Mais pourquoi tant d’hommes envoient-ils leurs selfies intimes?

Les hommes sont nombreux à envoyer des photos de leur intimité. La pratique, lorsqu’elle est consentie, peut être plaisante. Mais beaucoup sont ceux qui se passent du consentement de la destinataire.

Selon un récent sondage réalisé aux États-Unis, 60% des Américaines de 18 à 54 ans ont déjà reçu un tel cliché sur leur smartphone.

Selon un récent sondage réalisé aux États-Unis, 60% des Américaines de 18 à 54 ans ont déjà reçu un tel cliché sur leur smartphone. Image: Alamy

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Un politicien, Benjamin Griveaux, candidat LREM à la Mairie de Paris, trompe sa femme avec une jolie étudiante. Jusqu’ici, rien de nouveau. Avant lui, les Clinton, Kennedy, Mitterand ou Chirac ont balisé le terrain d’une longue tradition d’infidélité dans la lignée des politiciens.

Mais dans un monde 2.0 où la sexualité se vit et se décline désormais aussi sur internet, la probabilité d’être pris la main dans le pot de confiture – passez l’expression – est décuplée. En dehors des considérations morales, l’affaire met en lumière la pratique toujours plus répandue chez les hommes d’envoyer des photos de leurs parties intimes à leurs partenaires, voire à de parfaites inconnues – photos nommées communément et crûment dick pics, soit «photos de bite».

Selon YouGov, entreprise internationale d’étude de marché basée sur internet, près de 60% des Américaines âgées de 18 à 54 ans ont déjà reçu de tels clichés sur leurs smartphones. «Ces pratiques sont toujours plus fréquentes, que ce soit dans des relations bien établies ou dans des jeux de séduction», confirme la sexologue vaudoise Laurence Dispaux.

Dans le cas de l’affaire Griveaux, on parle d’un échange sexy entre deux adultes consentants. Les sexologues se gardent de condamner ce type de pratiques. En général, le mélange entre sexualité et technologie est plutôt mal vu, car jugé superficiel. À l’instar des rencontres sur des applications comme Tinder ou de l’échange de sextos.

«Quand on évoque de tels cas, on a souvent une vision alarmiste et orientée sur les risques que de tels échanges représentent», regrette le psychologue Nicolas Leuba. Mais les envois érotiques remplissent parfois un vide. Des couples utilisent la technologie parce qu’ils vivent à distance, ou simplement pour s’exciter. Une version moderne des poèmes, des dessins ou des lettres érotiques. Peut-être que si George Sand et Alfred de Musset avaient connu les téléphones portables, ils s’en seraient donné à cœur joie! Selon Laurence Dispaux, l’échange de photographies osées s’inscrit dans cette continuité.

Rien d’inquiétant là-dedans, donc. Il arrive même que ces outils soient conseillés en thérapie pour réintroduire la séduction. «Envoyer un tel message peut être une façon de dire à l’autre qu’on pense à lui et qu’on le désire», résume Nicolas Leuba.

«Tout dépend du contexte relationnel, de ce qui est accepté dans le couple», ajoute le psychiatre Lakshmi Waber, président de la Société suisse de sexologie. Un homme et une femme qui cherchent à pimenter leur relation ne souffrent pas de pathologie. Mais le docteur met un bémol: la pratique peut devenir un problème si elle est fréquente au point d’être le seul moyen d’avoir une activité sexuelle.

Relations virtuelles

Pour d’autres personnes, ces images permettent d’établir un lien. C’est le cas lorsqu’elles sont employées sur un site de rencontre. «Aujourd’hui, les relations se nouent rapidement et ce cliché permet d’afficher ce que l’on propose avant même de se rencontrer, explique Laurence Dispaux. Cela peut être une façon de vérifier que l’autre est prêt à aller de l’avant.»

L’échange en ligne n’aboutit pas toujours à une rencontre «en vrai». «Certains pourraient regarder des films pornographiques seuls à la maison, mais ils ont envie de vivre cet érotisme dans une relation, même à distance», reprend Nicolas Leuba. Laurence Dispaux conclut qu’un échange virtuel a l’avantage d’éviter l’engagement sentimental, qui peut faire peur. «Dans la même logique, des gens chattent durant des heures sur internet parce que cela leur permet d’avoir un contact tout en se protégeant.»

La pratique n’est pas sans risques ( lire encadré ). Louis* a été victime d’une arnaque sur un tel site. «J’ai été harponné par une fille. Elle m’a proposé une relation virtuelle et, dans l’échauffement du moment, j’ai accepté. Elle était mignonne, loin, et cela semblait sans enjeu. Mais j’ai ensuite reçu un message m’annonçant que la scène avait été filmée et qu’elle serait envoyée à tous mes amis Facebook si je ne payais pas une certaine somme.»

Le quinquagénaire ne s’est pas laissé démonter: «J’ai répondu que j’étais un acteur porno et que cela m’était totalement égal qu’on diffuse ces images. Mais que, si je l’attrapais, je lui demanderais des royalties!» L’affaire en est restée là.

