Le Picasso de QoQa rentre au bercail

Beaux-ArtsAcquis en copropriété par 25 000 personnes, le «Buste de Mousquetaire» est exposé le temps d’un été à Antibes, là où il a été peint en 1968.

Grâce à la numérisation réalisée par Artmyn, il est possible de se balader littéralement dans le «Buste de Mousquetaire» peint par Picasso en 1968.

Grâce à la numérisation réalisée par Artmyn, il est possible de se balader littéralement dans le «Buste de Mousquetaire» peint par Picasso en 1968. Image: QOQA/EDWIN ALLAN

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On répète à l’envi que l’art traverse les époques. Le constat trouve un écho remarquable dans cette main ridée, marquée par le temps, qui glisse délicatement sur l’énorme écran tactile dernier cri disposé sur un mur du Musée Picasso d’Antibes, dans les Alpes-Maritimes. L’œuvre originale que l’outil technologique reproduit, le «Buste de mousquetaire» de Pablo Picasso, est exposée juste en face dans la même pièce. Un tableau bien connu en Suisse puisque fin 2017 25 000 membres de la communauté QoQa s’étaient cotisés pour en faire l’acquisition (lire encadré).

L’octogénaire promène d’abord son index droit sur le visage du mousquetaire, scanné en très haute définition, comme pour apprivoiser cet appareil qui lui ouvre littéralement les portes de l’huile peinte par le maître andalou. Le tableau glisse sur la droite, revient au centre. Elle place alors son pouce sur l’image, suivant les indications distillées par Océane Weber. La chargée de communication d’Artmyn, la société de Saint-Sulpice issue de l’EPFL qui rend possible cette découverte au plus profond d’une œuvre, la guide alors vers les moindres recoins et les détails les plus secrets de cette création.

«C’est incroyable», s’exclame la retraitée, les yeux écarquillés. L’image pivote sur elle-même, se retrouve la tête en bas et, suivant ses injonctions digitales, s’agrandit presque à l’infini pour laisser apparaître un deuxième visage entre le nez et la moustache du personnage couché par l’artiste espagnol sur une simple planchette de bois. Un surprenant support dont le puissant zoom révèle les veines et les trous des clous qui devaient le fixer à d’autres pièces de bois. À trois mètres de là, exposé dans un coffret de plexiglas, le tableau original serti de bois sombre pour l’occasion reste de marbre. Comme s’il avait décidé d’être insensible à l’intérêt mesuré que lui accordent les invités antibiens de ce vernissage officiel. «On a évidemment imaginé qu’en présentant aussi cette version numérisée de notre tableau on allait détourner l’attention de l’original», sourit Fabio Monte, responsable opérationnel chez QoQa.

Conservateur en chef du magnifique Musée Picasso installé dans le château Grimaldi d’Antibes, Jean-Louis Andral y voit plutôt une forme de bénéfice: «C’est une manière d’appréhender l’art qui correspond peut-être à l’esprit du temps. Le multimédia qui forme ce projet, c’est un atout ludique. Les mômes vont adorer lui mettre la tête en bas à ce mousquetaire. Et après tout, juste à côté d’ici, il y a le technopôle de Sophia-Antipolis.» Un site dont les fondations ont été pensées au moment même où, à quelques encablures, Pablo Picasso accouchait de cette œuvre. Jusqu’au 22 septembre, date arrêtée pour son décrochage, elle est donc exposée dans la région qui l’a vue naître. Certes, contrairement à d’autres œuvres, le maître ne l’a pas composée à l’abri des vieilles pierres de ce château où il a occupé des années durant un atelier, au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Mais l’Espagnol l’a bel et bien réalisée alors qu’il vivait dans le village voisin de Mougins, où il finira ses jours.

«C’est une manière d’appréhender l’art qui correspond peut-être à l’esprit du temps»

«Buste de mousquetaire», qui appartenait à la succession Picasso, n’avait jamais été exposé publiquement avant que QoQa ne le propose au Mamco (Musée d’art moderne et contemporain) de Genève, où il a été accroché d’avril 2018 à janvier dernier, selon la volonté de ses multiples propriétaires. «Avec notre démarche, c’est un peu comme si on lui créait une histoire, souligne d’ailleurs Fabio Monte. Alors que nous imaginions au départ que nous ne ferions que des expositions locales, c’est une consécration de se retrouver ici, même s’il nous apparaît aujourd’hui logique d’être à Antibes pour ce qui se révèle être sa première sortie à l’étranger.» Et ça l’est encore plus quand on sait que l’opération a été encouragée, et même applaudie des deux mains par Claude Picasso. C’est du reste lui, l’un des quatre enfants de l’artiste, qui a facilité les démarches de QoQa avec l’une des quatre seules institutions dans le monde à porter le nom de Musée Picasso.

Sur place, autour du tableau, c’est la vie de cette communauté de contributeurs qui s’anime: les noms de ceux qui ont participé à l’opération défilent, tandis que des messages – postés en direct depuis le site www.piqasso.ch – sont affichés quelques secondes. Le tout sans oublier la webcam qui retransmet les images en direct.

Créé: 03.07.2019, 20h31

(Image: SUCCESSION PICASSO / 2018, PROLITTERIS, ZURICH)

Une œuvre en copropriété

En décembre 2017, le site vaudois de vente en ligne QoQa.ch s’offre un buzz monstrueux en proposant à ses membres de devenir copropriétaires d’une œuvre de Picasso. Un pour tous, tous pour un? En moins de quarante-huit heures, 25 000 personnes s’arrachent les 40 000 parts de 50 francs qui permettent l’achat de ce «Buste de mousquetaire». Et ce, même si elles savent pertinemment que cette huile de 58 cm par 28,2 cm ne trônera jamais dans leur salon. Comme preuve d’achat, elles reçoivent une petite carte sur laquelle l’œuvre est représentée. Un sésame qui leur permet d’aller voir gratuitement «leur» tableau partout où il sera exposé. Et comme ce «Mousquetaire» leur appartient, ce sont elles qui décident, à la majorité, du lieu où il sera accroché. QoQa.ch va du reste leur proposer incessamment de le prêter au Centre Paul-Klee, à Berne.

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