La solitude de l'élu devant l'abattage des arbres

Forêt du Flon «sauvée», à Lausanne, polémiques sur l’abattage d’arbres à Genève: face aux politiques, les troncs vénérables sont les nouvelles vaches sacrées de l’urbanisme.

En 2019, Lausanne a délivré 343 autorisations d’abattage d’arbres, et annoncé 379 compensations dans l’espace public.

En 2019, Lausanne a délivré 343 autorisations d’abattage d’arbres, et annoncé 379 compensations dans l’espace public. Image: Laurent Guiraud

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C’est l’instant juste avant que la bûche ne s’enflamme pour de bon. Une petite fumée chaude, à peine une braise. C’était sans doute cette photo, fin septembre, où le Vert Antonio Hodgers, président du Conseil d’État genevois, posait dans la «Tribune de Genève» aux côtés du conseiller administratif PDC de la Ville, Guillaume Barazzone: ils étaient assis sur des troncs de bois coupés. Il était pourtant question, dans un contexte ou des abattages ont irrité la population, qui s’est parfois mobilisée, de défendre les arbres contre les places de parc, ou les projets de construction, mais l’image avait intrigué.

Et puis, la semaine dernière, s’est ajouté cet instant «maladroit», quand Antonio Hodgers a répondu à la RTS: «Le but, ce n’est pas de faire comme si chaque arbre était un être vivant.» Oups. Évidemment, il s’est expliqué, il avait pensé «être humain vivant», mais c’était trop tard, et il connaît depuis la solitude du politique au milieu du feu de forêt provoqué dans son propre camp.

À Lausanne, c’est au champagne que «Toto» Morand, commerçant et président de l’Association des acteurs économiques et sociaux du Flon, fêtait il y a quelques jours sous les feuillus une victoire que beaucoup crurent longtemps improbable: plusieurs centaines d’arbres sauvés, ceux de ladite forêt du Flon, 1000 m2 pentus, en bordure du quartier, qui ne seront pas abattus pour faire place à une route. L’arbre, vainqueur, pose en pleine terre et en pleine ville comme un nouvel acteur politique.

Pour Daniel Brélaz, ex-syndic Vert de la ville, en place lors du développement du projet prévoyant l’abattage, les conditions ont changé: «La sensibilité aux problématiques liées au climat a bougé vite ces dernières années.»

Il s’agira d’aménager les choses autrement, de laisser le Grand-Pont du centre-ville ouvert quelques années de plus à la circulation, mais le sauvetage des arbres du Flon était devenu un symbole: «Une composante émotionnelle s’est peu à peu invitée dans ce débat. Tant mieux pour ces arbres. Je ne vais pas m’en plaindre, j’ai moi-même assez défendu la nature, même si je crois qu’il faut un équilibre et du pragmatisme dans ce genre d’affaires. N’oublions pas que si l’on construit dans les villes – c’est encore plus vrai à Genève qu’à Lausanne –, c’est aussi pour y faire revenir des pendulaires: la pollution que créent leurs allers-retours a un bilan carbone bien pire que d’abattre quelques arbres, ce d’autant que l’on compense.»

Le Vert Antonio Rodgers, président du Conseil d'Etat genevois. Photo: Yvain Genevay

En 2019, Lausanne a délivré 343 autorisations d’abattage d’arbres, et annoncé 379 compensations dans l’espace public. 481 arbres y ont d’ores et déjà été plantés cette année.

Pour l’ancien syndic, cependant, la sensibilité citoyenne aux arbres «n’est pas nouvelle, et nous en avons toujours tenu compte», souligne-t-il. Reste que l’arbre est désormais dans les cités entré dans le champ du débat, parfois comme une vache sacrée, ou un opposant capable d’arrêter ou de faire évoluer aménagements et constructions. Dans les villes, chaque arbre est répertorié, on demande même au citoyen d’élire ses préférés (Lausanne en a fait une exposition), certaines villes ou cantons tiennent des registres d’arbres «remarquables».

Lausanne mène ainsi sa politique dans ce sens: la Ville a un «plan arbres», et a édité une brochure ad hoc pour défendre son «plaidoyer pour l’arbre urbain»: «J’adore les arbres, explique la municipale Verte Natacha Litzistorf. Nous les avons mis au cœur de la problématique», insistant à la fois sur son rôle écologiste, paysager, esthétique. «La ville du XXIe siècle sera fortement végétale ou ne sera pas. Et nous sommes dans un temps où l’émotionnel peut faire écho aux approches scientifiques sur l’importance des arbres et du végétal en ville.»

