Les braqueurs lituaniens sont rapides, déterminés et violents

Ils sont venus directement de Vilnius pour s’attaquer à un magasin de luxe à Genève. Leur procès débute mercredi. Il évoquera le mode opératoire de ces bandes baltes en Suisse. FedPol recense 20 braquages de ce type entre 2013 et 2018.

Ces bandes sont violentes. À Genève, ils ont plaqué contre le mur une employée, tout en la menaçant avec un pistolet à billes.

Ces bandes sont violentes. À Genève, ils ont plaqué contre le mur une employée, tout en la menaçant avec un pistolet à billes. Image: iStock

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Quatre citoyens de Vilnius en Lituanie sont accusés d’avoir attaqué une horlogerie-bijouterie de la rue de la Corraterie à Genève, le 31 mai 2018. Leur procès débutera mercredi. Les auteurs ont agi en plein jour, peu avant midi, selon la «Tribune de Genève». Ils ont frappé et ligoté le personnel, avant de vider les vitrines. Le butin de plusieurs dizaines de milliers de francs a été remis à un complice qui attendait dehors. Ce dernier court toujours.

Ce procès est le dernier épisode d’une longue série. La police fédérale reconnaît un phénomène. Entre 2013 et 2018, une vingtaine de bijouteries en Suisse ont été attaquées par des auteurs venus directement de Lituanie. Les montants de ces vols sont importants: ils ont parfois dépassé le demi-million de francs, voire davantage.

Tous ces groupes du même pays ne se connaissent pas forcément. Mais ils adoptent un même mode opératoire, une même marque de fabrique. Les auteurs agissent en meute, sont jusqu’au-boutistes, professionnels et violents. Nous avons tenté de reconstituer leur griffe à l’aide de divers actes d’accusation, de témoignages de victimes et de la police. «La Suisse est leur terrain de jeu. C’est une cible idéale. Les peines de prison y sont peu dissuasives», raconte le bijoutier et horloger de Vevey Yannick Meylan, agressé deux fois en 2015 et une fois en 2018. Présentation d’une signature criminelle.

La genèse

Les enquêtes de police montrent que les équipes se forment en Lituanie. Dans les villes de Vilnius, la capitale, et de Kaunas. Là où se sont renforcées les organisations criminelles de type mafieux après la fin de l’Empire soviétique, écrit Dina Siegel de l’Université d’Utrecht aux Pays-Bas. Ces structures recrutent leurs hommes de main parmi une population jeune (dès 20 ans) et en situation difficile (prison, chômage, toxicomanie). Elles les envoient en Europe de l’Ouest pour faire un ou plusieurs coups, contre une paie de plusieurs milliers d’euros, selon le Ministère public genevois.

Les accusés de la rue de la Corraterie viennent de Vilnius. L’acte d’accusation relate qu’ils ont traversé l’Europe dans la même voiture jusqu’à Annecy (F). Ils y ont reçu des instructions par téléphone, données par le commanditaire qui reste inconnu. Après avoir changé de véhicule, le groupe a poursuivi son voyage jusqu’à Annemasse, aux portes de Genève. L’un d’entre eux a pris quatre chambres d’hôtel à côté de la gare.

Ce mode de déplacement groupé et planifié se retrouve dans les enquêtes précédentes. Dans le cas d’un braquage à Neuchâtel en 2015, les auteurs sont de Kaunas. Cette fois-ci, ils ont utilisé plusieurs moyens de transport pour se déplacer jusqu’en France voisine, en suivant différents trajets et en changeant la composition des groupes. Pour un autre coup, à Vevey en 2018, les auteurs avaient aussi pris un hôtel à Annemasse, mais situé à dix minutes à pied de celui choisi par les accusés de Genève.

Les préparatifs

L’hôtel est la base arrière. Le dépôt logistique, la zone de repli. À chaque fois, les auteurs s’y installent quelques jours avant l’opération. Il leur faut en effet un ou deux jours afin d’achever la préparation. Durant 48 heures, ils effectuent de nombreux allers-retours en transports publics avec la Suisse. Les voleurs tournent autour de leur proie. Ils évaluent les voies de fuite. L’un d’entre eux se fait passer pour un client qui en profite pour repérer les lieux.

