Facebook au cœur de la tourmente

Entre fuites de données, amendes en série et tacles en règle de certaines célébrités, jamais le réseau social n’avait été aussi malmené. David Delmi, expert genevois, nous aide à y voir plus clair.

Pas de like pour Mark Zuckerberg. Son entreprise traverse en effet une période plutôt difficile. Image: Alamy

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Rien ne va plus pour Facebook. Alors que les scandales de pertes de données se multiplient – la plateforme vient de verser 550 millions de dollars pour mettre fin à un recours collectif dans l’Illinois – de plus en plus de personnalités exhortent les utilisateurs à quitter la plateforme: «Supprimez Facebook, c’est nul», lâchait la semaine passée encore, sur Twitter, Elon Musk, patron de Tesla. Le CERN, quant à lui, vient d’abandonner l’utilisation de Workplace, version pour les entreprises de Facebook, également par crainte quant au sort réservé à ses données. Le Genevois David Delmi, philosophe des technologies et fondateur de la plateforme Hardah, qui entend promouvoir la confiance numérique, explique les raisons de ce désamour.

Que représente aujourd’hui Facebook pour vous?

En sortant d’HEC, en 2015, j’avais déjà un peu tiré la sonnette d’alarme face à la pauvreté des contenus des réseaux sociaux, imaginant que ça n’allait pas seulement impacter la vie digitale, mais aussi des domaines comme la politique, la vie privée, jusqu’à la manière dont on construit notre identité personnelle. La question centrale est économique. Si Facebook se sent obligé de mettre en avant les contenus «attrape-clics», c’est parce que ces clics sont devenus son business model. La plateforme s’est tellement empressée de croître, qu’à un moment, elle s’est retrouvée avec une quantité gigantesque de données, mais sans se rendre compte de la force de frappe colossale que celles-ci pouvaient avoir sur la vie des gens.

Aujourd’hui, Facebook est un phénomène sociétal monstrueux, qui dépasse de loin le monde digital. Mais aussi un outil démocratique magnifique, comme on a pu le voir avec le Printemps arabe. Il faut simplement trouver un juste milieu: éviter la censure totale, mais sans y laisser dire tout et n’importe quoi. Le problème, c’est que les dirigeants sont persuadés d’œuvrer pour la liberté d’expression, alors qu’ils basculent souvent dans la manipulation. Comme lorsqu’ils prétendaient n’être qu’une plateforme. Non, navré: en choisissant de trier l’information, vous êtes aussi un média! Vous avez une responsabilité et si vous laissez passer des fake news, vous devez en subir les conséquences. C’est pour ça que j’ai voulu créer Hardah, une plateforme reposant sur du contenu beaucoup plus sourcé et fiable.

Avec cette plateforme, vous comptez renforcer la confiance sur internet. Mais comment?

Le problème des réseaux sociaux, c’est qu’ils sont construits en silo: si je suis sur Facebook, celui-ci va tout faire pour que j’y reste. Nous nous sommes demandé comment casser ce mur, afin de rapprocher les réseaux sociaux et apporter une meilleure expérience au niveau du contenu. Plus vous avez de sources pour une information, plus vous pouvez estimer sa crédibilité.

La volée de bois vert qui vise aujourd’hui Facebook est-elle justifiée?

Oui, car ces dirigeants ont commis de grosses erreurs, plus que les autres réseaux sociaux. On leur reproche aussi de n’avoir pas innové depuis leur création, en 2004. Sur ce point, sans Instagram, ils seraient dans une situation catastrophique. Ils se sont contentés d’acheter des applications – WhatsApp, Instagram, Oculus – pour créer un écosystème, ce qui est très intelligent, mais sans réelle vision concrète. Pour le reste, ils sont confrontés au même souci que les autres réseaux sociaux: pour survivre, il faut soit augmenter le nombre d’utilisateurs – là Facebook a un peu atteint son plafond – soit augmenter le prix de la publicité, au risque de voir les grandes marques mettre plus d’annonces chez la concurrence. La solution? Accroître le nombre de pubs vues par chaque utilisateur en lui permettant de cliquer dessus. Pour ce faire, le réseau doit stimuler l’utilisateur et aussi mieux le connaître, et dans ce sens, c’est plus facile de jouer sur la colère, la haine… La plateforme a donc forcé les algorithmes dans ce sens-là. En résumé, pour gagner plus d’argent, ils sont obligés d’user de contenus de plus en plus voyeuristes.

