«Un aéroport, c’est passionnant, c’est le sismographe de Genève»

Avant les élections, certains proposent de limiter l’aéroport, d’autres la population. Que se passe-t-il à Genève? L’analyse du conseiller d’État Pierre Maudet.

L’aéroport de Cointrin dépend du dicastère de Pierre Maudet.

L’aéroport de Cointrin dépend du dicastère de Pierre Maudet. Image: Nicolas Righetti/Lundi13

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Genève approche des 500 000 habitants, est-ce trop?

Ça dépend de quelle Genève on parle. Au niveau politique, on est dans une configuration qui ressemble à celle du XIXe siècle, avec des fortifications qui, aujourd’hui, sont plus mentales que physiques, et un sentiment d’étouffement. Mais si on parle de la vraie Genève, de la Genève économique, dont on sent battre le pouls ici, à l’aéroport, on a encore une marge de développement.

Pourtant, des projets politiques veulent limiter l’aéroport et plafonner la population?

Ces quinze dernières années, on a beaucoup investi le discours quantitatif; il faut revenir à une dimension qualitative, ce que nous faisons avec l’aile Est.

Vous admettez qu’il existe un sentiment d’étouffement chez les Genevois?

Bien sûr. La congestion se vit tous les jours dans les transports. On a 600 000 franchissements de frontières par jour. Il y a ici 300 000 places de travail et 200 000 actifs, donc au minimum 100 000 personnes par jour qui entrent par la France ou le canton de Vaud pour travailler. Cela dit, limiter la population à 500 000 personnes, comme le propose Jean Barth, c’est inverser les causes et les conséquences. Et que fait-on du 500 000e? La migration est la conséquence d’un développement économique qui est une success story, pas la cause.

Miser jusque-là sur la croissance quantitative était une erreur?

Ces quinze dernières années, on a toujours essayé de rattraper les retards, notamment en matière d’infrastructure. On a sous-investi. Prenez la gare ferroviaire de l’aéroport: elle a été inaugurée en 1987 et n’a jamais été revue alors que le nombre de passagers ne cesse de progresser. On investit pour pérenniser l’existant, mais on ne réfléchit pas suffisamment au coup d’après. Il manque une vision.

L’UDC veut limiter les vols low-cost à Genève alors que c’est ce qui a sauvé l’aéroport. Un comble, dix-sept ans après le traumatisme de Swissair?

C’est un paradoxe total. On se rappelle tous de 1996, quand Swissair annonçait son retrait. Deux ans plus tard, grâce à EasyJet, on a pu relier de nouvelles destinations pour aujourd’hui en proposer près de 140.

Est-ce vrai que les clients du low-cost ne rapportent rien à Genève?

L’idée de l’UDC est totalement anachronique. D’abord, il faut dire la vérité sur qui fait du low-cost: ce n’est pas seulement EasyJet, mais aussi Swiss et d’autres. Et puis regardez qui prend la douzaine de vols par jour pour Londres: beaucoup d’hommes d’affaires.

C’est chouette, quand on est politicien, de pouvoir gérer un aéroport: on peut combler son syndrome Märklin, jouer aux avions et aux trains?

Vous croyez que c’est une question de testostérone? Un aéroport, c’est passionnant. Il est la porte d’entrée dans le canton et en Suisse. Il aura 100 ans en 2020 et son histoire résume celle de Genève, qui a toujours eu une relation compliquée avec son territoire, son horizontalité. En 1920, on met l’aéroport aux marches de l’empire, en périphérie, parce qu’on suppute qu’il va amener des nuisances. À chaque étape de son développement, les votations seront difficiles, mais il y aura des magistrats visionnaires, qui sauront réserver des terrains pour son expansion. En 1939, on s’est dit qu’on allait construire une aérogare pour un million de passagers en pensant qu’on n’y arriverait jamais, mais on y est arrivé. On a fait pareil pour le cap de 5 millions. C’est la particularité de la prospérité de Genève: elle existe, mais ne s’assume pas.

Pourquoi? Un réflexe protestant?

Ça tient beaucoup à ça, oui. Historiquement, Genève s’est construite dans la verticalité. C’est une des rares villes d’Europe qui, sur sa colline, a érigé un sanctuaire plutôt qu’un château. Elle repousse les problèmes hors des murs, comme en 1850: on a abattu les fortifications mais sans l’intégrer dans la réalité, en installant en bordure de la ville toute une série d’infrastructures dont on craignait les effets, comme la gare ferroviaire de Cornavin, conçue comme un cul-de-sac. Ce qui est intéressant avec l’aéroport, c’est qu’on y prend toutes les premières ondes telluriques, c’est un sismographe.

