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Un open air de ciné-spectaclesLe parc de Mon-Repos se fait un film

Le festival lausannois «Dix toiles sous les étoiles» fait de la résistance estivale avec un menu composé de films d’animation et de performances artistiques – dont un massacre cinématographique signé Yann Marguet.

Laurent Toplitsch, fondateur du Zinéma,  pose sur le lieu de son festival «Dix toiles sous les étoiles», au parc de Mon Repos, à Lausanne. @Christian Brun
Laurent Toplitsch, fondateur du Zinéma, pose sur le lieu de son festival «Dix toiles sous les étoiles», au parc de Mon Repos, à Lausanne. @Christian Brun
 

Devant l’été culturellement désertique qui risquait de s’annoncer à Lausanne, Laurent Toplitsch n’a pas baissé les bras. Non seulement le créateur du miniplexe Zinéma n’a pas voulu abandonner son open air de cinéma Dix toiles sous les étoiles au parc de Mon-Repos, mais, profitant de l’incitation de la Ville à lancer des initiatives culturelles pendant l’été, il lui a adjoint autant de propositions artistiques issues du spectacle vivant. Tous les samedis, comme il fait depuis 2005, date de la création de ce petit festival, le parc lausannois servira encore une fois d’écrin à un programme de films d’animation pour petits et grands, «Manga Gaga», mais aussi – et c’est la nouveauté 2020 – d’un menu de lectures, de théâtre, de musique et même d’un commentaire loufoque d’un film, en live, par Yann Marguet et Tiphanie Bovay Klameth. Interview d’un acteur alternatif du cinéma qui n’est de loin pas resté inactif pendant le semi-confinement.

Quel a été l’impact de la pandémie sur votre activité?

J’ai dû plier boutique, fermer d’un coup mes quatre salles (ndlr: à Lausanne, Oron, Neuchâtel et Genève) et mettre tout le monde au chômage, sans savoir à quelle sauce allaient être mangés mes projectionnistes, qui sont assimilés à des travailleurs sur appel. On a vendu des films en VOD avec Thierry Spicher d’Outside the Box. Au total, nous avons diffusé 17 films en trois mois, en grande partie des films que l’on devait sortir en salle.

Comment s’est déroulée cette opération de virtualisation?

Cela nous a permis de continuer à exister, de voir si cela pouvait marcher et de gagner quelques sous. Il a fallu créer des comptes Vimeo professionnels, payables par carte de crédit, en se disant que les gens ne seraient pas prêts à payer aussi cher que dans une salle pour voir un film chez eux sur leur ordiNous sommes arrivés à 10 fr. par film, avec un partage 50/50 entre le distributeur et l’exploitant. S’il y avait eu un autre acteur, on ne s’en sortait pas. Le bilan se compte en centaines d’entrées seulement, mais cela fait réfléchir sur l’opportunité de poursuivre l’opération pour des films en fin de course. Mais la priorité est de faire revenir les gens dans les salles!

Pour l’heure, ce serait plutôt dans le parc…

J’ai refusé de l’annuler, même si nous émargeons des Garden Parties, ex-Lausanne Estivale, qui ont annoncé leur annulation le 7 mai, ce qui me semblait une aberration puisque les premières mesures de déconfinement prenaient déjà effet le 11 mai. Paradoxalement, j’ai fait confiance à Guy Parmelin qui allait vouloir remettre les gens au boulot! Avec Ana-Maria Kandić, nous avions finalisé la programmation en janvier: il fallait tenir.

À quel moment avez-vous pensé à accompagner les projections par du spectacle?

En avril, je songeais à un drive-in, mais rapidement Allianz s’est mis dans le coup et ils ont beaucoup d’argent pour réaliser leurs projets. J’avais eu le temps de me demander comment casser l’image beauf du drive-in et j’avais pensé à y introduire des spectacles, des petites formes pour faire sortir le lieu des attentes qui lui sont associées. J’avais déjà contacté Mobility, ATE Vaud, mais je crois que les socialistes lausannois n’ont pas l’idée d’un drive-in en odeur de sainteté en ce moment. Ils cherchent à se verdir pour faire face aux Verts…

Mais l’idée de programmer des artistes a survécu?

Oui, le but avoué de la manœuvre est de les faire bosser à un moment où il n’y a pas grand-chose. Et il y a de la demande! Après avoir reçu le feu vert de la police du commerce, il n’a fallu qu’une semaine à Silvia Guerreiro pour trouver les dix dates. Il y a même du théâtre avec «Las Vanitas» de la metteuse en scène Marion Duval, avec quatre comédiennes, le projet le plus coûteux, déjà passé par l’Arsenic.

Cela doit modifier fortement le budget de la manifestation?

C’est sûr. Les projections, c’est mécanique, cela coûte 5000 fr. Pour les artistes, il faut compter trois fois plus, environ 15000 fr. J’ai des garanties orales de Michael Kinzer, chef du service de la culture. Il fallait marquer le territoire: un été PG se profilait «PG» pour Prix Garantie, comme à la Coop – il fallait le cantonner. Nous sommes des précepteurs, pas des percepteurs! On réinvente les Garden Parties, mais attention, pour la soirée Marguet, il faut bien indiquer: cinéphiles s’abstenir! Je pense que ça va être un film drôlement massacré.

Finalement, le printemps a été bien rempli?

Plus que ça! Mon grand projet pendant le confinement a été de conceptualiser un cinéma pour la friche de Gurzelen à Bienne avec des étudiants en ingénierie du bois. Posé sur les tribunes de l’ancien stade, il a une forme organique et ressemble à un insecte, on y entre par la bouche, dans un bar, puis dans une salle de 40-50 places qui épouse les gradins. J’avais repéré le lieu grâce à un article du «Matin Dimanche» et j’ai appelé l’équipe qui occupait cette friche culturelle. Le dossier va partir à Berne. J’ai bon espoir qu’il se réalise, ce n’est pas si cher, je pense que l’on s’en tire avec 150000 fr. Il faut limiter les coûts car on sait qu’il sera détruit dans cinq à dix ans. Mais il a déjà un nom: Gurzi, contraction de Gurzelen et Gurteltier, qui veut dire tatou en allemand.

Le tatou, c’est l’avenir du cinéma?

L’avenir du cinéma passe par des lieux qui ont une âme, qui expriment l’homologie des pratiques et qui ressemblent à ce qu’ils proposent. Passer un film d’auteur dans un multiplexe, c’est digne d’un bûcher public. Ou monter «Dix toiles sous les étoiles» à la Sallaz, ça n’irait pas…

Le virtuel n’a pas encore gagné la bataille?

Je ne pense pas. Le virtuel est une béquille, un moyen d’enterrer les supports physiques comme le DVD ou le Blu-ray. Mais cela ne remplace pas un lieu, car le principe en est d’y voir la même chose en même temps comme le journal du jour qui n’est pas celui de la veille. Netflix ne pourra jamais battre en brèche cette expérience collective.

«Passer un film d’auteur dans un multiplexe, c’est digne d’un bûcher public»

Laurent Toplitsch, initiateur de Dix toiles sous les étoiles