Sauter un repas et redécouvrir la vraie faim

Le jeûne intermittent séduit de nombreux adeptes pour ses effets sur la perte de poids et le sommeil. Qu'en pensent les experts?

Le principe du jeûne intermittent: se priver de nourriture durant quatorze, seize ou dix-huit heures (sommeil inclus) pour que le corps, épuisé par l’effort constant de digestion, fasse une pause.

Le principe du jeûne intermittent: se priver de nourriture durant quatorze, seize ou dix-huit heures (sommeil inclus) pour que le corps, épuisé par l’effort constant de digestion, fasse une pause. Image: C.J. Burton/LMD

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Depuis l’avènement d’une ribambelle de «régimes miracle» (cétogène, alcalinisant, anti-inflammatoire…), nous réfléchissons davantage aux aliments que nous déposons dans notre panier. Mais il semblerait que cette vigilance accrue omette une question essentielle: et si l’horaire du repas était presque aussi important que le contenu de l’assiette?

Popularisée dans le sillage du «zéro sucre» et de la chasse aux produits industriels, la tendance du jeûne intermittent s’est peu à peu introduite dans nos vies. Le concept? Se priver de nourriture durant une période de quatorze, seize ou dix-huit heures (sommeil inclus) afin d’offrir un temps de repos au corps, épuisé par l’effort constant de digestion.

Les effets de cette pratique seraient aussi nombreux que positifs: «La majorité des gens commencent à jeûner dans un objectif de perte de poids, explique Isabelle Agassis, nutrithérapeute à Lausanne, Yverdon et Estavayer-le-Lac. Puisque l’apport de nourriture est moins fréquent, la libération d’insuline, l’hormone responsable entre autres du stockage des graisses, se fait plus rare.»

Le risque de souffrir d’obésité et de diabète est donc diminué. Mais les adeptes du jeûne à courte durée parlent aussi d’un regain de vitalité, puisque la digestion consomme une grande part de notre énergie quotidienne.

C’est le cas de Frédérique, 53 ans, qui a commencé à pratiquer le jeûne intermittent un peu par accident, après une grippe intestinale: «Une fois que je me suis sentie mieux, j’ai réalisé que la nourriture ne m’avait pas manqué. Plutôt que de reprendre mes habitudes, je me suis mise à manger moins et uniquement lorsque j’avais faim. C’est venu très naturellement, je m’y suis vite habituée. Aujourd’hui, je mange de tout, sans me priver, mais en plus petites quantités. Je me sens plus en phase avec mon corps, car je sais exactement quand j’ai faim et quand je suis rassasiée. Résultat: je digère mieux, me sens plus énergique et j’ai perdu un peu de poids.»

Autant de formules que d’adeptes

L’idée qu’une privation de «carburant» réduise la fatigue semble paradoxale, bien que Frédérique ne soit pas la seule à décrire ce genre d’effet. Aucune étude scientifique n’est à même de prouver les bienfaits du jeûne intermittent, ainsi que le rappelle le professeur Claude Pichard, responsable de l’Unité de nutrition des HUG:

«Tout ce qui a été publié sur le sujet jusqu’à présent ne permet pas de consensus sur un potentiel bénéfice. L’appellation de «jeûne intermittent» peut renvoyer à toutes les pratiques possibles et imaginables. Certains préfèrent sauter le petit-déjeuner, d’autres le mangent un jour sur deux: il existe autant de formules de jeûnes que de gens qui clament l’avoir adopté.»

En effet, les fameuses dix-huit heures sans nourriture que préconise la méthode intermittente, dans son acception la plus commune, coïncident presque toujours avec la phase nocturne. Si certains préfèrent sauter le repas du soir, la plupart des adeptes choisissent de faire l’impasse sur le petit-déjeuner et d’attendre le repas de midi pour se réalimenter.