Face aux critiques, Mark Zuckerberg déclarait récemment «ne plus vouloir forcément se faire aimer de ses utilisateurs, mais avant tout être compris». Cela va-t-il changer la donne?

Je ne crois pas. Dans le top management, ils s’imaginaient tous être les nouveaux Steve Jobs, mais ils se sont laissés dépasser par le gigantisme de leur entreprise et n’assument pas leurs responsabilités. Facebook, c’est l’outil N° 1 pour créer des opinions politiques, pour orienter les votes… Un jeune, aujourd’hui, se construit sur Facebook. On a fait un test, en créant six faux profils tenant compte de stéréotypes bien précis: un profil mélenchoniste, un centriste, un lepéniste, etc. On s’est aperçu qu’une info basique, comme l’incendie de Notre-Dame de Paris, l’an dernier, y était traitée de manière totalement différente selon les couleurs de chacun. Sur internet, on a l’impression que tout est pragmatique, neutre, et donc véridique, mais les infos sont en réalité filtrées selon nos orientations politiques.

Concernant toujours les propos de Mark Zuckerberg, peut-on le croire quand il annonce que son principal objectif est maintenant de renforcer la protection de la vie privée des utilisateurs?

J’ai peur que ce ne soit que des belles paroles. Il ne faut pas oublier le scandale monstrueux de Cambridge Analytica (ndlr: qui avait «aspiré» des données de millions d’utilisateurs de Facebook pour les influencer favorablement sur le Brexit ou l’élection de Donald Trump). Le projet de monnaie virtuelle Libra, mis sur pied à Genève, pourrait, s’il est bien géré, devenir une source de revenus pour Facebook, qui deviendrait moins dépendant de la publicité et pourrait travailler plus sereinement à la résolution des problèmes de pertes de données, notamment. Mais Libra est encore très nébuleux. On ne sait pas vers quoi on va. Autre exemple: prenez le bouton «like», une invention loin d’être innocente, qui a instauré l’addiction sur les réseaux sociaux. Chaque fois que vous recevez un like, votre cerveau sécrète de la dopamine, la même que lorsque vous fumez ou jouez au casino. Sauf que sur internet, il n’y a pas de loi pour protéger les utilisateurs et qu’à 12 ans, vous êtes déjà biberonnés à ça. On parle de le supprimer, mais le mal est fait: l’addiction, aujourd’hui, ce sont les «Stories».

Le comédien Sacha Baron Cohen vient d’exhorter les gouvernements à agir en accusant Facebook d’être «la plus grande machine à propagande de l’histoire». C’est vrai?

Il n’a pas tort. Mais il faut se méfier des célébrités qui s’érigent en parangons de la lutte contre la liberté d’expression. Il y a aussi un effet de mode. C’est bien qu’elles s’expriment et participent au débat, mais il faut recouper leur voix avec celles des experts pour bien définir le problème, à savoir: comment amener sur les réseaux sociaux une information constructive, sourcée, fiable? Finalement, c’est une question éminemment philosophique. La presse aussi a mis du temps pour trouver le bon moyen de travailler sur le sujet de la neutralité et de l’objectivité des journalistes.

Facebook peut-il redevenir une machine saine?

Difficile à dire. À travers notre application, on essaie de montrer qu’on peut gagner de l’argent avec les réseaux sociaux sans miser uniquement sur la publicité et la revente de données. Plus on verra des projets démontrer que c’est possible, plus Facebook sera tenté de s’en inspirer, de réaliser une réelle prise de conscience sociétale, et – on l’espère – d’innover enfin.

Créé: 18.02.2020, 13h10

«Chaque fois que vous recevez un like, votre cerveau sécrète de la dopamine, la même que lorsque vous fumez ou jouez au casino»

David Delmi, fondateur de Hardah

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