L’impossible rachat des sportifs bannis

Revenir à la compétition après une suspension pour dopage est un chemin de croix. Trois athlètes suisses témoignent entre rejet des adversaires, idées noires et galères financières.

L’ombre du passé ne quitte jamais les athlètes qui ont été suspendus pour dopage.

L’ombre du passé ne quitte jamais les athlètes qui ont été suspendus pour dopage. Image: Unsplash

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En sortant de prison, le retour à la vie réelle est souvent ardu pour les anciens détenus. Le chemin est encore long, même si on a payé sa dette. Difficile de se réintégrer dans la société lorsque le doute sournois de la récidive plane immanquablement.

Si les enjeux ne sont pas les mêmes, les sportifs liés à des affaires de dopage font face à une méfiance similaire en revenant à la compétition. «Pour des athlètes suspendus ou contrôlés positifs, le retour n’est pas aisé, souligne la sociologue Lucie Schoch. Il s’agit pour eux de regagner la confiance du public, des sponsors et des spectateurs. Ils doivent faire leur preuve au niveau sportif, mais aussi à un niveau plus symbolique. Un processus coûteux et pénible démarre pour se reconstruire une crédibilité.»

Cet hiver, la skieuse de fond Therese Johaug s’attendait à être huée en course, après sa suspension de 18 mois. La Norvégienne, championne olympique et septuple championne du monde, a remporté six victoires en Coupe du monde depuis novembre. Une domination sans partage qui a déclenché un flot de critiques et de scepticisme sur les réseaux sociaux.

«Le dopage, c’est une image qui colle à la peau. Les gens s’arrêtent aux gros titres. On est immédiatement jugée coupable» Maude Mathys, championne d’Europe de course de montagne

Maude Mathys connaît bien cela. La Vaudoise a été sacrée championne d’Europe de course de montagne en juillet 2017. Sur le podium, sa dauphine, l’Anglaise Sarah Tunstall, a refusé de lui serrer la main. «Sur le coup, je n’ai pas compris pourquoi. Ce n’est que plus tard que j’ai fait le lien.» La coureuse fait référence à son contrôle positif subi en juillet 2015 au clomifène, un stimulant hormonal qui se trouvait dans un traitement suivi en son temps pour favoriser sa grossesse.

Après six mois de procédure, elle a été acquittée par Antidoping suisse, mais les stigmates restent. «Le dopage, c’est une image qui colle à la peau, illustre la résidente d’Ollon. Les gens s’arrêtent aux gros titres et ne vont pas plus loin. On est immédiatement jugée coupable. Être assimilée à une tricheuse, alors que j’ai la conscience tranquille, c’est dur à accepter. Cela m’a fait mal. Aujourd’hui, j’ai appris à faire avec.»

Des regards appuyés
Cette méfiance, Stéphane Joly l’a aussi ressentie en réintégrant les pelotons de course à pied. Le Jurassien, qui avait signé une victoire suisse historique à Morat-Fribourg en 2011, a été banni deux ans plus tard pour dopage, à cause d’irrégularités dans son passeport biologique. «À mon retour, j’ai senti dans certains regards et attitudes de mes adversaires que je n’étais pas forcément le bienvenu, se remémore-t-il. Mais je m’en foutais de ce que les gens pouvaient penser. Je n’ai jamais été animé par un esprit de revanche. J’ai repris par amour du sport, de la compétition, de l’entraînement aussi.» Il faut dire que Stéphane Joly est revenu de loin. En plein cœur de la procédure, il a même envisagé le pire. «Durant la procédure, j’ai touché le fond une ou deux fois, confie-t-il. J’ai eu un réel sentiment d’acharnement.»

Suspendu sportivement, le coureur jurassien a également fait face à une deuxième sanction, financière celle-ci. Les autorités jurassiennes lui ont demandé de rembourser les aides perçues en tant que sportif de haut niveau. «À un moment, mes dettes personnelles ont avoisiné les 35 000 francs.» Devenu chauffeur de car, l’ancien coureur est parvenu à effacer cette ardoise. Aujourd’hui, le natif des Breuleux est directeur d’une entreprise de voyage dans la région qui compte une vingtaine d’employés et huit cars.

L’impossible droit à l’oubli
Sanna Luedi avait été contrainte de ranger ses lattes pour un an suite à trois échecs de localisation. La Bernoise, trois victoires en Coupe du monde de skicross, a également été confrontée à ces difficultés économiques. «À mon retour, il m’a été très difficile de trouver des sponsors. Je suis restée près d’un an sans soutien principal, avant de m’engager avec une marque de café. J’ai dû signer une clause dans laquelle je m’engageais à ne plus être liée aux cas de dopage. Ce contrat a été pour moi le moyen de boucler la boucle.»

«Lorsqu’on me recherche sur internet, c’est ma suspension qui ressort en premier. Est-ce que mon nom sera sali pour toujours?» Sanna Luedi, équipe suisse de skicross

Reste que le nom de l’athlète est durablement entaché. «De nos jours, la morale sportive a plus d’impact que par le passé, poursuit Lucie Schoch. Les médias jouent un rôle crucial dans la perception de ce retour, en ayant un regard plus ou moins dur sur l’athlète. Il existe une défiance historique à l’encontre de certains sports comme le cyclisme, et dans une moindre mesure, probablement, l’athlétisme.»

Gatlin hué après son triomphe
Le revenant Justin Gatlin, champion du monde sur 100 m en 2017, avait subi la colère du public londonien après sa victoire, relançant le débat sur le droit à l’oubli pour les anciens dopés. «Ce n’est pas le scénario parfait, avait osé Sebastian Coe, ancien champion et patron de la Fédération internationale d’athlétisme. Je ne suis pas ravi qu’une personne qui a été suspendue à deux reprises pour dopage reparte avec l’une des récompenses les plus prestigieuses de notre sport.»

«Lorsque l’on me recherche sur internet, c’est ma suspension qui ressort en premier, relève Sanna Luedi. Est-ce que mon nom sera sali pour toujours? Je n’y ai jamais vraiment pensé mais je veux croire que non. Je sais que je n’ai pas triché et je suis prête à l’expliquer si quelqu’un ne me croit pas.»

Pourtant, le public ne pardonne que rarement aux sportifs tombés dans les mailles du filet. La lutte antidopage est un combat manichéen par excellence, entre le bien et le mal. Si la sanction sportive est souvent limitée dans le temps, la sanction morale, elle, est irrévocable.

Créé: 26.01.2019, 10h01

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