La Suisse n’est pas encore prête pour la voiture électrique

MobilitéUne auto électrique se recharge 9 fois sur 10 à domicile. Or les Suisses, en majorité locataires, habitent des immeubles non équipés. Et la réduction de CO2 dépend de ce chantier.

Les locatifs devront, dans un futur proche, intégrer pleinement le concept de mobilité verte. Dans les faits, on en est encore très loin.

Les locatifs devront, dans un futur proche, intégrer pleinement le concept de mobilité verte. Dans les faits, on en est encore très loin. Image: Stephen Shepherd/Plainpicture

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Hier encore, la voiture électrique était une hypothèse, un point à l’horizon. Et voici qu’elle nous pousse dans le dos. Tout se précipite, et il est presque trop tard pour s’adapter. D’un côté, les constructeurs, qui multiplient les modèles à propulsion alternative. De l’autre, les exigences de réduction de CO2, qui se font de plus en plus pressantes.

En 2020, 10% des nouvelles immatriculations devraient être constituées de voitures électriques, selon Auto Suisse. La conseillère fédérale Doris Leuthard place même la barre à 15% pour 2022. En 2017, les immatriculations de voitures non thermiques, bien qu’en augmentation, ne représentaient que 2,7% des nouveaux véhicules… Et l’Europe dicte la cadence: – 20% d’émissions de CO2 en 2025 par rapport à 2020 (95 g de CO2 par km), – 40% en 2030. En Suisse, le parc automobile en est encore à 134 g CO2/km.

Bien que partant de plus loin que ses voisins, la Suisse s’est fixé comme objectif «zéro émission» à l’horizon 2050, mais est-elle vraiment à même de relever ce défi? Pour le conseiller national (PS/VD) Roger Nordmann, «la Confédération met la barre très haut, ce qui est bien, mais les aides concrètes sont inexistantes, si l’on compare avec d’autres pays européens (lire encadré)».

Sur le papier, l’équation est simple: 50% des émissions de CO2 sont le fait des véhicules de tourisme, ce qui place d’office le recours à une mobilité verte en première ligne de ce combat. Le maillage du territoire en bornes de recharge rapide, ou ultrarapide, le long des principaux axes routiers, sur le domaine public, les parkings institutionnels ou commerciaux est satisfaisant, malgré de grandes disparités selon les villes (voir infographie). Seulement voilà: ces petits «shots» d’électricités, injectés en 15 à 20 minutes, ne représentent que 10% de la recharge.

Dans 90% des cas, celle-ci est effectuée sur le lieu de travail, et plus encore à domicile. Installer une borne sur le mur de sa villa ne pose guère de problème, d’autant plus que les coûts baissent (1000 fr. en moyenne). «Nous prévoyons la mise en place de quatre bornes publiques dans des lieux stratégiques, détaille Jean-Yves Pidoux, directeur des Services industriels de Lausanne. Mais nous n’avançons pas trop vite, car il faudra juger de la demande à l’usage, étant donné que la recharge se fera surtout au domicile.»

Moins de 1% des immeubles sont équipés

Quid donc des immeubles locatifs? Avec le taux de propriétaires le plus bas de l’OCDE, la Suisse demeure un pays de locataires, et, exiguïté du territoire oblige, de propriétaires en PPE. Aucune statistique officielle n’existe, mais «la part des immeubles dotés de bornes de recharges, ou de câblages ad hoc, est infime», souligne François Randin, CEO de la société Green Motion, qui fabrique des bornes de recharge pour le public et le privé. Chez Groupe E, «on estime que le nombre d’immeubles équipés est même inférieur à 1%, avance la porte-parole Nathalie Salamin. C’est dire s’il y a une marge de progression dans ce marché.»

La transition vers la voiture électrique est aussi, voire surtout, affaire de psychologie, observe Patrick Rérat, professeur à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne: «Pour acheter ce type de véhicule, il faut être sûr de pouvoir le recharger chez soi, durant la nuit. Certes, le 95% du temps, une auto est immobile, mais nous voulons être certains que, potentiellement, elle est là, prête à démarrer.»

Tant que cette assurance n’est pas garantie, la bascule vers l’électrique n’aura pas lieu. «Certes, on peut recharger sur le lieu de travail, mais ce n’est pas toujours le cas», ajoute-t-il. En Europe, «des dispositions contraignantes sont mises en place pour équiper les immeubles et les parkings», observe Krispin Romang, vice-directeur de Swiss eMobility. Rien de tel en Suisse pour l’instant, où la Confédération se cantonne à un rôle de soutien, d’information et de coordination.

Pas de prime à l’achat d’un véhicule électrique: les coups de pouce financiers (suppression totale ou partielle de la taxe sur les carburants) sont du ressort des Cantons – là encore avec de fortes disparités.