Mais il y a arbres et arbres. Le socialiste Manuel Tornare, ancien conseiller administratif et maire de Genève, dit qu’il comprend les susceptibilités citoyennes quand il s’agit de toucher aux troncs: «Il y a eu de vraies tromperies menées par certains promoteurs. Sur plan, ils vous dessinent plein d’arbres, du vert partout autour des immeubles. Vous arrivez le jour de l’inauguration, et là, vous déchantez: des arbrisseaux minables, des essences bon marché, moches comme des touffes de balais usés, qui ont l’air d’avoir été achetés en soldes au garden center du coin: les gens ont fait de mauvaises expériences.»

Natacha Litzistorf, municipale lausannoise. Photo: Marius Affolter

Il explique ainsi les difficultés récentes rencontrées par les édiles comme le conseiller d’État Antonio Hodgers au sujet de certains abattages: «Il faut communiquer, et en amont. J’avais mis en place, lors de projets d’aménagements, des débats par quartiers, en étant le plus proches possible des gens, et clair sur la qualité des arbres que l’on plantera en compensation des abattages.»

Évolution de société

Les arbres sont ainsi devenus un enjeu dans toutes les villes, même de taille moyenne. Syndic de Fribourg, le socialiste Thierry Steiert reconnaît une sensibilité accrue: «La société va dans ce sens, et les interventions de voisins, de citoyens sont plus nombreuses sur les permis de construire. Il faut admettre que c’est souvent pertinent: parfois, il suffit d’un peu de bonne volonté pour ne pas abattre un arbre. Le monde politique évolue comme le reste de la population. Nous sommes nous-mêmes plus conscients de l’importance du végétal dans l’urbanisme, que ce soit pour le climat, le paysage, la fraîcheur. Fribourg (ndlr: comme à Neuchâtel, d’où cela est parti, où à Lausanne) participe aussi au projet «un arbre, un enfant», qui intègre les familles.»

À Neuchâtel, Vincent Desprez, chef du Service des parcs et promenades, a vu cette prise de conscience. «Longtemps, il s’agissait de fleurir les villes. Aujourd’hui, nous sommes, et les arbres avec nous, au cœur des projets.» La problématique est encore neuve. «Historiquement, les villes médiévales comptaient peu d’arbres, c’est à partir du XIXe siècle que l’arborisation a augmenté.» Cela à travers parcs, bosquets, ou platanes le long des avenues.

«Certains sont décoratifs, d’autres participent de la silhouette de la ville, d’autres ont une fonction régulatrice. Et il ne faut pas oublier que l’arbre urbain a une vie difficile. Les essences les plus vigoureuses peuvent tenir cinquante ans ou au-delà, mais il faut les surveiller, les remplacer. Un arbre qui a l’air en bonne santé peut s’avérer malade, fragile, potentiellement dangereux en cas de forte intempérie.»

L’arbre va ainsi continuer à prendre racine dans les débats politico-urbanistiques suisses. En 2008, la Commission fédérale d’éthique pour le génie génétique dans le domaine non humain (CENH) avait reconnu une «valeur morale» et une «dignité» aux végétaux, ce qui promet toutes sortes de conséquences. L’an dernier, Stefano Mancuso, professeur à l’Université de Florence et chercheur en neurobiologie végétale, exprimait par exemple dans un livre qui n’est passé inaperçu, «L’intelligence des plantes» (Albin Michel), que les végétaux devraient pouvoir bénéficier de protection juridique. Derrière l’arbre pousse désormais la forêt du droit.


Partout en Suisse romande, couper un tronc peut enflammer une polémique

- Genève

Construction aux Eaux-Vives

Cette année, la polémique autour des abattages d’arbres fait rage, mais la construction d’immeubles aux Allières a suscité l’émotion. La destruction d’un bâtiment centenaire et de sa végétation, en août, a entraîné une avalanche de critiques. Les élus de tous bords se sont emparés du sujet pour exiger moins d’abattages de la part de l’État.

Plaine de Plainpalais

Une cinquantaine d’arbres bordant l’esplanade ont été tronçonnés en 2016. Une expertise les jugeait en mauvaise santé et dangereux pour les passants. Mais les opposants, MCG en tête, se sont fait entendre et ont tenté de s’interposer devant les bûcherons. En vain.

- Vaud

Forêt du Flon

Un projet de rampe Vigie-Gonin était dans les cartons de la Ville de Lausanne depuis une dizaine d’années. Il impliquait de raser la forêt du Flon. Oppositions et recours en justice ont animé les débats. Ils ont trouvé leur épilogue au début du mois. Faute de soutien politique, préoccupations écologiques oblige, la route est abandonnée.

