«Nous ressentons une urgence et une obligation morale d'agir»

AntispécismeRencontre avec une personne qui a pris part aux récents caillassages de boucheries et de restaurants servant de la viande qui se sont produits en Suisse romande.

Le 25 mai, les défenseurs des animaux s’en prennent à deux boucheries de Carouge, à côté de Genève. Ici celle du Vieux Carouge.

Le 25 mai, les défenseurs des animaux s’en prennent à deux boucheries de Carouge, à côté de Genève. Ici celle du Vieux Carouge. Image: Laurent Guiraud/LMD

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«Fondamentalistes de la cause animale», «extrémistes», «terroristes véganes», «vandales antispécistes»: on affuble de tous les surnoms ceux qui cassent des vitrines pour lutter contre l’exploitation animale. Depuis le 13 avril, dix boucheries, deux McDonald’s et une pizzeria-kebab ont été visés dans le canton de Genève et, récemment, à Nyon (VD). «Le Matin Dimanche» a rencontré quelqu’un qui a participé à «un certain nombre» de ces raids nocturnes.

Cette personne n’a souhaité révéler aucun détail permettant de l’identifier, pas même son sexe, seulement le fait qu’elle est jeune. Ce qui frappe le plus, c’est sa détermination. Assis en face de nous, notre interlocuteur fait passer la cause antispéciste avant ses intérêts propres. Il parle de manière posée, a réponse à tout. Le discours est construit. Il tient à préciser: il ne représente pas que lui-même, mais transmet la parole «des autres caillasseurs». Des messages clés ont été préparés. Il s’y référera plusieurs fois en consultant son téléphone.

Il commence par expliquer le but de tout ça. «En premier lieu, c’est une réelle stratégie de sabotage. Nous voulons porter des dommages à l’industrie spéciste (ndlr: le spécisme désigne la discrimination basée sur l’espèce et par extension l’exploitation animale). Dans les années 1980, au Royaume-Uni notamment (ndlr: le pays a une longue tradition en la matière), des magasins de fourrure ont fermé suite à des actions du même type.

Deuxièmement, nous voulons forcer les citoyens et les politiques à s’intéresser au problème. Si les gens sont directement touchés et prennent peur, ils vont se sentir davantage concernés.» Le travail de sensibilisation mené par les associations «légalistes», comme PEA (Pour l’Égalité Animale), active en Suisse romande, est considéré comme insuffisant à lui seul. «J’ai été dans la rue pour informer. Les passants viennent, disent: «Oui, c’est intéressant», rentrent chez eux et puis oublient.»

Le modèle des suffragettes

Aux yeux des caillasseurs, l’heure est venue de passer à l’étape suivante. «Nous ressentons une urgence et une obligation morale d’agir. Ce n’est pas pour le fun.» Le recours à la violence est au contraire un choix réfléchi de leur part. «Dans «Comment la non-violence protège l’État»*, Peter Gelderloos explique que la non-violence n’est pas la seule méthode de lutte acceptable, ni la plus efficace. Si on s’intéresse aux luttes passées, en particulier à celle des suffragettes pour le droit de vote des femmes, on constate que la violence a constamment été utilisée. Au Royaume-Uni, avec Emmeline Pankhurst, c’était carrément des bombes dans les maisons des parlementaires.»

L’exemple des suffragettes, vraie source d’inspiration, revient souvent dans son discours. Ce n’est pas surprenant car féminisme et antispécisme sont étroitement liés. Dans «La politique sexuelle de la viande» (1990), ouvrage de référence, Carol Adams soutient que la domination masculine repose sur la consommation de la viande comme sur le contrôle du corps des femmes. À la tête des associations antispécistes et animalistes romandes, il n’y a que des femmes!

Pas de bombe, ici, mais des pierres. Même si les caillassages divisent l’opinion et qu’une vitre, ça se remplace, leurs auteurs jugent que la tactique porte ses fruits. «Il faudrait certes que plus de gens se mobilisent, mais ces actions ont déjà fait beaucoup parler, poursuit la personne que nous avons interviewée. Grâce à elles, de nombreuses personnes à la tête d’associations légalistes ont pu expliquer ce qu’était l’antispécisme. Plein de gens ont eu le droit à la parole. Les journalistes ont su ne pas s’arrêter aux caillassages.» Et de rappeler que «seuls» des dégâts matériels ont été commis. «Certains nous voient comme des terroristes alors qu’au final, ce ne sont que des vitrines. Nous n’avons tué personne. Mais cela choque dans une Suisse qui n’est habituée ni aux manifestations ni aux revendications.»

Mais pourquoi cibler principalement des boucheries? «C’est un symbole, comme le McDonald’s. Ce n’est pas que nous n’avons pas de compassion pour les bouchers. Ce sont des victimes collatérales. Mais ils ont choisi de faire ce métier, alors que les animaux, eux, n’ont pas le choix. Si je vivais à l’époque de l’esclavage, je ne me demanderais pas si le marchand d’esclaves est triste ou pas.» Et le rôle social des boucheries, commerces de proximité? «(Sourire.) On est en train de parler de 77,5 millions d’animaux terrestres tués chaque année en Suisse parce qu’on a décidé qu’ils avaient bon goût. Et on nous dit: «Oui, mais la mamie!» La mamie, elle va chez le coiffeur. Elle va chez le boulanger. S’il n’y a plus de bouchers, il y aura des magasins végétaux. Le vrai problème, c’est l’industrialisation qui fait disparaître les petits commerces, pas la fin des boucheries.»

Problème éthique

À ceux qui estiment que les antispécistes n’ont pas à entraver leur liberté de manger de la viande, notre interlocuteur répond qu’eux imposent bien aux animaux de mourir et que ce n’est pas parce que quelque chose est légal que cela le justifie sur le plan moral ou éthique (en reprenant l’exemple du droit de vote des femmes qui a été autorisé en 1971 en Suisse). «Les gens pensent que puisque l’on doit manger pour vivre et que l’on mange des animaux, alors on est obligé de manger des animaux, mais c’est faux.» Il est végétalien et se porte très bien, merci. Et précise qu’il n’est pas question de nier les différences biologiques.

«Nous ne voulons pas donner le droit de vote aux poules! Mais ces différences ne justifient ni d’ôter le droit à la vie des êtres sentients (ndlr: doués de sensations et capables d’éprouver des expériences subjectives), ni de les exploiter.» Si les revendications des antispécistes ne sont pas satisfaites, faut-il s’attendre à un nouveau durcissement de la lutte? «Personnellement, je ne m’attaquerais jamais directement à un boucher et je ne connais personne qui le ferait.» Il est conscient que la situation ne changera pas du jour au lendemain, mais n’entend pas baisser les bras. Et ce malgré les risques. A-t-il peur? «J’ai surtout peur de ne plus pouvoir agir contre le spécisme. Aller en prison ou avoir des dettes, ce sont des risques minimes au regard de ce qu’endurent les animaux.»

*Qui vient de paraître aux Éditions Libre. (TDG)

Créé: 23.06.2018, 22h32

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