«La Ligue islamique se sépare de la Mosquée de Genève»

La gestion et le financement du lieu de culte du Petit-Saconnex devront dorénavant être assurés par les musulmans de Suisse, annonce le secrétaire général de la Ligue mondiale.

Muhammad bin Abdul Karim Issa, secrétaire général de la Ligue Islamique mondiale, président de l'Organisation Internationale Islamique Halal et ancien ministre de la justice en Arabie Saoudite.

Muhammad bin Abdul Karim Issa, secrétaire général de la Ligue Islamique mondiale, président de l'Organisation Internationale Islamique Halal et ancien ministre de la justice en Arabie Saoudite. Image: Philippe Brault/Agence VU

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Mohammad Abdulkarim Alissa est-il sur le point d’affranchir la Mosquée de Genève de la tutelle saoudienne? Ou cherche-t-il à se débarrasser d’un casse-tête? Le secrétaire général de la Ligue islamique mondiale annonce que ce lieu de culte suisse (qui a licencié en 2017 quatre employés fichés «S» en France) ne sera plus géré par la Fondation culturelle islamique, qu’il préside.

Il déclare que les financements, eux aussi, seront coupés! Cet ancien ministre saoudien de la Justice, qui dit vouloir promouvoir un islam tolérant, ouvert et pacifique, nous a confié cette nouvelle surprenante à Paris, dans le prestigieux Hôtel George V, à un mois de sa visite à Genève. Interview choc.

À Genève, qu’allez-vous annoncer cette fois-ci au sujet de la mosquée?

En réalité, je serai à Genève le 17 et 18 février pour une grande conférence que nous organisons, sur des mesures concrètes pour tenter d’immuniser la jeunesse contre la radicalisation. Ce ne seront pas que des échanges entre musulmans, il y aura des invités chrétiens, Juifs… Mais en ce qui concerne la Mosquée du Petit-Saconnex, je peux vous annoncer qu’elle ne sera plus gérée par la Fondation culturelle islamique (ndlr: liée à la Ligue mondiale), mais confiée directement à la communauté des musulmans de Genève et de la région.

Un changement radical! Comment comptez-vous opérer?

Nous remettrons la mosquée aux autorités suisses…

L’État laïc ne gère pas de lieux de culte!

Alors nous remettrons la mosquée à un organe représentatif de tous les musulmans. Il y a en Suisse des communautés issues de différents pays. Mais nous ne voulons pas que ce lieu de prière soit tenu par un groupe en particulier. Nous le souhaitons ouvert à tous.

Allez-vous organiser des élections?

Il faut effectivement une consultation des musulmans de Suisse, avec l’aide des autorités helvétiques, j’insiste. La stabilité de la mosquée est dans l’intérêt de tous.

Donc vous appelez à l’aide les autorités suisses?

Oui. Il me paraît essentiel qu’elles jouent un rôle.

Ce retrait affectera-t-il aussi le financement de la mosquée?

Oui, forcément. Nous allons arrêter de la financer, sinon cela voudrait dire que nous continuons de l’influencer.

Mais qui couvrira son budget désormais?

Certaines mosquées dépendent des cotisations des fidèles et de dons privés, alors pourquoi pas celle de Genève! Il faut diversifier les ressources, si on ne veut pas de dépendance.

Vous vous débarrassez d’un casse-tête?

Pas du tout! Nous allons prendre les mêmes dispositions dans le monde entier. Partout, il y aura un conseil d’administration local, mis en place en coordination avec les autorités nationales. Notamment pour des raisons de sécurité. Il faut veiller à ce que les mosquées soient placées entre des mains sûres, évidemment. Ensuite, nous n’interviendrons plus.

Les musulmans ne vont-ils pas dire que l’Arabie saoudite lâche la mosquée?

La Ligue islamique mondiale n’est pas un organe gouvernemental. J’ai été élu par des oulémas du monde entier réunis à La Mecque. Cette nouvelle philosophie, je la leur ai soumise et elle a été acceptée.

En 2017, vous déclariez à la «Tribune de Genève» que vous prendriez des mesures draconiennes et que vous étiez prêt à fermer ce lieu de culte si cela ne suffisait pas. Les objectifs ont-ils été remplis?

