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Le pari du Septembre Musical«Le monde classique ne peut pas rester comme avant»

En présentant l’affiche très helvétique de son festival, Mischa Damev fait l’autocritique du système dont il est issu. Et défend les artistes suisses.

D’origine bulgare et vivant en Suisse depuis l’âge de 10 ans, Mischa Damev est directeur du Septembre Musical Montreux-Vevey depuis 2019.
D’origine bulgare et vivant en Suisse depuis l’âge de 10 ans, Mischa Damev est directeur du Septembre Musical Montreux-Vevey depuis 2019.
Florian Cella

Pianiste, chef d’orchestre, organisateur de concerts, Mischa Damev connaît comme personne le circuit international de la musique classique. Le responsable de la série Migros-Pour-cent-culturel-Classics, qui propose dans les grandes villes de Suisse des concerts d’orchestres étrangers, est depuis 2019 directeur du Septembre Musical Montreux-Vevey. Sous sa houlette, le vénérable festival allait prendre une tournure moins exclusivement classique avec une programmation plus large autour d’une culture étrangère.

Après la Russie il y a deux ans, l’édition consacrée à l’Autriche en 2020 a dû être annulée, puis reportée d’un an. Mais les conséquences de la pandémie sur les artistes ont encore bouleversé les plans: le Septembre Musical 2021 sera 100% suisse ou ne sera pas! Et l’exercice permet au directeur artistique d’esquisser les pistes pour un retour aux fondamentaux de notre culture.

Un virage à 180°

Quand avez-vous décidé de partir sur une page blanche pour 2021?

À la fin de l’été, après des semaines de panique où nous avons tout annulé et décalé d’un an, j’ai senti la détresse de nos artistes. J’ai eu une sorte d’instinct patriotique: ce que nous pouvons faire, c’est mettre en avant les musiciens suisses qui souffrent de l’arrêt des concerts et qui luttent pour leur survie. Il y a eu une prise de conscience que nos artistes sont importants pour notre culture et pour les années à venir. Nous présentions une forme d’exotisme en invitant des cultures étrangères: nous avons fait un virage à 180° et à 100 km/h!

Emmanuel Pahud donnera une masterclass et un concert le 22 septembre avec l’Orcheststre de la Suisse italienne.
Emmanuel Pahud donnera une masterclass et un concert le 22 septembre avec l’Orcheststre de la Suisse italienne.
Fabien Monthubert

Dans votre «tour du monde» musical, la Suisse n’était-elle pas aussi dans votre viseur?

Oui, mais la pandémie a fait qu’elle est devenue notre priorité. Nous avons misé sur les Suisses qui ont un rayonnement international et il y en a beaucoup. Les musiciens comme Marie-Claude Chappuis, Emmanuel Pahud, Francesco Piemontesi que nous invitons sont nos héros, des exemples à suivre. Honnêtement, nous aurions pu programmer un festival d’un mois, mais nous sommes limités par nos ressources.

Marina Viotti chantera les «Wesendoncklieder» de Wagner le 30 septembre avec l’Orchestre symphonique de Lucerne.
Marina Viotti chantera les «Wesendoncklieder» de Wagner le 30 septembre avec l’Orchestre symphonique de Lucerne.
David Ruano

Votre revirement a-t-il été bien perçu?

Tous les artistes étaient d’accord pour trouver des solutions, changer de date, se libérer. C’était plus difficile de faire des choix. Mais encore plus de trouver des soutiens financiers! Il y a encore trop de gens qui pensent que les artistes suisses ne sont pas à la hauteur. La Suisse a un potentiel extraordinaire. Elle accueille aussi depuis des siècles des personnalités étrangères qui ont trouvé ici ce qu’elles cherchaient et contribuent à notre vie culturelle. On m’a dit qu’avec ce programme j’allais me casser la figure. Ce festival, on ne le fait pas que pour nous-mêmes, mais par nécessité pour les artistes et pour que le public partage un beau moment. Sa réaction comptera.

Francesco Piemontesi  jouera le Concerto n°1 de Beethoven avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich le 26 septembre.
Francesco Piemontesi jouera le Concerto n°1 de Beethoven avec l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich le 26 septembre.
Marco Borggreve

Ce coup brutal va-t-il laisser des traces?

C’est certain. Pour la première fois dans l’histoire, la musique se tait. Nous allons survivre. Et le retour des activités culturelles sera comme une renaissance. Mais franchement, le monde de la musique classique ne peut pas être le même qu’avant la pandémie. Combien d’artistes épuisés ai-je accueillis qui pensaient déjà au concert du lendemain à l’autre bout du monde? Et je ne m’exclus pas dans le lot d’ailleurs! On était arrivé à une forme de superficialité dans le choix des œuvres et dans l’exécution, pour pouvoir en faire toujours plus. J’espère qu’avec une offre aussi réduite on se rende compte des limites de ce trop-plein qui nous coupait parfois l’envie. Et aussi que la culture est la seule chose fédératrice, une nourriture pour l’âme.