Passer au contenu principal

L’invitéLe nom des rues doit obéir à l’accord collectif

On s’agace et puis on n’y pense plus. Et puis ça revient, ça insiste: on nous a privés de notre bonne vieille place Neuve, dont le nom reste pourtant bien gravé dans une pierre, imperturbable, au bas de la rue de la Tertasse.

Au moment où la Ville veut rebaptiser un certain nombre de voies pour mieux honorer les femmes, il est temps de lui demander en même temps de nous rendre la place Neuve. Que les autorités aient choisi en 1853 place de Neuve ne nous importe pas: la population, elle, a immédiatement tranché et ma foi, le cadastre officiel s’est plié à la raison, car c’est l’usage, la coutume, qui prend force.

Foin de l’obsession normative de ces quelques fonctionnaires redresseurs de torts linguistiques qui sévirent en 1988. Cela ne prend pas, cela n’a pas pris, dont acte, perseverare diabolicum (un article de la «Tribune de Genève» le signalait déjà le 22 janvier 2014).

Qu’est-il d’ailleurs arrivé, sous la plume des mêmes zélés, au boulevard Saint-Georges? À la promenade Saint-Antoine, à la cour Saint-Pierre, et j’en passe? Certes, nous avons la «rue de Saint-Jean», mais l’explication est simple: quand une voie prend le nom d’un lieu, il s’agit de la rue de ce lieu. La rue de Saint-Jean est la rue qui conduit au quartier de ce nom, exactement comme la route de Frontenex mène à Frontenex, que la place des Eaux-Vives se trouve aux Eaux-Vives, et que la route de Saint-Julien mène à cette localité. En utilisant ces dénominations, nous gardons à l’esprit la relation entre la rue et le lieu ainsi nommé. Mais si la rue s’est trouvée baptisée en l’honneur de quelqu’un, c’est la rue Étienne-Dumont et non la rue d’Étienne Dumont. Il en va de même bien évidemment avec les saints, y compris dans notre Rome protestante.

Tout ceci est bien sûr une question de perception collective. Éprouve-t-on encore un lien avec un lieu? Si oui, nous avons l’avenue «de» Sainte-Clotilde qui borde l’église de ce nom. Sinon, il tombera spontanément. Pour le boulevard Saint-Georges, si l’usage commun prime, il faudra bien qu’on cesse de nous infliger cette préposition inutile: qu’il y ait eu autrefois un prieuré de saint Georges, ou un quartier, ne se ressent plus aujourd’hui. Le même raisonnement tient pour la rue Saint-Victor (quelle joie de l’écrire ainsi), ou cette chère vieille promenade Saint-Antoine. L’administration n’a qu’à entériner l’accord collectif. C’est surtout important pour notre vénérable cour Saint-Pierre. Sans le «de», l’aura du saint qui donna son nom à la cathédrale rejaillit ainsi sur l’espace qui accueille l’édifice, formant unité avec lui. La cour n’est alors pas nommée en l’honneur de la cathédrale mais bien en l’honneur du saint, par union avec la cathédrale qui la sertit comme un bijou.

Rajoutons un «de» et tout est perdu: nous n’aurons là qu’une place dont le nom sans saveur s’est installé en référence à un bâtiment. Passons sur le respect dû aux temps anciens où ces lieux furent nommés, temps où les prépositions n’étaient pas utilisées couramment pour le génitif. Ce qui conduit tout naturellement à relever l’aberration des aberrations: la petite rue Toutes-Âmes, derrière la Madeleine,
rebaptisée anachroniquement «rue de Toutes-Âmes».

Pour finir, il faut savoir que les noms de rue indiqués sur les plaques ne portent pas de traits d’union rajoutés. Ainsi, une plaque doit se lire «Rue de Candolle» et non «Rue de-Candolle». Mais cela n’est rien en face de la cuistre majuscule ajoutée à certaines particules, comme dans l’actuelle «Rue De-Candolle».

La loi requiert deux critères de principe pour les noms de rue: ils doivent bénéficier d’une large acceptation, et leur modification, y compris orthographique, ne peut avoir lieu que si l’intérêt public l’exige.

Les noms de rue sont des signes anciens et mémoriels qui organisent notre espace commun, qui nous appartiennent et font partie de notre sentiment d’un lieu; quel intérêt public a-t-il bien pu exiger, en 1988, ces balafres venues d’en haut sur nos plaques bleues communes? On voit en revanche assez bien celui qui exigerait aujourd’hui de revenir à la conformité de l’usage établi et inaliénable, sauf selon les aléas des conventions populaires.