Non, c’est pour ça que nous prenons cette décision. Trois objectifs essentiels n’ont pas été atteints. La mosquée devait devenir un facteur de cohésion. Les acteurs des diverses religions devaient pouvoir miser sur elle. Enfin, ce lieu de culte ne devait plus être un sujet d’inquiétude et de polémique. Au lieu de le fermer, nous le confions à tous. C’est mieux, non?

La ligue ne se décharge-t-elle pas ainsi de sa responsabilité?

Non. Nous avons pris des mesures fortes: quatre licenciements, puis un changement à la direction. Mais même si la mosquée assumait à 100% sa mission, il faudrait quand même diversifier les acteurs. C’est ma conviction. Et si, au bout du compte, la communauté des musulmans ne réussit pas à se rassembler et s’entendre pour gérer ce lieu de culte, alors c’est peut-être qu’elle ne le mérite pas…

Pourquoi la nouvelle direction que vous avez mise en place a-t-elle échoué?

Je n’y vois pas un échec de la direction. La gestion est plus transparente, il y a eu des formations pour prévenir la radicalisation et des mesures au niveau du choix des imams et de la qualité des serments. Mais il est temps de confier la mosquée à un conseil d’administration suisse, représentatif, avec un président élu. Une mosquée intégrée dans la démocratie helvétique.

Et la Fondation culturelle islamique, que deviendra-t-elle?

La fondation sera une entité séparée, qui se consacrera au dialogue entre religions, en Suisse et dans le monde. Nous voulons un centre de paix qui rayonne. Je suis contre la pensée unique, il faut travailler ensemble, réduire les fossés culturels et respecter les États nationaux. Toutes les confessions ont le droit d’exister. La Ligue islamique a des accords avec le Vatican, une convention avec l’Église orthodoxe russe, une coopération avec les Luthériens, des liens avec divers courants du Judaïsme, un dialogue avec l’hindouisme… Les religions doivent faire partie de la solution et non pas du problème, comme l’a dit le pape François.


«L’Arabie saoudite est un État de droit, les médias donnent une image tronquée»

Toutes les religions ont le droit d’exister, mais en Arabie saoudite, les églises restent interdites, non?

Je le répète, la Ligue islamique mondiale n’est pas l’Arabie saoudite. Mais vous devez comprendre qu’il s’agit d’un cas très particulier. Depuis 14 siècles, les musulmans du monde entier se tournent vers La Mecque. À des époques où de vastes empires étaient gouvernés par des leaders musulmans, d’innombrables églises furent construites un peu partout… mais pas sur la péninsule Arabique. Ce n’est pas une décision politique de la monarchie saoudienne mais une coutume très ancrée, qu’il convient de respecter. La construction d’une église, les terroristes n’attendent que ça pour attiser la violence! Mais en même temps, cela n’a pas empêché ce royaume d’inviter à Riyad des dignitaires chrétiens…

Il y a un paradoxe. Le prince héritier offre aux femmes le droit de conduire, autorise les cinémas et les concerts, mais on a aussi vu se multiplier arrestations et condamnations. Ex-ministre de la Justice, comment l’expliquez-vous?

J’étais ministre, pas juge! Les condamnés méritaient leur peine. Si je n’en étais pas convaincu, je ne serais pas resté au ministère. Ce que publie la presse internationale est souvent en contradiction avec les actes d’accusation. Par exemple, un condamné que les médias disaient victime d’un délit d’opinion avait avoué être un agent d’un pays ennemi. Vous savez, si les Saoudiens n’avaient pas de liberté d’expression, ils n’utiliseraient pas autant Twitter! Bien sûr, les limites sont différentes dans chaque pays. En Arabie saoudite, la religion doit être respectée. Mais je vous rappelle que le film «La dernière tentation du Christ» (1988) a fait l’objet d’interdictions en Occident.

La rapporteuse spéciale de l’ONU pour les exécutions extrajudiciaires affirme que des éléments de preuve crédibles lient le prince héritier à l’exécution du journaliste saoudien Jamal Khashoggi au consulat d’Istanbul. Sa vision, à elle aussi, est-elle tronquée?

Elle ne respecte pas la déontologie de sa fonction, notamment en matière d’objectivité. Les résolutions du Conseil des droits de l’homme de l’ONU ne prévoient pas de lancer une enquête internationale alors que les accusés ont été jugés et condamnés: cinq à la peine capitale, les autres à de lourdes peines de prison. L’Arabie saoudite est un pays souverain, avec un pouvoir judiciaire fort et indépendant.

Créé: 18.01.2020, 22h34

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