Euh, n’exagérons rien, c’est juste une piste avec des avions qui se posent dessus…

Non, c’est ici que se focalise par exemple le débat sur la décroissance. L’aéroport est une petite ville, avec des conflits sociaux souvent précurseurs, par exemple la question du dumping salarial. C’est grâce à lui que Genève a une relation forte à l’international, qu’une Health Valley s’est créée sur l’arc lémanique. En 1920, avec la création de la Société des Nations, sont d’ailleurs apparues les premières affiches «Genève, capitale du monde». Je vous en donnerai une, vous pourrez l’afficher dans votre rédaction de Lausanne.

Vous êtes intarissable?

Oui, parce qu’il y a aussi l’aspect environnemental: comment gérer les nuisances, avoir une croissance qui respecte le développement durable, comme élaborer des technologies pour les panneaux solaires ou les aéronefs électriques. Et le transfrontalier: aujourd’hui, l’aéroport est une coupure sur la carte; j’aimerais qu’il devienne plutôt une couture, quelque chose qui relie. Il y a aussi l’élément scientifique: on est à côté du CERN, qui va connaître un investissement de plus de 10 milliards de francs pour la construction du nouvel anneau. Il y a la question de la formation: comment prépare-t-on les jeunes générations, mais aussi celles qui sont déjà au travail, à la quatrième révolution industrielle?

Soit, Genève, est importante. Mais, à quinze jours d’élire son gouvernement et son Parlement, personne ne débat de ces enjeux. Que se passe-t-il?

Peut-être qu’on est encore dans un confort économique qui nous dispense de nous poser les bonnes questions. Les partis sont dans une logique de rente. Ils ne se disputent pas, se tiennent par la barbichette en regardant si l’autre va trébucher.

Trois partis (UDC, MCG et GEM) prônent la fermeture. C’est beaucoup?

On a aujourd’hui quinze ans de recul sur la libre circulation et il faut le dire: elle n’a pas eu d’impact négatif sur l’économie. Cela ne signifie pas que tout a été parfait dans la mise en œuvre des mesures d’accompagnement. Genève a fait le boulot, mais pas tous les autres cantons, en particulier alémaniques.

Sauf que ces trois formations disent que les problèmes viennent des frontaliers.

Comment expliquer alors qu’on ait un taux de chômage stable de 5%? Il y a une vingtaine d’années, avant la libre circulation, il était à 7 ou 8%. Si le taux varie peu, c’est justement parce que les frontaliers sont la variable d’ajustement. Quand il n’a pas de travail, le frontalier français finit à Pôle Emploi, pas à l’Office cantonal de l’emploi. C’est perçu comme une sorte de flexibilité. Je ne nie pas que cela puisse amener des effets de dumping, je me suis battu pour que les contrôles soient stricts. Le vrai problème est ailleurs: on a un nombre croissant de travailleurs pauvres, des familles de la classe moyenne qui sont étranglées par les loyers, l’assurance-maladie. Leur argent disponible se réduit. C’est là qu’il faut agir.

L’autre ennemi commun semble être les multinationales. Leurs employés font augmenter les loyers?

C’est une des conséquences. Je rappelle que cela a même été souhaité par Les Verts, comme l’ancien conseiller d’État David Hiler, qui a fait venir les hedge funds. S’il n’y a pas les multinationales, il n’y a pas non plus une multitude de plus petites entreprises qui turbinent autour. Derrière le commerce de gros, le café ou le sucre, gravite un tissu économique très important de structures de 25 à 30 employés.

Les blocages de circulation sont-ils responsables du sentiment d’étouffement?

C’est l’un des symptômes. C’est d’ailleurs aigu sur l’aéroport: son problème numéro un tient à la congestion des accès. Aucune place de parking n’y a été construite depuis 2004. On est l’aéroport d’Europe qui a le ratio nombre de voyageurs/places de parking le plus faible. Par année, on passe à côté de 10 millions de francs de recette de parking. Tout ça à cause d’une décision idéologique: ne plus construire pour forcer les gens à y venir en transports publics. Ça ne marche que partiellement. Il faut sortir des dogmes qu’on s’est créés dans les années 2000. On peut améliorer la part modale tout en construisant des parkings.

Bref, c’est l’échec du gouvernement auquel vous avez participé?

Ces questions n’ont pas été thématisées comme telles dans le dernier programme de législature. Il va falloir briser les barrières idéologiques. On est à la frontière. Il y a un intérêt public majeur à penser cet aéroport comme tel.

C’est-à-dire de mettre aussi des parkings de l’autre côté, en zone française?

Pourquoi pas. L’enjeu c’est de penser à une échelle qui dépasse celle du canton.

Au fond, les Genevois sont endormis dans leur confort?