Vient ensuite la répartition des rôles. Tout est défini à l’avance. L’ordre d’intrusion. Les fonctions de chaque membre de l’équipe. Il y a le guetteur qui se positionne à l’entrée. Le preneur d’otages, lui, surveille le personnel. Pendant ce temps, le reste des complices s’occupent de la marchandise. Ils brisent les vitrines d’exposition et s’emparent des pièces luxueuses choisies à l’avance. Une dernière personne attend à l’extérieur de l’enseigne pour récupérer le butin.

L’équipement est à la hauteur. Les braqueurs sont armés: un couteau, un spray au poivre ou un pistolet factice qui ressemble à une vraie arme à feu. Ils mettent aussi dans leur bagage des serflex et du scotch pour entraver le personnel. Un marteau, un manche de pioche, une pince coupante et une paire de gants facilitent le nettoyage des surfaces d’exposition.

Le passage à l’acte

Ces bandes sont violentes. À Genève, ils ont plaqué contre le mur une employée, tout en la menaçant avec un pistolet à billes. Ils ont saisi une deuxième vendeuse par les cheveux pour la mettre au sol et la frapper plusieurs fois. En Suisse romande en 2014, une vendeuse avait été frappée sauvagement. Elle avait eu la lèvre inférieure fendue, des marques prononcées au cou et sur la poitrine. Elle reste aujourd’hui sous le choc et a dû changer de métier (lire encadré).

En août 2015 à Vevey, le père de Yannick Meylan, alors âgé de 63 ans, avait été tabassé. Un braqueur l’avait cogné au visage. Puis l’agresseur lui avait donné plusieurs coups de pied à la tête, alors qu’il était au sol, occasionnant une triple fracture à la mâchoire et l’arrachage d’une partie de l’oreille. Le blessé avait dû être opéré en urgence au CHUV à Lausanne.

La fuite

Tout se déroule très rapidement, en quelques minutes. À Genève, l’opération dure 120 secondes. Puis, les auteurs empruntent les voies de fuite prévues. Au Tessin, des vélos volés ont été utilisés pour s’échapper dans les rues d’Ascona: la police a retrouvé les deux-roues au fond du lac Majeur. Mais la marche à pied et les transports publics sont privilégiés. Le but des fuyards est de rejoindre une voiture et disparaître définitivement.

Ces braqueurs aiment se déguiser. Avant une opération, ils enfilent plusieurs couches de vêtements qu’ils abandonnent ensuite dans leur fuite. Le grimage est parfois grossier, mais capable quand même de perturber les avis de recherche de la police ou les repérages sur les images de vidéosurveillance.

La bande ne rentre pas forcément tout de suite en Lituanie. Elle peut avoir décidé de sévir ailleurs en Europe. Les enquêtes montrent ainsi que certains auteurs qui ont agi en Suisse ont un lourd passé pénal. Les récidivistes ont déjà été condamnés aux Pays-Bas, en Allemagne et en Norvège pour des braquages de bijouterie, des vols de voitures et d’autres délits mineurs.

Le déni comme défense

La signature lituanienne se manifeste jusque dans la stratégie de défense. Arrêtés, les accusés nient autant qu’ils peuvent. Ce n’est que face à l’évidence des preuves, notamment les images de vidéosurveillance qu’ils reconnaissent les faits. Nous avions déjà évoqué en août 2015 le culot insolent de ces personnages qui n’ont pas peur d’affronter la justice helvétique.

L’avocat Simon Ntah défend un des quatre accusés de Genève. Ce dernier assumerait sa part de responsabilité. «Son seul et unique rôle était de faire le guet. Il n’a pas pris part aux faits de violence qui sont reprochés par le Ministère Public. Il convient également de relever qu’il serait plus utile de concentrer l’énergie des autorités de poursuites sur la traque des commanditaires et bénéficiaires de ces opérations plutôt que sur les simples exécutants souvent contraints d’agir.»

