Dick Marty: «Le mensonge de Pierre Maudet, si effronté, est impardonnable»

Affaire MaudetEn Suisse et à l’étranger, l’ancien procureur a passé sa vie à défendre la vérité. Le Tessinois déplore le discrédit jeté sur la politique suite aux récentes affaires lémaniques.

«Lorsque j’étais conseiller d’État au Tessin, nous ne bénéficions d’aucun forfait. Je crois qu’il y a aujourd’hui plus que jamais un vrai problème avec l’argent», explique l’ancien procureur Dick Marty.

«Lorsque j’étais conseiller d’État au Tessin, nous ne bénéficions d’aucun forfait. Je crois qu’il y a aujourd’hui plus que jamais un vrai problème avec l’argent», explique l’ancien procureur Dick Marty. Image: Yvain Genevay

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Dick Marty, quel est votre sentiment au sujet de la démission de Géraldine Savary et de l’affaire Maudet?

Je suis abasourdi. Je connais Pierre Maudet et surtout Géraldine Savary que j’ai côtoyée longtemps à Berne, au Conseil des États. Leurs erreurs sont tout à fait incompréhensibles. Ils avaient tous les instruments et la stature morale pour comprendre que les comportements qui leur sont reprochés étaient inacceptables. Ils contribuent ainsi à jeter le discrédit sur toute la classe politique. C’est la succession d’affaires qui donne le vertige.

Celle des notes de frais abyssales à Genève choque particulièrement l’opinion publique.

Absolument! C’est très grave, inacceptable, d’autant que ces élus ont des revenus plus que confortables. Dans cette sombre histoire, on méprise totalement l’argent du contribuable. Même une de mes petites-filles, qui a 11 ans, m’a demandé comment on pouvait dépenser 17 000 francs en frais de téléphone. Et puis, je ne parviens pas à comprendre ces frais de taxi aussi fréquents et élevés alors qu’on prône les transports en commun, par ailleurs bien développés à Genève. Si une situation similaire s’était déroulée au Tessin, l’autorité pénale n’aurait pas tergiversé pour ouvrir une procédure. Heureusement que cela a été fait.

Le fait qu’un tel scandale éclate dans l’arc lémanique vous étonne-t-il?

Oui. Habituellement, on a tendance à penser que des choses pareilles peuvent se passer seulement en Valais ou au Tessin! Je suis obligé d’en sourire parce que j’ai des origines dans ces deux cantons. Mais voilà que cela se passe dans des cantons considérés comme vertueux, à l’éthique protestante…

Les mœurs politiques suisses se modifient-elles?

Lorsque j’étais conseiller d’État au Tessin, nous ne bénéficiions d’aucun forfait. Je crois qu’il y a aujourd’hui plus que jamais un vrai problème avec l’argent. Certaines personnes, dès qu’elles atteignent une position avec du pouvoir, estiment que tout leur est permis. Cela commence par se garer là où c’est normalement interdit. Et puis, c’est l’escalade.

Pourtant, l’ivresse du pouvoir chez les politiciens a toujours existé, non?

Je me révolte contre ceux qui disent que tout le monde agit comme ça depuis longtemps. Ce n’est absolument pas vrai. Prenez les invitations à des voyages: je prétends qu’une personne intelligente ne se laisse pas berner et acheter de la sorte. Dès lors que vous acceptez, toutefois, vous n’apparaissez plus comme neutre et indépendant, vous nuisez à votre fonction et à la crédibilité de la politique. Et dans le cas Maudet, il y a une autre composante, primordiale, c’est le mensonge. S’il avait tout de suite dit toute la vérité sur son voyage à Abu Dhabi, s’il avait avoué qu’il avait commis une immense bêtise en assistant à ce grand prix de Formule 1 aux frais de quelqu’un qui a des intérêts dans le canton, ses électeurs, considérant ses qualités, lui auraient pardonné sa faute.

Pierre Maudet n’a donc plus le droit au pardon, selon vous?

Le mensonge n’est pas pardonnable quand il est tellement effronté. Géraldine Savary s’en va pour beaucoup moins; c’est cher payé. Elle mérite le respect et aussi la reconnaissance pour tout ce qu’elle a fait pour la communauté. D’autres, pour des actes plus graves, feraient bien de s’en inspirer. Pour le respect des institutions. Je vous avoue que j’aurais voté pour Maudet au Conseil fédéral. Il avait un grand potentiel, de même que Géraldine Savary. Après Alain Berset, on pouvait logiquement penser à elle pour le Conseil fédéral. C’est donc un immense gâchis, des talents qui disparaissent de la politique pour des imbécillités. Un gâchis aussi pour notre démocratie qui a besoin d’un grand rapport de confiance envers les institutions.