S’agissant des immeubles, une norme est en phase d’élaboration. L’Office fédéral de l’énergie (OFEN) a commencé des travaux en 2017 pour élaborer la brochure SIA 2060, «Infrastructures pour la mobilité électrique dans les bâtiments». «Elle a pour but de fournir des recommandations et une procédure concrète pour toutes les parties: ingénieurs, architectes, investisseurs, maîtres d’ouvrage et exploitants», explique Fabien Lüthi, spécialiste médias de l’OFEN. Le contenu de la brochure 2060 sera finalisé d’ici à la fin de l’année. Le processus de consultation est prévu pour le début de 2019.

La mobilisation

Les Communes se mobilisent également: citons le quartier Greencity de Zurich, qui comprend notamment 100 places de stationnement destinées aux véhicules électriques ou hybrides. Quant aux immeubles plus anciens, il est possible de les équiper, mais à des coûts plus élevés. «C’est pourquoi, dans la révision de la loi sur le CO2, nous insistons pour que le fonds prévu, qui octroie chaque année 30 millions pour la géothermie, en alloue autant pour le raccordement des parkings et bâtiments», insiste Krispin Romang.

Autre chantier de taille: les places de parc volantes. La plupart des gens peinent déjà à trouver une place le soir. Sur ce point, Bâle innove et prévoit d’installer des bornes de recharge dans la zone bleue des quartiers d’habitations. Les constructeurs de stations de recharge prennent les devants, à l’image du Groupe E, qui a présenté son offre au dernier Salon Habitat-Jardin de Lausanne en mars dernier, avec succès, souligne Nathalie Salamin: «Nous avons déjà un contrat avec un promoteur à Guin (FR), ainsi que beaucoup d’offres encore ouvertes. De nombreux investisseurs, gérances, constructeurs viennent du reste voir les stations de recharge dont nous avons doté notre siège de Granges-Paccot (FR).»

La régie Wincasa, à titre d’exemple, envisage systématiquement «les installations, ou du moins les préparatifs d’une installation future, dans les projets de développement et de construction récents», indique sa porte-parole Debora Pauli.

Une fois le parc immobilier intégré dans le réseau global de la mobilité verte, il sera possible, dans un deuxième temps, de redistribuer du courant. «Des bornes bidirectionnelles existent déjà, qui permettent de charger sa batterie, mais aussi de réinjecter de l’électricité dans le réseau public, explique Krispin Romang. Si celle-ci est propre, ce qui sera le cas pour les bâtiments Minergie et les écoquartiers, le cercle sera vraiment vertueux.»

Mais le temps presse, rappelle Patrick Rérat: «Le réseau entourant la voiture thermique a mis des décennies à se développer. Avec l’électrique, il faut mettre en place l’écosystème en quelques années…» (TDG)

Créé: 27.10.2018, 22h33

Roger Nordmann, conseiller national (PS/VD) (Image: Gaetan Bally/Keystone)

«Berne n'a pas de politique pour les voitures et les immeubles»

Vous êtes critique envers Berne qui, selon vous, montre le cap sans se mouiller…

C’est évident. Doris Leuthard a beau jeu de fixer à 15% le nombre de nouvelles immatriculations constitués de voitures électriques, mais il n’y a concrètement aucun coup de pouce financier. Berne observe ce qui se passe en feignant de croire qu’elle en est à l’origine. Il faut une vraie politique qui incite à l’achat d’énergie renouvelable et de petits véhicules électriques. Plutôt une petite ZOE que la Tesla de Mme Leuthard.

Via quelles mesures?

S’agissant des immeubles locatifs, il faut instaurer le droit pour un locataire d’installer, à ses frais, une borne sans que le propriétaire ne puisse s’y opposer. Vaud va d’ailleurs dans ce sens. On peut aller plus loin encore, en exemptant par exemple celui qui charge sa voiture avec son propre courant solaire du timbre pour le transport de sa propre électricité. Parallèlement, la pose de gaines et de câblages adéquats dans les nouveaux immeubles devrait être obligatoire, et ne pas seulement faire l’objet de recommandations. Certains Cantons y réfléchissent. On peut imaginer une loi fédérale pour cela, qui obligerait aussi d’équiper en partie chaque parking de plus de dix places.

Et concernant l’achat de véhicules électriques?

Fixer des objectifs aux importateurs automobiles, par exemple 50% de voitures électriques dans les nouvelles immatriculations en 2030, et prévoir des sanctions s’ils ne les respectent pas. Et, surtout, ne plus comptabiliser les véhicules électriques dans le dispositif de limitation des émissions de CO2 à 95 g/km pour la moyenne d’une flotte. Cela incite les importateurs à écouler un gros SUV thermique pour chaque voiture verte.

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