Envois intempestifs

Selon Laurence Dispaux, une autre dimension s’ajoute au phénomène, celle de la tendance croissante de notre société au narcissisme, dont l’expression la plus fréquente est celle des «selfies». C’est d’ailleurs peut-être pour cette raison également que la pratique s’est à ce point répandue. Car aujourd’hui, la grande majorité des hommes qui envoient ces autoportraits intimes le font sans demander au préalable l’avis de la destinataire.

Cela arrive régulièrement à Ingrid, 21 ans, lorsqu’elle se rend sur des sites ou applications de rencontre. Selon cette étudiante genevoise, la moitié des garçons de ces sites lui envoient ces photos intempestives. «Selon moi, il s’agit d’une façon d’affirmer leur pouvoir, le phallus étant un symbole de force, analyse d’emblée la jeune femme. Dans leur tête, c’est clairement un argument de vente. Ils envoient ces photos en commentant: «Regarde, elle fait 20 cm.» Sa réaction? Du dégoût.

«Peut-être que si l’on cherche uniquement une relation sexuelle, cela peut plaire. Mais c’est quand même particulier de voir le sexe d’un type avant de le connaître.» À y penser, même dans le cadre d’une relation amoureuse, Ingrid ne serait guère emballée par ces images. «Les filles, quand elles envoient des photos dénudées, au moins, c’est un peu joli et travaillé. Les mecs, ils font ça en gros plan avec le flash, effet grosse saucisse assuré. Franchement, ce n’est pas mon truc.»

Sophie*, étudiante genevoise de 21 ans également, ne serait, elle, pas contre un tel échange dans le cadre d’une relation consentie. «Cela pourrait être plaisant», estime la jeune femme. Par contre, elle a aussi ressenti du dégoût lorsqu’un ami – qu’elle fréquente dans la vraie vie – lui a envoyé des photos de son sexe au détour d’une conversation. «C’était totalement hors contexte, il n’y a eu aucune drague avant!» raconte-t-elle. La Genevoise a ignoré les messages, et l’auteur a expliqué le lendemain qu’il était «bourré» et qu’«il ne sait pas pourquoi il a fait ça». «Il n’a pas eu plus d’explications que cela. Depuis, on n’en a pas rediscuté mais on se parle beaucoup moins.»

Sentiment d’impunité

Pourquoi certains hommes agissent-ils ainsi? Lakshmi Waber abonde dans le sens d’Ingrid et mentionne le désir de maîtriser les autres. Les nouvelles technologies peuvent également donner un faux sentiment d’impunité ou l’impression que ce n’est pas «totalement vrai», souligne le sexologue.

«On peut tomber dans le harcèlement et l’exhibitionnisme, ajoute-t-il. Mais il n’est pas toujours facile de savoir où se situe la frontière avec les échanges consentis.» Ceux qui dépassent la ligne rouge sont surtout des hommes, ce qui est aussi le cas pour les exhibitionnistes. «Là, il y a un problème, pas forcément uniquement d’ordre sexuel mais aussi de personnalité et de gestion des pulsions.» Laurence Dispaux ajoute que «certains pensent que maintenant, les choses se font ainsi et qu’ils vont émoustiller les autres. Il arrive aussi que des femmes répondent positivement à de tels envois.»

Elles sont toutefois minoritaires. Pour reprendre le sondage de YouGov, 78% des femmes de 18 à 34 ans et 69% des femmes de 35 à 54 ans ayant déjà reçu une dick pic ne l’avaient pas demandée. Seules 7% déclarent avoir trouvé l’attention «charmante». Elles leur préfèrent les adjectifs «stupide» (48%), «dégueulasse» (41%), voire «triste» (25%). Les mecs, en revanche, pensent que les femmes en grande partie trouvent ça majoritairement «sexy» (21%) ou «drôle» (21%). Ils ne sont d’ailleurs que 17% à admettre l’avoir déjà fait.

Malgré l’inconfort, Ingrid essaie de faire un peu d’humour, et même de la pédagogie. «J’essaie de leur dire que cela n’a rien d’excitant de se retrouver avec ce type de photos, parfois de bon matin. Et qu’ils auraient pu au moins demander au préalable. J’insiste sur la notion de consentement.» L’étudiante se confronte souvent à un mur. «Dès qu’on fait un peu la morale à ces types, on passe pour des féministes enragées. En général, ils m’ignorent, ou alors ils répondent que c’était juste pour rigoler. Quelques-uns admettent quand même que cela ne se fait pas.»

La revanche des femmes

Certaines jeunes femmes ripostent. Sur le groupe Facebook «Neurchi de forceurs» – qu’on pourrait traduire par «brocante des mecs lourds» – filles et garçons publient les messages de «drague» les plus grossiers et insistants. La dénonciation de dick pics y est courante. Certaines contre-attaquent avec un humour acéré.

«Je lui ai demandé pourquoi il m’envoyait la photo du sexe d’un petit garçon», raconte une internaute. Les publications sur le groupe sont anonymisées. Mais d’autres réagissent dans une optique plus vengeresse. En mars 2019, une jeune femme a créé le compte Twitter «Balance ta dick pic».