André Borel, Igor Zacharia et Michel Mitzicos-Giogios défendent les autres accusés. Serge Milani, l’avocat des trois victimes, n’a pas voulu répondre à nos questions. Tout comme le Ministère public qui réserve ses considérations pour le tribunal. (Le Matin Dimanche)

Créé: 18.05.2019, 22h58

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«Je n'oublierais jamais mon agression»

Interview avec une vendeuse, elle était seule dans un magasin romand lorsqu’elle a ouvert la porte à trois braqueurs en 2014.

Après avoir entendu le récit de ce qui s’est passé à la Corraterie à Genève, à quoi pensez-vous?

Je me dis que j’ai subi la même agression. Et que je ne l’oublierai jamais. Entendre ce récit est angoissant. La peur revient. Lorsque j’ai été attaquée, j’étais seule dans le magasin et ils le savaient. Ils étaient trois, aussi originaires de Lituanie. Ils m’ont sauté dessus et m’ont frappée sur le visage, sur le corps. Ils m’ont serré fortement le cou. J’ai reçu des jets de spray au poivre. Mes yeux brûlaient. Je n’arrivais plus à respirer. J’étais par terre, les mains et les pieds ligotés. Je ne parvenais plus à bouger. J’ai alors pensé à mes enfants. J’ai cru mourir.

Comment survit-on après cela?

On pense pouvoir faire semblant, comme si rien ne s’était passé. On évite d’en parler entre collègues, on pense pouvoir continuer à travailler. Mais c’est impossible. Rapidement je me suis rendue compte que je n’osais plus ouvrir la porte du magasin, j’avais peur de me retrouver confrontée à mes agresseurs, d’être frappée gratuitement. C’était un sentiment irrationnel, parce qu’ils ont été condamnés et emprisonnés. Mais cette angoisse était plus forte que moi. J’ai dû entreprendre une psychothérapie et changer de profession.

Comment avez-vous vécu la condamnation de vos agresseurs?

Ce moment m’a fait du bien. Mon statut de victime a été reconnu. Justice a été faite. Mais je ne pourrai jamais leur pardonner. Je ne comprends pas pourquoi ils ont manifesté autant de violence, pourquoi ils m’ont frappée avec autant de brutalité et gratuitement.

Les bandes lituaniennes ont remplacé les Pink Panther

La police fédérale (FedPol) reconnaît le phénomène des braquages de bijouterie-horlogerie commis par des auteurs de Lituanie. «Leur nombre a connu un pic en 2014. Depuis il est en baisse», précise la porte-parole de FedPol Anne-Florence Débois.

La «baisse significative» de ces braquages s’est confirmée en 2017 et en 2018. Le phénomène est connu des services de police en Europe depuis plusieurs années, selon FedPol. Il ne s’agit pas à proprement parler de mafia, au sens d’une organisation criminelle structurée. Il s’agit de divers groupes, pas forcément liés entre eux, dont les actes sont planifiés et coordonnés à l’échelle européenne depuis les pays baltes. Ces bandes sont spécialisées dans divers crimes: attaques de bijouterie, mais aussi vols de véhicules, cambriolages, trafic de stupéfiants.

Cette criminalité organisée se manifeste par vague. Aujourd’hui, les braqueurs de bijouterie sont Lituaniens. Hier ils étaient issus de l’ex-Yougoslavie. C’étaient les fameux Pink Panther, comme les ont appelés les polices européennes qui n’ont pas trouvé de surnom pour leurs successeurs lituaniens. Les Pink Panther ont commencé à braquer en 2000. Le groupe se composait avant tout d’anciens militaires.

FedPol indique que les polices européennes se sont unies pour lutter contre les Pink Panther qui se font plus discrets dès 2014. L’année dernière à Zurich, un de leur membre présumé a tout de même été condamné à 14 ans de prison. La Suisse a participé activement à cette lutte commune. Ce qui lui a servi ensuite à combattre les bandes de Lituanie qui sont à leur tour affaiblies.

Robert Grauwiller, président de l’Association suisse des magasins spécialisés en horlogerie et bijouterie déclare se féliciter de ces résultats policiers. Il n’en dira pas davantage. «Nous ne commentons pas ces faits. Chaque cas est particulier.»

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