Des gouttes pour soigner la myopie? À voir...

Un ophtalmologue israélien travaille sur une méthode qui permettrait aux myopes de voir net sans lunettes ni opération

Cette nouvelle technique devrait permettre d'endiguer ce que les spécialistes qualifient d'«épidémie» de myopie.

Cette nouvelle technique devrait permettre d'endiguer ce que les spécialistes qualifient d'«épidémie» de myopie. Image: Howard Sokol / Getty Images

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Des gouttes oculaires pour permettre aux myopes de bien voir sans lunettes, sans lentilles ni chirurgie? C’est l’objectif du Dr David Smadja. Ophtalmologue réputé à l’hôpital Shaare Zedek, à Jérusalem, il travaille en effet à la mise au point d’un concept qu’il dit «révolutionnaire» et pourrait changer la vie de millions de personnes: les Nano Drops.

Concrètement, comme le résume le Dr David Tabibian, chef de clinique à l’Hôpital ophtalmique Jules-Gonin, à Lausanne, le principe de base de ce système innovant est «génial de simplicité» puisqu’il «consiste à modifier le trajet de la lumière dans l’œil» en intervenant sur la cornée.

Or, précise-t-il, la myopie est justement un problème lié à cela: «En schématisant à l’extrême, pour des questions de longueur et de courbure de l’œil, la distance entre la cornée et la rétine est trop importante et cela donne ces erreurs de réfraction qui font que la vision est nette de près mais floue de loin.»

Comment? D’abord, à l’aide d’un petit laser, il s’agit de faire des trous minuscules dans la cornée. L’idée est de tracer un motif optique très précis qui correspond à la correction nécessaire. Ensuite, on instille quelques gouttes d’un collyre renfermant des nanoparticules de protéines. Celles-ci vont aller se loger dans les mini-incisions, ce qui va modifier le point de focale et corriger la vision. En clair: rectifier la surface de l’œil permet de changer ipso facto le chemin de la lumière pour qu’elle arrive à un endroit optimal pour voir bien, même de loin.

Récemment, le Dr Smadja indiquait que ce système a d’ores et déjà été testé sur les yeux de porcs morts, ces animaux ayant un système optique très similaire à celui des humains: «Nous avons obtenu une correction de 3 dioptries. Cela signifie que quelqu’un qui a besoin de lunettes de lecture pourrait maintenant s’en passer!» Il ajoutait que la procédure à appliquer est simplissime, d’autant que «les tissus de l’œil ne sont presque pas impactés avec ce nouveau système».

Et le chercheur de détailler: «Premièrement, les patients mesurent leur vue à l’aide de leur smartphone, via une application spéciale (il en existe déjà). Deuxièmement, par un petit dispositif laser clippé sur le téléphone et lié à une deuxième appli qui est en cours de développement, ils gravent la forme adaptée à leur problématique. Troisièmement, ils instillent des gouttes de Nano Drops!»

Simple en théorie. Évidemment. Mais dans la pratique? C’est là que le bât blesse, notent les spécialistes. Ainsi, pour le Dr Tabibian: «Le Dr Smadja et son équipe (ndlr: notamment des chercheurs de l’Université Bar Ilan de Jérusalem) planchent sur cette procédure depuis deux ou trois ans, et selon la présentation qui en a été faite en 2018 lors d’un congrès international d’ophtalmologie, elle est d’autant plus prometteuse qu’elle se fonde sur l’utilisation des nanotechnologies, dont on voit de plus en plus l’intérêt. Cela dit, cette technique n’a encore été expérimentée que sur des animaux morts!»

Un optimisme nuancé que partage l’ophtalmologue genevoise Alessandra Sansonetti, répondante de la Société suisse d’ophtalmologie: «À première vue, le postulat n’est pas inintéressant, mais il reste encore bien des étapes avant de pouvoir se prononcer!» En gros, relèvent les médecins, il faudra des études in vivo – entendez sur des animaux vivants. Puis obtenir toutes les autorisations nécessaires pour faire des tests sur des êtres humains – ce qui devrait pouvoir commencer d’ici à 2020 ou 2021, assure le Dr Smadja.

Et, dans la foulée, pouvoir répondre à une multitude de questions: y a-t-il des risques à plus ou moins long terme pour les yeux et si oui, lesquels? L’utilisation d’un laser par un particulier est-elle sans danger? Combien de temps l’effet Nano Drops dure-t-il et à quelle cadence faut-il renouveler la procédure? Quels types de mesures d’hygiène cela nécessite-il? Cela marche-t-il pour tous les types de myopie, y compris les plus sévères? À quelle fréquence des contrôles par des professionnels doivent-ils être effectués?