La recherche de la vérité a dicté votre vie de procureur. N’êtes-vous pas un peu trop sensible au mensonge?

Je me souviens d’un conseiller d’État tessinois dans les années 1970. Une histoire de fraude fiscale. Le montant n’était pas élevé, 10 000 à 15 000 francs. Il a dû démissionner parce qu’il avait menti publiquement. Je pense aussi à l’affaire Jérôme Cahuzac: les yeux dans les yeux, le politicien français déclare qu’il n’a pas de compte en Suisse, ce qui s’est révélé être faux. Cela ne pardonne pas.

Franchement, avec toutes les fonctions politiques que vous avez cumulées, vous n’avez jamais franchi la ligne rouge?

J’ai certainement commis des erreurs. Lorsque j’étais conseiller d’État, un entrepreneur, qui faisait alors beaucoup parler de lui, m’avait invité avec beaucoup d’autres personnalités à visiter ses réalisations dans une république russe; il m’a semblé tout naturel de refuser. Et aux Chambres fédérales, je n’ai pas le souvenir d’avoir été approché…

On avait peut-être trop peur de vous pour oser vous faire ce genre de proposition?

(Il éclate de rire.) Ces gens intéressés ont un assez bon nez en général. Ce que je constate, c’est la drôle de fascination de beaucoup de politiciens pour les hommes riches et le pouvoir. Mais l’argent a un pouvoir dévastateur. C’est incroyable à quel point il fait tomber toute sorte de barrières. Et si l’on n’est pas assez solide, on peut facilement céder. Cela n’est d’ailleurs pas seulement valable pour les politiciens.

Les puissants et leur fortune fascinent tout le monde. Pas vous?

Non! Ce qui m’a le plus touché dans mes rencontres, c’est, pour prendre un exemple, une famille de paysans boliviens à 4200 mètres d’altitude, au bord du lac Titicaca. Ils parlaient de leur métier, de leur vie, de leur pays. C’était tout simplement fascinant. J’en ai appris beaucoup plus là qu’en rencontrant des officiels.

Quelle est la solution pour redorer le blason de cette politique suisse mise à mal?

Qu’il le veuille ou pas, un politicien a aussi une fonction d’exemplarité. Mais attention, il ne faut pas devenir des talibans. Ce n’est pas parce qu’on est invité une fois à un repas ou qu’on reçoit trois bouteilles à Noël qu’il faut en faire toute une histoire.

Faudrait-il un cadre plus strict pour définir ce qui est acceptable?

J’en appelle au bon sens. Comment voulez-vous instaurer des règles? Trois bouteilles de vin, oui? Quatre bouteilles, non? Si un hôpital vous invite à voir les nouvelles salles opératoires, est-ce acceptable? Il faudrait parvenir à réglementer le bon sens, mais c’est impossible. L’unique solution, c’est d’aller vers la transparence la plus complète.

Le sentiment de «tous pourris» est-il réellement dangereux?

Oui, car cela fait le lit des populistes. Des gens vont crier et peut-être recevoir le consensus de la population qui en a marre. Mais ce sont souvent des gens totalement incapables d’assumer ces fonctions politiques. Voilà le drame. Ce sont des types très dangereux. Prenez l’exemple récent du Brésil… Je crains que la façade de cette belle démocratie suisse commence à se fissurer. Et si on continue à fouiller, on peut, potentiellement, avoir encore de mauvaises surprises. Je persiste néanmoins à croire que la majorité de celles et ceux qui s’engagent en politique le fait avec passion et en toute honnêteté.

Créé: 17.11.2018, 23h00

En dates

1989: Procureur général du Tessin, Dick Marty se lance en politique et accède au Conseil d’État, sous la bannière du Parti radical.

1995: Il poursuit sa carrière politique à Berne, au Conseil des États. Il y siégera jusqu’en 2011.

2005: Le Conseil de l’Europe le charge d’enquêter sur l’affaire des prisons secrètes de la CIA. D’autres missions internationales suivront, notamment dans le Caucase du Nord.

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