Respecter notre horloge interne

Nous sommes en effet nombreux à ne pas éprouver de sensation de faim au réveil. «Cela indique simplement que le foie n’a pas terminé son travail d’épuration quotidien, et que le corps n’est pas encore prêt à accueillir une nouvelle dose d’aliments», indique Isabelle Agassis. Cependant, bien souvent, nous avalons tout de même un bol de céréales, par simple habitude. Et il s’agirait d’une très mauvaise idée…

«Notre corps entier est régi par le rythme circadien (ou rythme jour-nuit), qui dépend d’une horloge centrale résidant dans l’hypothalamus, explique Lucie Favre, médecin associée au service d’endocrinologie, diabétologie et métabolisme du CHUV. Cela signifie que certaines phases de la journée sont plus propices à la prise d’aliments que d’autres, de la même façon que certains moments sont naturellement plus adaptés au sommeil.»

Mais comment obéir à la stricte sensation de faim, lorsque l’appel irrésistible de la nourriture nous entoure au quotidien?

«Aujourd’hui, il devient de plus en plus difficile de respecter le rythme circadien, en raison de la lumière artificielle, des écrans et de l’accès permanent à la nourriture, poursuit l’experte. Ces habitudes ont fini par modifier subtilement notre horloge interne. L’exemple du nourrisson résume parfaitement ce phénomène: s’il ne reste qu’un millilitre de lait dans le biberon mais que le bébé n’a plus faim, il cesse instinctivement de manger. En grandissant, les normes sociales tendant malheureusement à perturber ces réflexes innés.»

Écouter son corps

En ce sens, la méthode du jeûne intermittent peut nous réapprendre à respecter les signaux qu’envoie notre organisme. En commençant par tester les quatorze ou dix-huit heures de jeûne, nous redécouvrons le véritable «gargouillement» de la faim, ainsi que la satiété. Là se trouve certainement le plus grand bienfait de la pratique: «Bien qu’aucune étude ne nous permette de recommander un tel régime pour l’instant, il reste intéressant sur plusieurs points», confirme Lucie Favre.

Selon Romain Vicente, naturopathe et auteur du récent «Je jeûne!» (Éditions Eyrolles), la méthode intermittente a des bénéfices psychologiques: «La perte de poids est souvent le premier fil de la pelote, mais beaucoup de gens commencent à jeûner parce qu’ils éprouvent des envies plus profondes, résume-t-il. Le jeûne est un repos: lorsqu’on ne mange pas, on libère du temps pour d’autres activités, on allège la charge mentale liée à la préparation des repas. On ôte les béquilles mentales que pouvaient représenter certains aliments, lorsque ceux-ci nous permettaient de compenser d’éventuels nœuds émotionnels. Couper avec l’alimentation revient à se confronter à qui nous sommes profondément.»

Quelques précautions

Il convient toutefois de veiller à ne pas tomber dans le «sur-contrôle» et de respecter les besoins du corps. Le jeûne intermittent est ainsi déconseillé aux personnes souffrant de troubles du comportement alimentaire. De même, «tout individu ayant des besoins métaboliques particuliers, comme les femmes enceintes ou allaitantes, les enfants et les adolescents en croissance, ne devrait pas jeûner, ajoute le Professeur Pichard. Hormis ces cas de figure, le jeûne ne présente pas de risque, ni de bénéfice particulier.»

Autrement dit, se priver de nourriture alors qu’on a vraiment faim n’a pas de sens: il convient alors d’écouter son corps, et de manger. C’est ce qu’a fini par comprendre Sandra, 45 ans, qui s’est découvert un appétit inhabituel pendant qu’elle testait la méthode du jeûne intermittent: «Je n’avais jamais faim le matin, jusqu’à ce que je commence à sauter le petit-déjeuner pour respecter les dix-huit heures sans manger. J’ai fini par abandonner la méthode après quelques mois, et par recommencer à manger lorsque j’ai faim.»

Il s’agit d’un cas fréquent, ainsi que l’a remarqué Lucie Favre: «Dans les études publiées à ce jour, on constate que les abandons sont nombreux, essentiellement en raison des difficultés à adhérer au protocole. De plus, ces études sont relativement limitées dans le temps et la grande inconnue est de savoir ce qui se passe lorsqu’on arrête le jeune intermittent.»

Pour combler les lacunes d’un concept de plus en plus populaire, de nouvelles recherches sont en cours, notamment en Suisse. Ne vous privez donc pas de tartines pour l’instant: on devrait en savoir plus très bientôt!

Créé: 05.06.2019, 14h09

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