Pourquoi aime-t-on croire aux théories du complot?

La mort de Jeffrey Epstein, l’Amazonie en feu, l’affaire Tariq Ramadan… Les thèses complotistes prolifèrent et s’accrochent désormais à tout. Pourquoi?

La célèbre photo de Buzz Aldrin sur la Lune près du drapeau américain a suscité une théorie du complot non moins connue: les Américains ne sont jamais allés sur la Lune et cette image aurait été prise en studio. La preuve (selon les complotistes)? Le drapeau flotte alors qu’il n’y a pas d’air sur notre satellite!

La célèbre photo de Buzz Aldrin sur la Lune près du drapeau américain a suscité une théorie du complot non moins connue: les Américains ne sont jamais allés sur la Lune et cette image aurait été prise en studio. La preuve (selon les complotistes)? Le drapeau flotte alors qu’il n’y a pas d’air sur notre satellite! Image: Bettmann/Getty Images

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Rudy Reichstadt est le fondateur du site ConspiracyWatch.info, qu’il anime depuis 2007. Il est également membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation Jean Jaurès.

Les théories du complot déferlent depuis une quinzaine d’années. Quelles sont celles qui ont le vent en poupe ces temps-ci?
Il faut commencer par préciser une chose. Vous avez des théories du complot très connues du public, mais qui suscitent une adhésion limitée. Celles qui concernent les premiers pas de l’homme sur la Lune par exemple. À l’inverse, d’autres sont moins connues du grand public, mais suscitent une adhésion plus forte. Par exemple sur l’assassinat de John F. Kennedy. Ou sur l’idée selon laquelle le sida aurait été créé dans des laboratoires secrets américains.
En règle générale, je dirais que les théories du complot se diffusent par grandes thématiques. Vous avez d’abord celles qui concernent la santé, donc l’intime, autour des maladies, des épidémies et de l’acte vaccinal. L’idée selon laquelle le gouvernement serait de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour imposer aux gens des vaccinations nocives est une des thèses complotistes qui suscite le plus d’adhésion en France, le pays de Pasteur… C’est inquiétant: en termes de santé publique, les conséquences de cette thèse sont très concrètes! À côté de cela, la géopolitique constitue le deuxième grand thème auquel s’accrochent les théories du complot.
La Syrie, l’Ukraine, le Venezuela, Israël… Toutes ces situations de conflits en génèrent beaucoup. Enfin, les attentats djihadistes qui se sont produits en France depuis 2012 n’ont cessé d’être réécrits par la pensée complotiste. Elle les intègre dans un schéma plus large – le paradigme du terrorisme fabriqué – selon lequel ces actes seraient en réalité des opérations maquillées en opérations terroristes pour des raisons diverses: diviser les Français, faire porter le chapeau aux musulmans, précipiter le choc des civilisations… Cela constitue le troisième grand ensemble.

Cette diversité permet de donner une définition claire de la théorie du complot?
Celle que je propose s’inspire de définitions mises en circulation par d’autres auteurs. C’est la tendance à attribuer l’origine d’un événement, en général marquant, à l’action clandestine d’un petit groupe d’individus unis par la poursuite d’un objectif répréhensible. Et c’est aussi la tendance à le faire abusivement. Non seulement sans apporter la preuve définitive de ses allégations, mais également au détriment d’un cadre interprétatif plus plausible. De cela, il découle qu’une théorie du complot formule toujours une accusation: c’est pour nuire que l’on complote.

Vous écrivez qu’un «mur de complaisance» s’est érigé autour du complotisme. De quoi est fait ce mur?
En partie de ce qu’on a pu appeler la «culture de l’excuse». Elle incite à considérer que tout cela ne serait pas bien grave, sans grandes conséquences. Mais c’est faux. Au Moyen Âge, quand on envoyait les sorcières au bûcher, on les accusait de complot avec le démon. Les conséquences du complotisme peuvent être très graves, en particulier lorsque certaines minorités sont visées. Il peut en résulter des passages à l’acte violents, voire génocidaires. Les théories du complot dressent des potences et préparent les bûchers.

Vous soulignez que le complotisme se présente volontiers sous l’aspect de l’esprit critique et d’un scepticisme légitime. Cela explique aussi la complaisance?
Absolument. Mais le doute du complotiste ne relève pas du scepticisme. C’est une croyance qui prend l’habit du scepticisme pour se revêtir du prestige associé à la tradition critique du doute méthodique.

Ce qu’on vous objecte parfois, c’est que l’histoire montre que «les complots existent». Pourquoi cela vous irrite-t-il?
Parce que c’est une lapalissade. Évidemment, il n’y aurait pas de théories du complot s’il n’y avait pas de complot. Comme il n’y aurait pas d’incendies de forêts s’il n’y avait pas de forêts… Les complotistes ne sont pas des gens qui, constatant que les complots ont existé dans l’histoire, estiment qu’ils continueront tant que les êtres humains vivront en société. Non, ce sont des gens qui ont envie de croire à une thèse plutôt qu’à une autre. Leur manière d’argumenter le révèle: systématiquement, ils reprennent à leur compte tous les éléments qui confortent leur thèse et écartent tout ce qui la contrarie. Le complotisme procède avant tout d’un phénomène de croyance, voire de crédulité.

