Sur les rives du Léman, on roule des mécaniques

La voiture conserve toute sa fonction d'objet de distinction sociale. Les marques haut de gamme sont ainsi trois fois plus représentées sur les bords du lac qu'en périphérie.

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Dans les quartiers chics de Genève, on roule en 4x4 de luxe, et dans la campagne du Nord vaudois, on privilégie un monospace d’entrée de gamme. Un cliché? Pas tant que ça. Sur la base des données fournies par les services des automobiles vaudois et genevois, nous avons pu cartographier les marques de véhicules les plus représentées dans chacune des communes. Le résultat révèle un miroir sociologique édifiant.

Sur les municipalités de l’arc lémanique, où le revenu médian est le plus élevé, la domination des Audi, Mercedes et BMW est presque outrageuse avec, en moyenne, un quart des parts de marché. Soit un taux deux à trois fois plus élevé que dans les régions plus périphériques, où dominent, selon les endroits, françaises ou japonaises. Seule constante, Volkswagen s’impose comme la voiture du peuple avec une proportion quasi identique dans toutes les localités. Si le résultat peut s’apparenter à enfoncer des portes ouvertes, il met aussi en exergue un rapport particulier des Suisses à l’automobile, comme en témoignent les acteurs de terrain.

C’est, en réalité, loin d’être uniquement une question de pouvoir d’achat. Olivier Evain, directeur marketing du groupe André Chevalley qui gère huit garages et une dizaine de marques dans la région genevoise et nyonnaise, en est convaincu: «Nous vivons une période charnière comparable à ce que vit l’horlogerie. Le haut de gamme a un très fort potentiel et il se diversifie, s’adapte aux nouvelles normes, et séduit un panel plus large de clients.»

La transition énergétique n’y coupe pas. Dino Graf, du service communication de l’importateur AMAG, dit ainsi au magazine «Bilan» compter sur les nouveaux modèles premium pour inspirer les clients sur les nouvelles technologies.

Part des Mercedes-Benz, Audi et BMW par commune. Pour accéder aux cartes interactives, cliquez ici ou sur l'image ci-dessus.

L’image joue toujours son rôle

Directeur de la succursale d’Emil Frey à Crissier (VD), Thomas Schmutz confirme ce changement au cours des dernières années. «Si la répartition géographique n’est pas surprenante, il est très clair que, depuis cinq à dix ans, ces entités premium ont investi tous les segments du marché, de la petite à la très grande voiture», assure celui qui commercialise seize marques. «Du coup, se tourner vers du haut de gamme ne se résume plus à un choix émotionnel mais également à quelque chose de tout à fait rationnel.»

La sécurité et les valeurs résiduelles élevées de ces automobiles contribuent aussi à cette démocratisation. Mais l’image que renvoie une belle voiture continue de jouer son rôle. Nos interlocuteurs le confirment: il est bien plus facile de vendre une BMW ou une Mercedes sur les rives du lac qu’une Opel ou une Fiat. De la même façon, les coupés sportifs et les SUV y ont plus la cote que les breaks et les berlines, qui s’y écoulent difficilement.

Ce constat est toutefois étonnant, car il se heurte à une perte de vitesse du marché du luxe et du haut de gamme, si l’on s’en tient aux statistiques fournies par Auto Suisse. Son président, François Launaz, renonce à y voir une tendance générale: «L’intérêt pour des plus petites voitures se vérifie, mais leur motorisation est aussi de plus en plus puissante. La gamme dite des SUV a ainsi complètement évolué et concerne désormais toutes les tailles de véhicules, et cela peut expliquer en partie cette évolution.»

Part des voitures de luxe par commune Pour accéder aux cartes interactives, cliquez ici ou sur l'image ci-dessus.

La proximité est un facteur clé

Mais dès qu’on s’éloigne des côtes lémaniques, la réalité est tout autre. Pour preuve, dans les Alpes vaudoises, ce sont les marques japonaises qui sont surreprésentées, Subaru en tête. Laurent Paris, administrateur d’un garage Subaru à Villars, a deux explications. D’abord, la recherche d’un compromis entre le prix et la fiabilité dans un terrain plus soumis aux aléas de la météo. Mais, surtout, il est plus simple de bénéficier d’un fort taux de pénétration dans les régions moins urbanisées. «Nous profitons depuis longtemps d’une très bonne implantation et d’une clientèle fidèle», nous indique-t-il. Et d’y voir l’avantage de la proximité. Une analyse que partage René Bourgeois, qui dirige depuis 1979 un garage Citroën et Peugeot à Ballaigues, où les véhicules français sont légion. «La qualité du réseau local est importante, et les gens sont ici surtout soucieux de posséder un véhicule fiable et pratique plutôt que de céder à l’image que renvoie telle ou telle marque», renchérit-il. Dans la région, on s’amuse du fait que les rutilantes allemandes sont privilégiées par les… frontaliers français.