«On a essayé d’éduquer, peut-on lire sur la description du groupe. Maintenant, on affiche. Les mentalités ne vont pas changer par magie mais elles vont changer grâce à l’action.» Les quelque 5000 abonnés sont ainsi appelés à partager leurs photos de phallus, floutées, mais en affichant le nom des propriétaires. Sur Instagram, le groupe «Balance ton crevard» est basé sur le même principe.

D’autres choisissent encore une option plus éducative, en retrouvant les parents de ces exhibitionnistes sur les réseaux sociaux pour les prévenir du comportement de leur fils. Redoutable. Les gestionnaires des réseaux sociaux commencent enfin à réagir. Des applications de blocage ont été développées, basées sur des intelligences artificielles. À l’été 2019, l’application de rencontre Bumble a ainsi mis à disposition des utilisatrices une fonctionnalité permettant de détecter les images de pénis. L’application prévient la destinataire avant le téléchargement de la photo. Celle-ci a alors le choix de l’ouvrir ou non, ainsi que de bloquer l’utilisateur.

Twitter a également lancé, le 14 février dernier à l’occasion de la Saint-Valentin, une nouvelle extension qui supprimerait 99% des photos de pénis partagées dans les messages privés. C’est à nouveau une femme exaspérée par ces envois, la développeuse américaine Kelsey Bressler, qui a inventé l’outil. Pour le réaliser, elle a sollicité les autres internautes en leur demandant de lui envoyer les photos de phallus reçues.

Au final, les 4000 dick pics récoltées lui ont permis de créer une base de données permettant à l’intelligence artificielle de repérer les envois de pénis - et de les supprimer automatiquement lorsque l’utilisatrice a activé le filtre sur son compte. L’outil, Safe DM, est jugé fiable à 99%.

*Prénoms d’emprunt


Le candidat à la Mairie de Paris Benjamin Griveaux (en haut) s’est retiré de la course après la diffusion sur internet d’images intimes échangées en 2018 avec sa maîtresse d’alors, Alexandra de Taddeo (en bas à gauche). L’étudiante et son actuel petit ami, l’artiste Piotr Pavlenski, ont été mis en examen par la justice. L’activiste russe assure cependant avoir agi seul et volé les images à sa compagne. Photo: AFP/Lionel Bonaventure, Magnum/Gueorgui Pinkhassov

Une pratique qui peut conduire devant les tribunaux

L’affaire Griveaux rappelle également que l’échange de photos pornographiques, et leur divulgation sur la Toile, peut tomber sous le coup de la loi. Les auteurs présumés de la fuite des images, l’artiste russe Piotr Pavlenski et sa compagne Alexandra de Taddeo (destinataire des messages coquins du candidat à la Mairie de Paris), sont accusés d’«atteinte à l’intimité de la vie privée» et de «diffusion sans l’accord de la personne d’un enregistrement portant sur des paroles ou images à caractère sexuel».

En France comme en Suisse, la diffusion de telles images sans le consentement de l’autre n’est pas autorisée. «Quand des affaires sont dévoilées, on a souvent tendance à stigmatiser celui ou celle qui apparaît sur les clichés alors que le vrai problème vient de la personne qui les dévoile», rappelle Nicolas Leuba. Le psychologue ajoute que le droit à l’image est garanti et que les conséquences légales d’une telle diffusion peuvent être importantes.

Les experts recommandent la prudence. Des conseils? Le premier, et le plus important, est de se demander si l’échange est consensuel et si l’on se sent véritablement en sécurité. Ensuite, il ne faut pas laisser apparaître son visage. On peut aussi écrire clairement à l’autre qu’on ne veut pas qu’il diffuse le message et garder une trace de cet avertissement. Tout cela n’est pas très romantique mais, comme on est dans un échange, autant conserver, soi aussi, des images provenant de l’autre.

«Le risque zéro n’existe pas, complète Laksh­mi Waber. Les données que vous envoyez peuvent aussi être piratées, surtout si vous êtes sous les feux de la rampe. Il faut donc se renseigner sur la sécurité offerte par l’interface que vous utilisez. Et se montrer particulièrement prudent quand on est connu.»

«Il faut bien avoir en tête que vous accordez à l’autre une confiance à vie, souligne encore la sexologue Laurence Dispaux. Cette mise en garde doit surtout être adressée aux jeunes, dont le comportement est plus impulsif ou qui sont facilement soumis à l’emprise de l’autre.» Nicolas Leuba rappelle qu’un mineur peut se voir reprocher de diffuser du matériel pédopornographique. Sans oublier le risque de chantage ou de «sextorsion».

Nombreux sont pourtant ceux qui le font avant leur majorité. Selon le sondage réalisé par YouGov, 27% des jeunes hommes en dessous de 18 ans ont déjà envoyé des photos de leur anatomie. Les filles mineures, elles, sont 76% a en avoir reçu sans l’avoir demandé.

Créé: 22.02.2020, 22h31

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