Béjart Ballet Lausanne«Le presbytère» de Béjart garde tout son charme… et son kitsch
Le ballet créé par le chorégraphe en 1996 – avec, à l’affiche, Queen, Mozart et Versace – garde toute sa force, même si l’urgence du sida s’est dissipée.

- Le spectacle «Le presbytère» fascine depuis presque trente ans avec succès.
- Béjart allie des images marquantes à ses chorégraphies totalement néoclassiques.
- À l’affiche, les tubes de Queen, Mozart et Versace.
- Les compositions de Queen et Freddie Mercury renforcent la puissance du spectacle.
Contrairement à ce que l’on croit, ce n’est pas «The Show Must Go on» qui conclut depuis bientôt trente ans «Le presbytère» – titre original emprunté au romancier Gaston Leroux et à une phrase du «Mystère de la chambre jaune»: «Le presbytère» n’a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat.» C’est la standing ovation du public qui clôt, représentation après représentation, les cent dix minutes de spectacle…
Et cela dure depuis bientôt trente ans! Toujours le même succès, comme le confirmait vendredi soir la première des huit représentations (dont une matinée offerte aux écoles) données au Théâtre de Beaulieu, à Lausanne.
Le fait est d’autant plus surprenant que Béjart craignait lui-même qu’une part de son répertoire étroitement dépendant de l’air du temps finisse par ne plus être en phase avec son époque. Or pour être clairement un reflet de la fin du XXe siècle, «Le presbytère» séduit toujours les spectateurs, après plus de 400 représentations, de Séoul à São Paulo, de Dubaï à Osaka.
Des images fortes
Comment expliquer ce triomphe? Par la chorégraphie stricto sensu? Certainement pas. Exception faite de la séquence de la boîte dans laquelle s’entremêlent douze danseurs – et sorte d’avatar blanc d’une camera obscura propice à toutes les infections –, les mouvements réglés relèvent du pur néoclassicisme. En revanche, le prodigieux metteur en scène, grand maître de l’espace qu’était Béjart multiplie les images fortes, les heurtant allègrement («Radio Ga Ga» après la «Musique maçonnique» de Mozart, par exemple).

Béjart voulait un ballet blanc, symbole de l’innocence, du dépouillement et de l’absence. Évocation d’une jeunesse foudroyée par la maladie – le spectacle a été créé en 1996 – et qu’emblématise l’amoncellement des corps dans la boîte, après les brancards et les radiographies géantes. Mais cette blancheur se colore au fil des tableaux du rouge, bleu, jaune, vert, rose de la palette de Versace, qui a signé les costumes. «Le presbytère» convoque alors la mort, mais par un habile retournement s’impose aussi comme un «Ballet for Life».

Loin de l’urgence des années 90
Cette problématique de la maladie d’amour garde-t-elle son sens aujourd’hui? Environ 17'000 personnes vivent en Suisse avec le VIH! Mais elles ne sont plus condamnées comme le furent Jorge Donn, le danseur lié à Maurice Béjart, et Freddie Mercury, voix de Queen qui assure de bout en bout la bande-son du «Presbytère».
À cet égard, la question que pose Oscar Chacón, au milieu du spectacle, n’a plus la même acuité: «Vous nous avez dit: faites l’amour, pas la guerre. Nous avons fait l’amour, pourquoi l’amour nous fait-il la guerre?» Et les invocations des filles à l’adresse de leurs amis disparus paraissent aujourd’hui bien kitsch.
Kitsch aussi, comme elle l’a toujours été, la vidéo de Jorge Donn crucifié en auguste de cirque. La sauvent les instants où le danseur apparaît en sublime «clown de Dieu» avec le maquillage qu’il arborait dans «Nijinsky». Par pudeur, voire humilité, Julien Favreau a modifié les saluts finaux. Béjart, puis Gil Roman accueillaient les danseurs en fond de scène comme en une réunion de famille. Désormais un grand portrait du chorégraphe signé Marcel Imsand recueille les hommages des artistes, certains allant même jusqu’à le caresser. Revoir Béjart ne cesse d’être émouvant. Mais là… c’est un peu trop mis en scène pour que les cœurs restent serrés par le moment.
Aujourd’hui comme à la création en 1996 et comme à la dernière reprise à Lausanne en 2014, ce sont les compositions de Queen et de Freddie Mercury qui dominent «Le presbytère». Et preuve que ces compositions n’ont rien d’old fashioned, elles alimentent «Queen Extravaganza» et «One Night of Queen», deux spectacles concurrents qui remplissent Zéniths et Arénas.

Le Béjart Ballet non plus n’a rien perdu de son charme ni de son éclat. La compagnie paraît en grande forme, très soudée, très liée. Faute de pouvoir citer chacun comme il le faudrait, on se bornera à souligner que Julien Favreau fait, ces jours-ci à Lausanne, ses adieux à la scène.
Béjart Ballet Lausanne, «Le presbytère», Théâtre de Beaulieu, jusqu’au 20 décembre, www.bejart.ch
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