Pour les Aston Martin, Lamborghini et autres bolides de rêve, la Suisse est un paradis. En nombre de voiture par habitant, le pays reste ainsi le premier marché pour Ferrari. Genève en compte plus de cent, un record. Pour Bugatti, une marque dont dispose le groupe André Chevalley, c’est tout aussi marquant. «10% des 400 Bugatti Veyron écoulées dans le monde – une voiture à plus de 1,5 million de francs – l’ont été en Suisse», assure Olivier Evain. Et c’est bien dans les riches communes du bord du lac que la part de ces marques exclusives est la plus élevée du parc automobile, avec de 7 à 9% des immatriculations. Là encore, la statistique corrobore l’idée que la voiture reste un marqueur social, mais attention aux apparences. «De nombreux clients roulent en vieille Peugeot en semaine dans les rues de Genève et sortent leur Maserati le week-end», confie un garagiste qui tient à rester discret.


Et dans votre commune?

Retrouvez nos cartes interactives et des graphiques détaillés en cliquant sur l'image ci-dessous.

Créé: 17.11.2018, 23h00

«La voiture reste un objet de distinction sociale»

Vincent Kaufmann, Professeur de sociologie urbaine et d’analyse de la mobilité à l’EPFL


Crédit photo: Philippe Maeder

Vincent Kaufmann, c’est sur l’arc lémanique qu’on trouve le plus de voitures de luxe et premium. Est-ce que ce constat vous étonne?

Il semble assez logique compte tenu de la répartition du pouvoir d’achat, mais cela révèle pourtant plusieurs paradoxes. Car dans ces mêmes régions urbanisées, la part des ménages qui se démotorisent a drastiquement augmenté ces dernières années, passant de 25 à 40%. Mais lorsque ces mêmes ménages décident de se mettre au volant, ils ont tendance à opter pour une automobile premium très équipée. Cette tendance est aussi valable pour les véhicules à motorisation électrique qui, si on s’en tient au marché suisse, est dominé par les modèles S de Tesla, qui sont clairement apparentées au segment du luxe.

Comment l’expliquer?

La voiture reste un objet de distinction sociologique, en particulier auprès des ménages aux revenus les plus confortables, avec des marques dites généralistes qui ont cédé du terrain. En quinze ans, on a même pu constater une forme de bipolarisation du marché avec, d’une part, l’essor du haut de gamme et, de l’autre, l’émergence des voitures low-cost, comme l’incarne notamment Dacia. Ces véhicules revêtent le plus souvent une véritable valeur d’usage pour des utilisateurs qui veulent une automobile fonctionnelle à un prix adapté.

Mais les deux catégories ne s’excluent pas forcément.
On peut vouloir une voiture qui fonctionne et opter pour du haut de gamme.


Il faut effectivement éviter de céder à une trop forte dichotomie dans la comparaison. Cependant, on observe par exemple un intérêt croissant pour des anciennes voitures des années 80 et 90. Ce sont des véhicules avec moins de technologie mais avec un caractère plus authentique. Les adeptes de ces «young timer», comme on les appelle dans le jargon, plaident pour la recherche d’un certain plaisir de conduire. Il faut aussi noter que l’âge moyen d’achat d’un véhicule neuf en Suisse est de 55 ans, soit une période de la vie où on privilégie des automobiles d’une certaine qualité. Et celles-ci restent ensuite relativement longtemps sur le marché.

Il ne faut donc pas s’attendre à une révolution rapide du marché?

C’est extrêmement difficile de dire ce que sera l’automobile dans trente ans. Les jeunes sont de moins en moins nombreux à passer leur permis, et la voiture ne représente peut-être pas pour eux le même symbole de liberté que pour leurs aînés. Mais aujourd’hui, la créativité de certaines marques fait mentir tous ceux qui prédisaient la fin de l’intérêt pour l’automobile.

Curieuses exceptions de luxe

Rougemont, Bursinel ou L’Isle troublent les statistiques

À la montagne

«On le sait très bien, il y a sous certains chalets des garages de luxe sur plusieurs étages, et la Porsche Cayenne est la voiture qu’on croise le plus souvent dans la station», s’amuse Alain Reichenbach, syndic de Rougemont, commune des Alpes vaudoises à la frontière du canton de Berne. Avec 8% de voitures de prestige répertoriées, elle est la seule à rivaliser avec les bourgades du bord du Léman. Aux côtés des 37 Porsche, on compte entre autres 9 Bentley, 5 Ferrari, 2 Aston Martin et autant de Bugatti. La proximité de la prestigieuse station de Gstaad n’y est pas pour rien. «Nous sommes sa petite sœur», ajoute le syndic.

Collectionneur

Autre curiosité, la commune de Bursinel. Bien qu’au bord du Léman, elle détient, avec 14%, la part la plus élevée de bolides de luxe, soit plus du double que ses voisines. Mais cela est en fait largement dû à un seul de ses concitoyens, Jean-Pierre Slavic, homme d’affaires ayant fait carrière dans la sous-traitance horlogère. Ce passionné a constitué dans les années 80 une large collection privée, axée principalement sur Ferrari qui représente 17 des 369 véhicules immatriculés sur place.

Bugatti en campagne

Au pied du Mont-Tendre, la petite municipalité de L’Isle compte plus de Bugatti (5) immatriculées qu’à Genève (3). Serait-ce un repaire de ces bolides hors de prix? Pas tant que ça. Cela tient surtout à la présence sur place du teneur de registre du Club Bugatti Suisse, ancien pilote, qui détient lui-même plusieurs anciens modèles de la marque.

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