Si ces croyances séduisent, n’est-ce pas parce qu’elles apportent des bénéfices psychologiques à ceux qui y adhérent?
Elles constituent en effet une béquille psychologique qui permet de fuir la réalité: elles consolent ceux qui n’ont pas la force de mettre leurs propres représentations en conformité avec le réel. En outre, et cela ne concerne pas forcément les mêmes personnes, le complotisme procure des bénéfices narcissiques. Il donne le sentiment d’être plus intelligent, plus clairvoyant que l’humanité commune.

On peut combattre de telles croyances en leur opposant la vérité des faits?
C’est indispensable, mais insuffisant. Le fact-checking, qui va dans le bon sens, doit s’accompagner d’un travail critique. Dans les années 90, le politologue Pierre-André Taguieff parlait de «harcèlement argumentatif». Cela veut dire qu’il faut prendre au mot les arguments complotistes et les questionner à notre tour, sans concession. Mais cela ne suffira pas sans une certaine mise en récit. Ce qui fait la force des discours conspirationnistes, c’est qu’ils sont mis au service d’une narration: ils racontent une histoire.
Notre démocratie libérale, à l’inverse, est plus réticente à se mettre en récit. Elle n’ose pas; elle se méfie du «roman national» et cela peut se comprendre. Mais je crois qu’il est indispensable, lorsqu’on défend des idées dans l’arène politique, de raconter une histoire en réinscrivant sa parole dans le temps long. Notre personnel politique en est-il encore capable? Le discours technocratique a fait et fait encore beaucoup de mal à cette narration démocratique.

Les thèses complotistes auront toujours une longueur d’avance: elles ne sont pas chères à produire, mais leur réfutation réclame l’enquête et la vérification qui sont d’un coût plus élevé. Lutter contre elles, n’est-ce pas comme vouloir vider l’océan avec une cuillère à café?
Si, mais il faut le faire quand même! Parmi les gens avec qui je travaille et qui écrivent sur Conspiracy Watch, certains sont d’anciens complotistes qui, avec le temps, en sont sortis. Cette désescalade est possible à l’échelle individuelle. Tout ce travail critique, même s’il ne porte pas ses fruits immédiatement, le fera plus tard. Ce sont des graines semées.

Vous relevez que les gens modestes et peu diplômés sont les plus perméables aux thèses complotistes. Le titre de votre livre, en parlant d’«imbéciles», n’exprime-t-il pas le point de vue d’une élite?
Non, il ne s’agit pas d’un point de vue surplombant mais lucide. Il n’y a chez moi ni malveillance ni volonté de donner des leçons. Étymologiquement, l’imbécile est celui qui se meut sans béquille et qui a donc une fragilité. Si votre béquille n’est pas l’instruction, le savoir, mais aussi une forme d’humilité face à la connaissance, vous allez en trouver une autre qui pourrait être le complotisme.
Tout en interpellant le lecteur, le titre du livre m’apparaît comme une main tendue: ce que j’attends d’un véritable ami, c’est qu’il me tienne un discours clair et me dise que je raconte des bêtises si j’en raconte. Nous pouvons tous être ébranlés par des arguments complotistes et céder à leur vertige. L’imbécile, ce n’est pas forcément l’autre.

Créé: 12.09.2019, 11h23

Dans le ventre de la plateforme Conspiracy Watch

Tout ce qui fleure le complotisme l’intéresse. Fondé en 2007 par Rudy Reichstadt et l’Observatoire du conspirationnisme, le site d’information Conspiracy Watch traque et démonte les thèses complotistes de toutes espèces.

Tirant profit de cette masse de données, un premier rapport a été publié en avril 2019. Il dresse l’état des lieux du conspirationnisme et souligne sa puissance de pénétration dans la société française: selon deux sondages réalisés en 2018, 27% des personnes interrogées croient à l’existence d’une secte illuminati et 22% à un «complot sioniste».

Les articles récents du site traitent des incendies en Amazonie et en Sibérie, de la mort de Jeffrey Epstein, mais aussi de la cryptomonnaie promue par l’humoriste Dieudonné: le Zynecoin.

www.conspiracywatch.info

À lire

«L’opium des imbéciles», Rudy Reichstadt, Grasset, 191 p.

Articles en relation

Fake news! Et si on n’avait jamais marché sur la Lune?

Moon 50 Aujourd’hui encore, une partie de la population croit que les Américains ont fabriqué cette histoire. Le point sur le «moon hoax» avec le sociologue Laurent Cordonier Plus...

Au cœur de Manhattan, dans la prison où Epstein est mort

États-Unis L’établissement pénitentiaire où était incarcéré le jet-setteur est connu pour ses terribles conditions de détention. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Nouvelle épidémie en Chine
Plus...