La guerre commerciale mondiale n'épargnera personne

ProtectionnismeLe monde s’approche dangereusement d’un conflit économique total où toutes les parties seraient perdantes. Et dont les conséquences pour la Suisse seraient énormes.

Selon la Chine, Washington a lancé «la plus grande guerre commerciale de l’histoire économique».

Selon la Chine, Washington a lancé «la plus grande guerre commerciale de l’histoire économique». Image: AFP

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Plus rien ne semble pouvoir stopper l’engrenage infernal d’une guerre commerciale mondiale. Ce qui paraissait encore improbable il y a deux mois est devenu réalité vendredi. Les États-Unis ont en effet lancé les hostilités avec la Chine en imposant des droits de douane de 25% sur 818 produits chinois – parmi lesquels des automobiles, des disques ou des composants d’avion – d’une valeur totale de 34 milliards de dollars. Une deuxième salve contre Pékin surviendra d’ici fin juillet, portant sur des importations d’une valeur de 16 milliards de dollars. Enfin, les droits de douane sur les voitures européennes passeront à 25%.

Immédiatement, la Chine – pour qui Washington a lancé «la plus grande guerre commerciale de l’histoire économique» – a promis «une nécessaire riposte», en allongeant la liste des produits taxés et en déposant une plainte devant l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Genève.

L’Union européenne a, quant à elle, annoncé une hausse des tarifs douaniers sur des produits agricoles (riz, maïs, ou tabac), en acier, sur les motos ou les bateaux ou sur le textile, menaçant de porter la valeur de la rétorsion à 294 milliards de dollars. Le Mexique et le Canada sont aussi passés à la contre-attaque, tandis que la Russie vient d’annoncer une hausse de 25 à 40% sur des techniques liées à la construction des routes, des équipements pour l’industrie des hydrocarbures ou sur la fibre optique.

Si toutes les menaces formulées se concrétisent, les échanges commerciaux mondiaux pourraient, selon le FMI, chuter de 40% et les prix grimper en moyenne de 30%. Avec, «in fine, aucun gagnant», affirme Jaime De Melo, expert scientifique à la Fondation pour les études et recherches sur le développement international (FERDI) et professeur émérite à l’Université de Genève, comme dans le film «Wargames» où la simulation d’une troisième guerre mondiale nucléaire se termine par un jeu à somme nulle.

Gagnants à court terme

«Dans un premier temps, les États-Unis verront sans doute des effets bénéfiques à la hausse des droits de douane sur les importations, car cela stimulera la consommation de produits indigènes», affirme Valérie Lemaigre, cheffe économiste de la Banque Cantonale de Genève. Pour preuve, dixit Donald Trump: le déficit commercial des États-Unis vis-à-vis de la Chine ou de l’Union européenne a, en mai, atteint son plus bas niveau depuis seize mois.

Car, pour le président américain, l’affaire est simple comme un tweet: «Lorsqu’un pays perd des milliards de dollars en commerçant avec un autre État, la guerre commerciale est une bonne chose et facile à gagner! Il suffit de ne plus commercer avec lui.» En réalité, l’agenda de Donald Trump est prioritairement politique, avec l’approche des élections de mi-mandat, en novembre prochain, où il devra prouver qu’il a remis le pays sur les «bons rails».

Dans cette irrésistible escalade, l’autre grande puissance économique, la Chine, affirme qu’elle saura résister. Certes, elle exporte quatre fois plus vers les États-Unis qu’elle n’importe de produits américains. Certes, des droits de douane à 25% sur ses exportations sont appelés à court terme à porter préjudice à l’Empire du Milieu, mais très légèrement seulement, moins de 0,3% de croissance, selon le chef du gouvernement chinois Li Keqiang. Mais Pékin ne manque pas d’armes de rétorsion massive.

L’iPhone, la voiture Buick Excelle, les cafés Starbucks, le soja américain ou les productions de Hollywood font partie des meilleures ventes en Chine. General Motors y réalise son plus gros chiffre d’affaires à l’étranger et, pour Boeing, la Chine est le second marché à l’exportation. Enfin, l’Empire du Milieu est le principal détenteur de la dette américaine (environ 1200 milliards de dollars) et tient donc, de facto, le sort du dollar entre ses mains.

