«La crise va donner un coup d’accélérateur aux technologies numériques»

L’économie suisse peut-elle tenir le choc? Les banques sont en première ligne dans ce combat. Interview avec Jörg Gasser, directeur de l’Association suisse des banquiers, nommé l’année dernière.

Le programme de soutien de la Confédération, appuyé par les banques, permettra de couvrir les besoins en cash de plus de 90% des entreprises du pays.

Le programme de soutien de la Confédération, appuyé par les banques, permettra de couvrir les besoins en cash de plus de 90% des entreprises du pays. Image: Adrian Moser

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Jörg Gasser est un interlocuteur privilégié à l’heure de la récession. Homme aux multiples expériences, qui l’ont vu passer du CICR au Département fédéral de justice, en passant par le Département fédéral des finances, il livre ses recettes pour dompter la crise.

Estimez-vous qu’il y aura un avant et un après-coronavirus en termes de globalisation?
Oui, cela va nous occuper pour longtemps. Des solutions devront être trouvées pour mieux se protéger contre les chocs exogènes. Le transfert de tous les processus de fabrication à l’étranger a aujourd’hui un coût. Face à la pandémie, on se rend compte des désavantages qui existent de ne plus avoir accès aux chaînes de production des biens, voire des services, notamment informatiques. Mais cela va aussi donner un coup d’accélérateur aux technologies numériques.

Dans quels domaines?
On se rend compte que la moitié du pays travaille depuis chez soi et que nous sommes une économie de services. Cela nous incitera à améliorer les accès internet à distance pour gérer les infrastructures. Tous les aspects du quotidien sont concernés: médecine en ligne, loisirs – vidéos et jeux en ligne – école à distance, télétravail.

Le plan de sauvegarde de l’économie de la Confédération de plus de 40 milliards va-t-il assez loin?
Oui. Le programme des autorités et des banques a pour but de garantir des crédits transitoires aux entreprises confrontées à des pénuries de liquidités. Dans ce cadre, elles peuvent obtenir une aide rapide et efficace.

La mise en place du fonds de cautionnement de 20 milliards, au travers des banques, et les indemnités versées aux indépendants seront-elles suffisantes pour soulager les PME et les microentreprises?
Le programme permettra de couvrir les besoins en cash de plus de 90% des entreprises du pays. C’est une très bonne chose.

Ces prêts ne posent-ils pas un problème car cela ne fait que repousser la perte de revenus des petites sociétés? Ne faudrait-il pas avoir le courage de passer la perte dans les budgets publics?
Les prêts jusqu’à 500 000 francs sont garantis à 100% par la Confédération. S’ils ne pouvaient pas être remboursés, ils seraient couverts par le budget public.

Quelles autres mesures devraient être prises si la crise perdurait? Des prêts directs aux entreprises par la Confédération?
Si la situation devait se péjorer, le gouvernement fédéral et les banques devront décider conjointement de nouvelles mesures à prendre. Tout est ouvert.

Le coronavirus pose-t-il un risque systémique pour les banques? La plupart des actifs (actions, fonds immobiliers, obligations d’entreprises) perdent de 20 à 50%.
Cela va dépendre de la durée de la crise. Les banques sont très bien capitalisées aujourd’hui et beaucoup plus solides que lors de la crise financière de 2008. La Confédération est par ailleurs en bon état financier, grâce au frein à l’endettement, qui lui permet aujourd’hui d’avoir des finances saines pour soutenir l’économie. En outre, la BNS continuera à remplir son mandat de stabilité.

Aucun risque systémique?
Il est très difficile de juger ce qu’il pourrait advenir, en termes de risque systémique, si la crise devait durer très longtemps. En vérité, personne ne sait si les Bourses vont se calmer ou si la baisse va continuer. Les mesures devront être constamment adaptées aux conditions existantes pour réduire les risques.

Les banques auraient-elles assez de liquidités en cas de retraits importants par les particuliers sur une période courte?
Oui, l’Autorité de surveillance des marchés, la FINMA, vient d’ailleurs d’indiquer que les banques étaient opérationnellement et financièrement bien armées face à la crise. La situation actuelle met surtout l’économie – en particulier les PME – à rude épreuve.

Les actions d’UBS et de Credit Suisse sont à un plancher historique. Une fusion entre les deux n’est-elle pas inéluctable?
Ce type de scénario revient périodiquement. Je constate que toutes les banques du monde se retrouvent confrontées à une chute de leurs cours boursiers en raison du coronavirus. Je ne pense pas que le moment soit propice à un tel scénario. Pour les épargnants suisses et les clients étrangers, l’existence d’une grande variété de banques dans le pays n’est pas sans intérêt. Cela offre de l’assise, de la solidité. De plus, les PME locales et notre industrie d’exportation doivent aussi pouvoir s’appuyer sur plusieurs établissements.

Les banques devraient-elles se séparer des activités d’asset management, dont les marges plongent avec la montée en puissance des géants américains de la gestion indicielle, tel BlackRock?
Le secteur se développe rapidement et, périodiquement, les différentes banques réexamineront leurs activités de gestion d’actifs. Mais je pense surtout que les établissements doivent élargir les services qu’ils proposent aujourd’hui en étoffant leur offre numérique, par exemple dans la gestion de fortune.

Justement, les banques suisses semblent en retard par rapport à la concurrence en matière informatique. Les grands acteurs financiers digitaux de demain ne seront-ils pas les Revolut, N26 et autres Robinhood?
Non, je suis confiant. La plupart de nos membres offrent déjà un accès sécurisé, depuis un smartphone, par exemple, aux dossiers titres et comptes des clients. C’est essentiel pour capter les millennials qui commencent à hériter de la fortune de leurs parents. Ces derniers veulent aussi pouvoir parler à un conseiller, ce qui n’est pas possible avec Revolut ou N26.

Le pays doit-il lancer une crypto­monnaie, comme l’envisagent les Chinois et les Britanniques?
Pour la BNS, un cryptofranc émis par l’État et accessible aux ménages n’est pas à l’ordre du jour. Mais une cryptomonnaie pourrait rendre le commerce interbancaire plus efficace. Des évaluations sont en cours entre plusieurs acteurs.

Faut-il un cloud bancaire sécurisé pour les banques suisses?
Oui. Il existe déjà des prestataires en la matière. Mais il ne faut pas se leurrer. Il y aura toujours des composants techniques américains ou chinois dans ces réseaux. C’est pourquoi les négociations menées aujourd’hui entre Berne et Washington sur le cloud sont essentielles pour obtenir des assurances quant à la confidentialité et à la sécurité juridique du droit suisse.

L’épargne des petits épargnants va-t-elle être finalement ponctionnée avec les taux négatifs qui perdurent?
Je ne le pense pas, car la concurrence règne dans le secteur bancaire. Mais cela va surtout dépendre de la taille des montants exemptés par la BNS. Plus ils seront élevés, moins les petits épargnants seront touchés.

La Suisse comptait encore plus de 160 banques privées au début de la décennie, contre à peine une centaine actuellement. La consolidation dans le secteur de la gestion de fortune va-t-elle continuer?
Je suis convaincu que la majorité des banques actuelles vont se renforcer. Mais il y a une incertitude: les retombées fiscales et le nombre d’emplois créés en Suisse dépendront de la qualité des relations que nous aurons avec l’Union européenne. Pour une bonne part, la croissance du secteur se joue à l’étranger.

Créé: 25.03.2020, 15h51

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