Coupes au centre de Rolle

Une cinquantaine d’arbres ont été abattus près du château ce printemps. La Municipalité a expliqué que ces platanes et tilleuls étaient malades ou trop vieux et donc dangereux. Des habitants ont protesté contre ces coupes, remettant en question la santé des végétaux.

- Valais

Le séquoia de Sierre

Un arbre plus que centenaire et présentant un risque de chute a été rasé au centre de Sierre en mai dernier. La Commune a accepté la requête en abattage du propriétaire, suscitant la colère sur les réseaux sociaux. Les opposants à la décision estimaient que d’autres solutions étaient possibles pour sauver le séquoia.

Les platanes de Sion

Neuf arbres ont été abattus à l’été 2017 à la rue de Loèche, au sommet de la ville de Sion. Plusieurs branches étaient tombées, témoignant de la mauvaise santé des platanes. L’association Patrimoine en péril a écrit une lettre ouverte pour se plaindre de l’abattage, jugeant que les arbres étaient encore solides.

- Fribourg

Bouleaux de la cathédrale

La requalification du Bourg, à Fribourg, a déclenché une volée de bois vert. Plusieurs oppositions ont été déposées dont celles de Pro Natura l’an dernier. L’organisation est montée au créneau contre l’abattage de trois bouleaux avant de retirer son recours quelques mois plus tard.

Le tilleul historique

Les faits sont plus anciens mais ont fait vibrer les Fribourgeois. Planté en 1470, le «tilleul de Morat» a suscité les passions en 1983 lorsque le vieil arbre a connu une triste fin, percuté par un camionneur ivre. Une bouture du tilleul a été replantée un peu plus loin sur la place de l’Hôtel-de-Ville de Fribourg.

- Neuchâtel

Promoteur pris à partie

Les réseaux sociaux se sont affolés à l’été 2018 contre la suppression d’une partie mal entretenue de la forêt de Champréveyres. Le propriétaire d’une parcelle avait obtenu l’autorisation d’abattage de la Ville de Neuchâtel, ce qu’ignoraient les commentateurs. Ils dénonçaient un «massacre».

Affiches contre abattage

La suppression de plusieurs tilleuls situés en bord de route à Neuchâtel et à Auvernier en mai 2018 a entraîné un affichage sauvage sur ces mêmes arbres. Des riverains refusaient cet abattage. Les autorités expliquaient que ces tilleuls âgés de 80 ans souffraient de la proximité avec la circulation.

Créé: 19.10.2019, 22h24

En réalité, il y a plus d’arbres plantés que de coupés

Les capitales romandes l’assurent: elles plantent davantage d’arbres qu’elles n’en abattent. À Lausanne, cette différence est ainsi de 138 végétaux supplémentaires pour cette année. Neuchâtel plante en 2019 quelque 70 arbres, contre 64 abattages. Genève et Sion affirment aussi compenser systématiquement les coupes.

Pour Éric Amos, architecte paysagiste et professeur à la Haute École du paysage (Hepia) de Genève, la quantité ne suffit pas. Il faut prendre en compte la qualité. Les arbres plus anciens auront un meilleur impact écologique. Or, dans nos villes, ils sont actuellement âgés de 25 ans en moyenne.

«Il est possible qu’il y ait davantage d’arbres dans nos villes qu’au début du XXe siècle, mais ils ne vont pas être dans un état aussi bon qu’à cette époque», explique le spécialiste.

Il regrette qu’autorités et promoteurs n’impliquent pas suffisamment les architectes paysagistes lors de la mise en place d’un projet. «L’arbre est trop souvent le parent pauvre de la construction. Qu’un arbre centenaire qui est en fin de vie soit abattu, je peux le concevoir. Mais c’est plus difficile lorsqu’il a été planté il y a 15 ou 20 ans, arrive enfin à maturité et doive être coupé car on a changé de priorité», estime le Pr Éric Amos.

Les communes disent aussi choisir des arbres plus résistants. Le changement climatique est ainsi pris en compte. L’expert juge que cela va dans le bon sens et que cela ne pose pas de problème d’authenticité des végétaux.

«Il est nécessaire d’anticiper. Il faut réfléchir aux arbres dont profiteront les prochaines générations en imaginant quelles seront les conditions climatiques dans cinquante ans, indique Éric Amos. Les plantes de nos villes sont déjà exotiques, comme le marronnier d’Inde. Il ne faut pas oublier que la ville n’est de toute façon pas un milieu naturel.»

Julien Culet

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