Affaire Frochaux: «L’abbé n’arrêtait pas d’accuser la victime de le provoquer»

Le 30 novembre 2001, c’est à l’Évêché de Fribourg qu’étaient confrontés un jeune homme et un prêtre accusé d’abus sexuel. L’amie qui accompagnait la victime se souvient d’heures glaçantes.

Adrienne Cuany était une camaradede classe de Pierre. C’est elle qui l’a encouragé à parler à sa mère de ce qu’il avait subi.

Adrienne Cuany était une camaradede classe de Pierre. C’est elle qui l’a encouragé à parler à sa mère de ce qu’il avait subi. Image: Rolf Neeser

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«On nous avait dit de venir vers 8 heures et demie du soir, après la fermeture. Il fallait que personne ne nous voie, tous les employés étaient partis», se souvient Adrienne Cuany. C’était la nuit du 30 novembre 2001, à Fribourg, en haut de la rue de Lausanne, et il y avait alors les lourdes portes de l’Évêché devant eux.

Pierre* et Adrienne, l’amie qui l’accompagnait, étaient venus de la région de Morges (VD) en voiture. Quelque temps plus tôt, Pierre avait écrit à Mgr Bernard Genoud, alors évêque du diocèse. Il lui avait décrit le chalet de Torgon (VS), les abus dont il disait avoir été victime, en 1998, quand il avait 17 ans. Ce chalet appartenait à celui qu’il accusait, sous enquête canonique désormais et bénéficiant d’une présomption d’innocence: le Père Paul Frochaux, abbé actuel de la cathédrale de Fribourg.

Mercredi dernier, le «Tages-Anzeiger» et l’émission de la télévision alémanique «Rundschau» ont donné la parole à Pierre, vingt-deux ans après les faits. Il a raconté Frochaux, le sentiment d’avoir été «violé». Il a raconté l’emprise de cette figure «paternelle» dont il était le filleul, il a raconté le sexe de Frochaux dans sa bouche. L’évêque Charles Morerod, désormais sur la défensive, a dû se résoudre à suspendre le prêtre.

En 1998, après les abus de Torgon, Pierre s’était confié à Adrienne, une camarade de classe. «On était proches. Il avait honte de cette histoire. J’avais moi-même, quelques années auparavant, été victime d’une tentative de viol. Je connaissais tout cela: la culpabilité, la manière de l’intérioriser en croyant s’en sortir alors que cela vous ronge. J’avais été confrontée à mon agresseur. Comme tous les prédateurs, il avait tenté de mettre la faute sur moi.» Alors, quand Pierre lui raconte son histoire, à la fin des années 1990, elle veut l’aider. «Je lui ai fait comprendre qu’il était victime, pas coupable.» Elle l’encourage à en parler à sa mère, ce qu’il finit par faire.

La mère de Pierre écrit alors son dégoût au Père Frochaux. Dans les échanges de lettres qui s’ensuivent, il y a celle que Frochaux envoie à Pierre, et que la télévision alémanique a montrée: «Mon attente était «purement affective» (la crise de la quarantaine!), la tienne «purement sexuelle.» Et, s’il demande pardon, c’est pour sa «faiblesse».

Un avocat les dissuade de porter plainte

Pierre a peu après consulté un avocat, à Genève, qui l’a dissuadé de déposer une plainte pénale – ce serait peut-être différent aujourd’hui –, lui disant qu’il n’aurait guère de chances, que ce serait sa parole contre celle du prêtre.

On en est là, fin novembre 2001, quand Pierre et Adrienne viennent à Fribourg pour être confrontés à Frochaux. «Quand on est entré dans la pièce, raconte Adrienne Cuany, j’ai vu qu’ils étaient trois et que nous n’étions que deux.» Mgr Genoud ne se montrera jamais. «Il y avait Frochaux, le vicaire Berchier, qui menait les débats. Et Nicolas Betticher, qui prenait le procès-verbal.» L’ambiance est très désagréable.

