporte tout le temps». Là, les Tontons Flingueurs en plâtre. Ici, une illustration de Jimmy Dean sous le néon d’un bistrot, c’est le «Boulevard of Broken Dreams» d’un homme qui en a réalisé pas mal.

L’album de sa vie est autour de lui, livré pour feuilletage et rigolades, concentré sur quelques mètres carrés, avec un clavier dans un coin pour chercher encore la mélodie qui fera mouche. Morisod garde cette gouaille d’enfant, un médaillon doré et musical autour du cou. «Je crois que la bienveillance, être sympa, avec les gens, ça me va de plus en plus.»

Il dégage une absence absolue de prétention, mais veinée par la longue liste de ses succès et rencontres: oui, le parcours le rend tout de même assez fier, et il aimerait que ça dure encore un peu.

En 1976, Alain Morisod avait envoyé une cassette de son groupe à une vedette américaine dont Sweet People avait repris par ici quelques titres. Il avait reçu une réponse, une lettre de la famille du chanteur, le remerciant avec un signe amical: un foulard bleu ciel, signé de la main de la star de là-bas, et qui trône encore en talisman au cœur de Morisod, et sur le mur derrière lui: «Best wishes, Elvis Presley».

L’émotion était forte parmi les fans venus assister à la dernière



Josiano: «Je viens pleurer avec tout le monde et voir tous ces artistes. J’ai 91 ans, j’en connais beaucoup. C’est vraiment très triste. Alain Morisod est un garçon adorable»



Myriam: «C’est pour moi la fin d’une très belle aventure. J’ai eu la chance de faire des croisières avec Alain, c’est une belle personne. Je suis contente d’être là pour la dernière»



Germaine et Fernand: «Nous venons de Martigny pour l’occasion, c’était important d’y assister. Nous sommes un peu tristes que l’émission se termine. Elle représente notre jeunesse»



Nicole et Roger: «C’est une tradition musicale suisse qui s’éteint, malheureusement. Tous les genres de musique étaient représentés. Il n’y a pas d’autres émissions de variété, c’est triste»

Dates de la tournée de Noël Alain Morisod et Sweet People:

>Retrouvez toutes les dates en cliquant ici.

Avec, notamment, Belfaux (29 nov.), Romont (3 déc.), Bassecourt (6), Genève (12), Nyon (16).

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