Pour le chef économiste de Saxo Bank, Steen Jakobsen, «la Chine ne considère plus les États-Unis comme son principal marché d’exportation à long terme et a tourné ses yeux envers la nouvelle route de la soie». Trump menace de taxer la Chine à hauteur de 450 milliards de dollars si Pékin s’obstine à répliquer? Le président Xi Jinping a déjà posé ses pions ailleurs, en contrôlant notamment le tiers de la production mondiale des semi-conducteurs, indispensables dans l’électronique, les smartphones ou la voiture connectée.

Les grands perdants

La liste est longue. Les petits pays exportateurs, la Suisse en tête; les consommateurs de la classe moyenne, y compris américains, surtout; les pays du Sud les moins développés ou les plus exposés aux exportations agricoles; enfin, l’Union européenne en pleine division, principalement la France et l’Allemagne, grandes productrices d’automobiles. L’Italie, quant à elle, vient tout juste de plonger en récession. «Une hausse mondiale des taxes douanières de 32% est à prévoir», affirme ainsi Marcelo Olarreaga, professeur d’économie à l’Université de Genève, dans une récente étude qui a fait grand bruit et qu’il a cosignée. Or, qui dit hausse des taxes, dit forcément hausse des prix et ralentissement des investissements.

Donald Trump fait mine de croire et laisse à croire que son «America First» va permettre à la première économie mondiale de s’en sortir seule, comme si elle vivait en autarcie. C’est évidemment faux! Comme le montre l’exemple des semi-conducteurs, presque tous les objets circulant sur la planète sont le fruit de la mixité: les terres rares viennent d’Australie ou d’Afrique, les pièces détachées du Japon, la production de masse de Taïwan, d’Inde, de Pologne ou du Vietnam et les robots qui les fabriquent d’Allemagne ou de Suisse.

«En s’attaquant aux organisations internationales qui soutiennent la croissance et la mondialisation depuis la Deuxième Guerre mondiale, les États-Unis menacent l’économie mondiale», assène Steen Jakobsen de Saxo Bank. Face aux tensions nationalistes et protectionnistes généralisées, «nous entrons dans l’une des périodes les plus dangereuses depuis la chute du mur en 1989».

La Suisse perd 10%

La Suisse a beau ne pas exporter de voitures, ni d’avions et très peu de jouets, elle est fortement exportatrice, notamment vers l’industrie automobile allemande, l’une des premières impactées par les mesures américaines. Selon de récentes estimations, la croissance de l’économie helvétique, estimée à 2,5% cette année, pourrait se voir amputée de 10%. La Bourse suisse a ainsi perdu 9,7% depuis début 2018 et a présenté la pire performance des places financières. Et pour cause: s’il y a moins d’investissements, les banques perdront des plumes; la pharma est déjà impactée par les hausses de prix imposées aux États-Unis et l’industrie, tel ABB, souffre déjà des surtaxes américaines. (TDG)

Créé: 07.07.2018, 22h31

«Donald Trump sait qu'il gagnera à coup sûr devant l'OMC»

Jaime de Melo, Professeur émérite à l'Université de Genève et directeur scientifique de FERDI

Qui, des États-Unis, de la Chine ou de l’Union européenne, peut vaincre?

Il n’y aura aucun gagnant. Même les États-Unis pourraient en être le premier perdant, car les autres puissances économiques que vous citez sont ses partenaires commerciaux prioritaires et disposent toutes de produits indispensables outre-Atlantique. Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer les effets collatéraux qu’une guerre commerciale totale pourrait engendrer, notamment sur les marchés financiers.

Donald Trump fait-il tout cela pour des raisons électorales?

Il ne serait pas le premier, en tous les cas. George W. Bush avait, en 2002, également augmenté les taxes d’importation sur l’acier avant les élections de mi-mandat. Une fois qu’il les eut gagnées, il les a supprimées. Au travers du cas Harley-Davidson qui va délocaliser une partie de sa production hors des États-Unis, car les droits de douane sont passés de 6 à 31% dans l’Union européenne, on observe que cette dernière vise ainsi avant tout les exportations d’États incertains aux élections du mid-term, tels le Wisconsin ou la Pennsylvanie…

L’OMC semble totalement inexistante dans ce conflit.

Donald Trump invoque deux articles pour échapper aux règles de l’OMC. Le premier relève de la législation américaine qui autorise le président à limiter l’importation de certains produits pour protéger la sécurité des États-Unis. Le second est une disposition de l’OMC qui stipule qu’aucun pays ne peut être empêché de «prendre toute décision qu’il considère nécessaire à la protection de ses intérêts sécuritaires essentiels». L’acier peut être considéré comme tel et Washington gagnerait à coup sûr.

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