«Paul Frochaux n’arrêtait pas d’attaquer Pierre sur le ton de: «Tu me provoquais. Et ça t’arrangeait bien, que je te permette de jouer de l’orgue à l’église, que je te paie grassement!» J’essayais d’intervenir pour dire la gravité des faits, revenir à cela, mais Berchier me coupait: «Arrêtez d’interrompre le Père Frochaux.» Nicolas Betticher ne disait rien, il avait l’air accablé de les entendre.»

Les Pères vont partager un verre

Betticher, l’homme du procès-verbal, venait en 2001 d’arriver à l’Évêché. Il confirme tout. «J’étais intimidé, Berchier était mon chef. Et j’étais sous le choc de ce que j’entendais. Je n’étais même pas encore prêtre. C’était la première fois qu’un témoignage de ce genre m’arrivait.» À la fin, c’est lui qui raccompagne Adrienne et Pierre à la sortie, dans le noir des corridors. «On est rentrés en se disant que de cette rencontre, c’était tout ce qu’on pouvait obtenir.» Quant aux Pères Berchier et Frochaux, ils vont partager un verre au Café de l’Aigle Noir. Pierre s’est ensuite reconstruit ailleurs, à l’étranger.

«C’est un journaliste suisse alémanique qui a retrouvé Pierre début janvier, expli que Adrienne Cuany. Le comble, c’est qu’il avait eu son nom par Morerod.» Monseigneur reconnaît désormais que c’était une «erreur», ce d’autant qu’il a de nouveau cité le nom de la victime présumée de l’abbé de la cathédrale de Fribourg au micro de La Première de la RTS, mercredi dernier.

Jusque-là, l’abbé Frochaux n’avait été accusé publiquement qu’en décembre par le Père Nicodème Mekongo, toujours dans le «Tages-Anzeiger». Nicodème, racontant ses années de séminaire, entre 2008 et 2011, et le climat «homo-érotique» qu’y faisait, paraît-il, régner Frochaux, accusé de visites nocturnes dans sa chambre.

Mais la rumeur rôdait, celle de l’affaire d’autrefois. Adrienne Cuany: «Pierre m’a appelée. Il m’a dit: «Tu as vu? Frochaux a recommencé.» Nous étions sidérés de la façon dont le Père Nicodème était ridiculisé. Pour nous, il était clair qu’il disait la vérité.»

L’abbé Betticher: «J’ai quitté l’Evêché à l’arrivée de Monseigneur Morerod, fin 2011. L’évêque a-t-il eu accès au dossier dans son intégralité? A-t-on informé l’évêque de l’ensemble des faits? Cela reste pour moi un mystère.»

En 2012, Rémy Berchier est devenu vicaire épiscopal et Paul Frochaux a été proposé à l’évêque comme curé de la cathédrale. Puis il a aussi été nommé doyen de Fribourg, confirmé comme père spirituel du séminaire.

Pour Adrienne Cuany, certaines images récentes furent de celles qui mettent de l’acide dans la plaie: «Quand j’ai vu Mgr Morerod à la télévision, en novembre dernier, inaugurer dans la cathédrale, devant Frochaux, une plaque en hommage aux victimes d’abus sexuels de l’Église, pour Pierre et moi, c’était vertigineux».

Paul Frochaux, réputé enjoué, charmeur, s’était pourtant confié en 2000 à son ami Alain de Raemy, devenu depuis évêque auxiliaire du diocèse, et qui était copropriétaire du fameux chalet de Torgon: «Paul Frochaux, dans un train, de retour de voyage, m’a dit, en se repentant, qu’il avait eu une relation homosexuelle, mais il parlait d’un adulte, de s’être seulement embrassé, «serrés dans les bras», rien de ce j’entends aujourd’hui. Et il disait que cela s’était réglé entre les personnes impliquées.»

Pourquoi n’en a-t-il jamais parlé, notamment à Mgr Morerod, quand Paul Frochaux obtenait des postes importants? «Il me l’avait dit en amitié, et je ne voyais aucun délit ni danger», dit Alain de Rémy. Le vicaire Berchier, qui dirigeait la confrontation de 2001 avec la victime présumée, n’a pas été plus loquace. Quant à Paul Frochaux, qui évoqua le cas en 2016 devant son évêque, qui souhaitait faire de lui son vicaire, il minimisait les faits. Charles Morerod est un homme seul.