Oui, anesthésiés. Veut-on se replier sur nous-mêmes ou assumer une croissance avec un narratif commun? Il faut que la croissance se fasse au bénéfice de la qualité de vie de tous. La croissance n’est pas un objectif en soi, c’est un moyen, et c’est pour cela qu’il faut la maîtriser. L’État vient d’annoncer des comptes positifs; on se gratte le ventre de bonheur, mais on ferait mieux de regarder les chiffres: sur les sept dernières années, les dépenses sociales ont augmenté de 37%. Avec une caractéristique genevoise, l’aide au logement, qui a augmenté de 54% pour atteindre 45 millions par année. Mais, dans la même période, les revenus fiscaux ont augmenté de 12%, ce qui est déjà énorme. Continuer comme ça, c’est foncer dans le mur, et c’est pour ça que je veux agir sur le pouvoir d’achat.

Créé: 07.04.2018, 23h00

«Je n’ai pas fait un score humiliant, j’ai donc pu digérer»

Les sondages montrent que votre réélection passera comme une lettre à la poste. C’est trop facile?

Je regrette cette absence de campagne pour ce qui reste une fonction des plus complexes. Une élection est un moment où l’on doit rassembler des idées, proposer une vision commune, et je ne la vois pas émerger.

En même temps, une campagne sans campagne, c’est reposant?

Non, ça ne donne pas bonne conscience. J’ai un sentiment bizarre. Je sors d’une campagne très active pour le Conseil fédéral, où j’ai l’impression d’avoir bousculé les codes. J’étais l’outsider, je devais sortir de ma zone de confort, imposer des thèmes, je n’étais pas du sérail. Ici, il est évidemment plus dur de bousculer, je fais partie du gouvernement.

À quoi aura servi votre campagne pour le Conseil fédéral?

Je crois avoir réussi à montrer que la politique a changé et qu’il faut s’y prendre différemment, mais je crains que ça n’ait pas percolé. En thématisant sur le numérique, par exemple, j’ai eu un excellent accueil dans la population, mais un écho nul aux Chambres. Alors qu’on sait que, d’ici à 2030, deux tiers des emplois auront changé. Je suis inquiet pour la formation. À Genève, seuls 83% des gens de 25 ans ont aujourd’hui une formation certifiée. Cela veut dire que 17% n’en ont pas, c’est dramatique. Ces personnes prennent un abonnement pour l’aide sociale. La transformation numérique va faire disparaître un grand nombre d’emplois, mais va en créer encore plus. Le rôle de l’État est de protéger la population et de l’accompagner dans cette transition, sinon le coût pour la société sera énorme.

Quand vous regardez évoluer Ignazio Cassis, ça vous fait envie?

Je souris parce que je vois que ce que j’avais dit se réalise: on ne peut pas évacuer le thème européen. Les positions que j’avais prônées sont celles qui sont prises aujourd’hui. Regardez la question du tribunal arbitral: il devient la solution envisagée.

Vous auriez été meilleur sur l’Europe?

Non, je ne peux pas dire ça. Cette élection m’a convaincu qu’on avait un bon système. Si je n’ai pas été élu, c’est que je n’étais pas la bonne personne au bon moment.

Quelques mois après ne pas avoir été choisi, on se sent comment?

J’ai fait une campagne passionnante, qui m’a permis de faire émerger des thèmes et de promouvoir le canton. Je n’ai pas fait un score humiliant, j’ai donc pu digérer.

Qu’est-ce que cela vous a appris sur la Suisse?

C’est une métropole où le rythme et l’échelle ont changé. Autrement dit, il faut beaucoup plus se battre, se montrer plus réactif et agir au bon niveau. Il faut sortir de la forteresse. La dimension intercantonale est clé. Je passe deux jours sur cinq à Berne ou dans les autres cantons. À cet égard, Genève est souvent à l’avant-garde des phénomènes sociétaux. Ce que j’ai essayé de faire avec l’opération Papyrus, la régularisation des sans-papiers, est de cet ordre. Il faut sortir des approches hypocrites et psychorigides. Genève a été le premier canton de Suisse à proposer une assurance-maternité, une législation sur les forêts, ou, plus récemment, un cadre éthique pour la sécurité des données. Nous sommes outillés pour trouver de nouveaux équilibres sur les plans social, environnemental et digital. Genève est un laboratoire pour une Suisse des solutions.

Et qu’avez-vous appris sur vous?

Qu’on peut perdre le contrôle. Je suis perçu comme quelqu’un de très contrôlant. À la fin, la campagne m’a échappé, elle ne dépendait plus de moi, de ce que je pouvais dire ou faire. J’ai aussi compris que je pouvais repousser très loin mes limites, même physiquement. Les débats très pointus en allemand, sur l’agriculture par exemple, je n’aurais pas pensé en être capable avant. Ça m’a aussi redonné confiance dans l’importance de la personnalité en politique. Le facteur humain est primordial, c’est une bonne nouvelle.

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