L’évêque Morerod a invité la victime de l’abbé à l’évêché

Plus de vingt ans après les abus reprochés à l’abbé Frochaux, une rencontre s’organise pour tenter de réparer aussi les manquements de l’Église d’alors. Pour l’évêque, ce sera une occasion de peut-être reprendre la main.

Monseigneur Morerod se sait isolé par rapport à ses cadres qui en savaient plus sur l’abbé que ce qu’ils lui en disaient.

Monseigneur Morerod se sait isolé par rapport à ses cadres qui en savaient plus sur l’abbé que ce qu’ils lui en disaient. Image: Olivier Maire/Keystone

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Ce ne sera pas de gaieté de cœur que Pierre* et son amie Adrienne Cuany reviendront, dans les jours qui viennent, à Fribourg. Car l’affaire de l’abus de l’abbé Frochaux en 1998, présumé innocent malgré sa suspension par Monseigneur Charles Morerod, va connaître un nouvel épisode.

Reste à savoir s’il sera cette fois plus réparateur pour Pierre, celui dont l’abbé aurait abusé dans son chalet de Torgon, alors qu’il avait 17 ans. Des faits d’autant plus graves que Paul Frochaux était alors pour l’adolescent, sur demande de sa mère, un genre de père spirituel.

L’évêque Morerod a ainsi, il y a quelques jours, transmis à Pierre et Madame Cuany une invitation à venir le rencontrer rapidement. Cette dernière, proche de la victime, l’a dès le début beaucoup soutenue dans cette épreuve. Elle l’avait aussi accompagnée à l’évêché lors de la confrontation tendue entre Pierre et Paul Frochaux, fin novembre 2001, à Fribourg déjà.

Un PV de 2001 lapidaire

Lors de cette rencontre nocturne, Adrienne Cuany et Pierre ont ressenti durement l’attitude de Frochaux, qui tentait de culpabiliser sa victime. Étaient aussi présents le vicaire Rémy Berchier, qui dirigeait la séance, et le chancelier Nicolas Betticher, prenant des notes en vue d’un procès-verbal. Le diocèse a d’ailleurs eu bien du mal à retrouver ce PV, fin 2019, quand l’affaire Frochaux, révélée par le «Tages-Anzeiger», a éclaté: on n’en a retrouvé qu’une trace électronique, dans un ordinateur.

Son contenu, que «Le Matin Dimanche» a pu consulter, est aujourd’hui à la base de la relative méfiance avec laquelle la victime et Adrienne Cuany accueillent l’invitation de l’évêque Morerod. Son texte est en effet lacunaire, même en laissant entendre des faits graves, n’indique ni l’âge ni la qualité des intervenants, et surtout pas celle de la victime au moment des abus reprochés à l’abbé Frochaux. Il n’est pas plus clair dans la façon d’exposer les faits, semblant, selon Madame Cuany et Pierre, se contenter de foncer vers sa rapide conclusion: la rencontre sert de règlement final à cette affaire.

L’abbé Betticher, qui en était responsable, n’entend plus s’exprimer tant que les enquêtes (une de police, une interne à l’évêché sur «qui savait quoi», une canonique) sont en cours. Mais l’expérience de celui qui débutait alors au diocèse de Fribourg était déjà grande dans l’exercice d’un PV: Betticher était donc au fait des éléments à ne pas rater dans un tel document, il en avait déjà rédigé de nombreux pour la Conférence des Évêques suisses, et travaillé avec la conseillère fédérale Ruth Metzler. L’évêché devra donner des explications sur la façon dont ce PV de 2001 a été rédigé, et comment il est réapparu.

Ce sera aussi à l’enquête interne lancée par Charles Morerod de déterminer pour quelle raison l’évêché s’est montré incapable de mettre au jour la moindre trace d’une enveloppe contenant le dossier Frochaux de l’époque, et dans lequel une version sur papier du PV était supposée se trouver.

En attendant, Adrienne Cuany et Pierre restent en tractation avec l’évêque pour les modalités de cette nouvelle rencontre dont ils ont accepté le principe. Car si l’évêque semble de «bonne foi», dit Adrienne Cuany, il n’est pas question pour autant de se contenter de quelques mots contrits.

Écouter et comprendre

Du côté de l’Évêché de Fribourg, on en est conscient. Charles Morerod se sait isolé désormais par rapport à ses cadres qui en savaient plus sur Paul Frochaux que ce qu’ils lui en disaient. Il demeure aussi sous le feu des critiques pour une gestion de l’affaire où il est souvent apparu sur la défensive. L’évêque travaille ainsi à ne pas froisser davantage l’étoffe d’une confiance qui reste à reconquérir.

L’idée, laisse-t-on entendre à Fribourg, n’est toutefois pas de proposer à Adrienne Cuany et Pierre un «programme» à la rencontre en préparation. Mais d’abord d’écouter, de comprendre mieux les faits et la douleur de la victime. Cette fois, promet-on à Fribourg, un procès-verbal approuvé par tous les participants sera rédigé. L’évêché rappelle aussi l’enquête canonique menée par l’avocat et ancien juge genevois Maurice Harari, enjoignant tous ceux qui savent quelque chose de cette affaire, ou d’autres cas qui pourrait la concerner, à prendre contact avec lui. Quant à Paul Frochaux, suspendu, il s’est «mis au vert» jusqu’à la fin de l’enquête.

*Nom connu de la rédaction

Créé: 15.02.2020, 22h57

Plainte pénale contre l’évêque

Les libres penseurs estiment que l’évêque Charles Morerod a entravé l’action pénale dans l’affaire Frochaux, en ignorant les activités délictueuses dont le prêtre est accusé. Une plainte sera déposée la semaine prochaine. «Ce religieux a vraisemblablement été protégé de poursuites pénales», explique Valentin Abgottspon, vice-président de l’Association suisse de libre pensée, qui prône une éthique laïque et humaniste.

L’évêque déclare ne pas avoir eu connaissance des faits incriminés lors de son entrée en fonction. Une enquête interne du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg doit clarifier «la non-transmission d’informations, le manque de discernement et la disparition de documents». «Cela ne suffit pas, estime Valentin Abgottspon. Vu la dissimulation systématique d’abus sexuels dans les rangs de l’Église catholique romaine, on s’est rendu compte, à de nombreuses reprises, que l’État de droit doit intervenir.»

Même si Mgr Morerod prétend être un esprit éclairé souhaitant faire la lumière, «l’impression demeure qu’il ne réagit qu’aujourd’hui, suite aux pressions de l’opinion publique et des médias, précise le libre penseur. Certes, il est présumé innocent. Mais je suis devenu très sceptique lorsqu’en matière d’Église et d’abus sexuels, on joue les agneaux immaculés.»

Nadja Pastega

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