*Prénom d’emprunt


«De l’abbé, j’attends qu’il réalise. Il n’a pas changé»

Pierre*, qui dit avoir été la victime des abus du Père Frochaux, a répondu à nos questions par téléphone.

Comment vivez-vous le fait d’être soudain interrogé sur Paul Frochaux?

Pour moi, c’était de l’histoire ancienne. C’est début janvier, quand un journaliste alémanique m’a contacté, que j’ai pris conscience de ce qui se passait. Je n’avais plus eu de contact avec Frochaux depuis la confrontation de 2001.

C’est douloureux, se replonger dans cette histoire?

Non, le temps a passé, l’écoute est différente. Mais j’ai vite remarqué la façon dont étaient considérés les propos du Père Nicodème, cette manière d’accuser l’accusateur, comme un système. J’ai pris le parti de rééquilibrer les choses en acceptant de témoigner.

Quand vous entendez Paul Frochaux nier ce qui s’est passé en 1998, vous pensez quoi?

Il n’a absolument pas changé. Il est comme enfermé dans son système, fait de dénégation, de minimisation, il ne se sent coupable de rien. Ce qu’il a fait était mal, criminel, inadmissible vis-à-vis de l’adolescent que j’étais. Il était prêtre, il avait sur moi une emprise. Ma mère le considérait comme une figure paternelle qui pouvait m’aider dans la vie. Elle lui avait explicitement demandé de jouer ce rôle par rapport à moi. J’étais croyant alors, j’envisageais même d’entrer au séminaire.

Vous attendez quelque chose du prêtre, ou de l’évêque Morerod?

De Frochaux, qu’il réalise la gravité de ce qu’il a fait. Pour l’instant, il ne le fait pas: il est le même qu’il y a vingt ans.Mgr Morerod est responsable des prêtres sous son autorité et doit être au courant des dossiers les concernant, à plus forte raison du dossier concernant un prêtre qui s’occupe des jeunes séminaristes.

Parler, cela fait du bien?

Mon chemin vers la réparation était déjà accompli. Mais quand j’ai parlé pour la première fois, il y a quelques jours, j’ai tout de même ressenti cela comme thérapeutique.

Créé: 09.02.2020, 17h09

Charles Morerod, Évêque de Lausanne, Genève, Fribourg et Neuchâtel. (Image: Jean-Paul Guinnard)

«Je ressens aussi la crise de confiance»

Vous estimez-vous trahi par Paul Frochaux?

Tous les éléments nouveaux me perturbent, évidemment! J’attends encore les résultats de l’enquête indépendante, dans laquelle d’autres témoins ont l’occasion de s’exprimer.

Pourquoi n’avoir pas été plus curieux en 2016, quand l’abbé vous a parlé de sa dérive de 1998?

Il disait que c’était une affaire entre deux hommes adultes, un événement unique, ça n’a pas paru suffisant pour enquêter plus loin sur la vie privée de ces deux personnes.

Vous renvoyez la question de sa révocation à la Congrégation pour la doctrine de la foi? Pensez-vous qu’il peut rester dans votre Église?

S’il s’avérait que l’abbé était reconnu coupable et que la congrégation ne propose aucune sanction (par exemple en invoquant la prescription), je ne pourrais évidemment pas laisser le prêtre dans ses fonctions de curé.

Rémy Berchier, vicaire qui a mené la confrontation de 2001, a désormais des «trous de mémoire».

Il m’a écrit: « Je suis bouleversé par les révélations... je ne sais plus où j’en suis dans la mémoire des faits! » Je me demande vraiment ce que les gens savaient à cette rencontre.

Comment rétablir la confiance?

En l’occurrence, les prêtres fribourgeois (et pas seulement) ont été sidérés. Et je vois très bien la crise de confiance: je la ressens aussi personnellement.

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