Bref, ce n’est pas demain que la méthode du Dr Smadja sera disponible sur le marché. Il n’empêche que l’espoir se fait jour. Ce qui n’est déjà pas mal quand on sait que le nombre de myopes a doublé depuis quarante ans – un phénomène que les spécialistes lient notamment à l’utilisation de plus en plus intensive des écrans, qui réduisent le champ de vision et limitent l’horizon à 80 cm, voire à 30 cm pour les smartphones. Selon un sondage réalisé en 2018 en Europe, 40% de la population générale est désormais «bigleuse».

«En Asie, la situation est même catastrophique puisque près de 90% des jeunes souffrent de myopie!» déplore la Dre Sansonetti. Qui conclut: «D’après les toutes dernières projections auxquelles nous venons d’avoir accès, 50% de la population mondiale sera myope d’ici à 2050.»

C’est dire si ce collyre à nanoparticules pourrait rendre service. Mais en attendant de pouvoir compter sur cette technologie, d’autres moyens sont déjà disponibles…


Freiner la myopie

Pour endiguer ce que les spécialistes qualifient d’«épidémie», la recherche tente de ralentir le processus chez les enfants afin qu’ils ne soient pas trop myopes adultes: «Au-delà de moins 5 dioptries, le risque de maladies oculaires graves augmente: glaucome, cataracte plus précoce, problèmes rétiniens – des complications qui font que la myopie est la troisième cause de cécité dans le monde! s’inquiète l’ophtalmologue Alessandra Sansonetti.

En plus des contrôles fréquents pour réadapter la correction optique, des méthodes sont intéressantes durant l’enfance et l’adolescence, quand ce trouble croît le plus: l’orthokératologie ou le port de lentilles multifocales (lire encadré ci-dessous). Il semble que des gouttes d’atropine (ndlr: substance qui dilate la pupille et bloque l’accommodation de l’œil) instillées à doses infinitésimales freinent aussi la progression.»

Mais, relativise la spécialiste, «il y a un gros bémol: on ignore quelle est la durabilité de ces techniques. On constate souvent un effet «rebond», soit une perte du gain obtenu à l’arrêt du traitement et, au final, la diminution réelle de valeur de la myopie n’est pas si grand.»

Selon elle, et selon Philippe Lutz, spécialiste chez Kress Opticien, à Genève, la meilleure option est plus basique: «Le grand air une à deux heures par jour! Cela paraît bête, mais ça marche!» Ce que prouvent des études: «Les activités extérieures réduisent la progression myopique de 30 à 40%.»

«C’est probablement parce qu’en ne devant plus s’accommoder à une vision rapprochée, les yeux peuvent se mettre au repos. Et même si on ne sait pas encore trop de quoi il retourne, il y a peut-être un effet du soleil et de la vitamine D en parallèle», conclut la Dre Sansonetti.


Les techniques «douces»

Les lunettes sténopéïques: Avec leurs grilles en lieu et place de verres, ces drôles de bésicles à porter de 15 à 30 minutes par jour (et surtout pas quand on pratique des activités nécessitant de voir autour de soi: conduite, sport, etc.) sont censées reposer les yeux et améliorer la vue par un rétrécissement de la vision périphérique. De par leur petite taille, les trous ne laissent en effet passer qu’un rai de lumière.

Cela induit une augmentation de la profondeur de champ et une réduction de l’accommodation oculaire. Si ces lunettes facilement disponibles dans le commerce font aujourd’hui beaucoup d’adeptes, elles convainquent moins les spécialistes: «Leur efficacité n’a jamais été démontrée scientifiquement», tempère Philippe Lutz, opticien.

Le yoga des yeux: Mis au point dans les années 1920 par un ophtalmologue américain, cette «gym oculaire» améliore le pouvoir d’accommodation de l’œil et permet des résultats «fantastiques», s’enthousiasme la Dre Alessandra Sansonetti, qui nuance toutefois: «C’est très astreignant car il faut faire les exercices tous les jours. Hormis cela, comme le yoga en général, cela fait clairement du bien, surtout chez les presbytes ou les hypermétropes.»


Les opérations

«Les méthodes opératoires varient en fonction du degré de myopie qu’on souhaite réduire, mais le principe de base est identique: on creuse la cornée pour la modeler et ainsi régler la courbure de l’œil», explique Alessandra Sansonetti, ophtalmologue. Dans le détail:

PKR, pour photokératectomie réfractive: À l’aide du laser, le chirurgien «rase» un peu de cornée, ce qui permet de modifier le pouvoir optique.

Lasik, pour Laser in situ keratomileusis: Le médecin découpe au laser une espèce de petit hublot dans la cornée. Il soulève celui-ci selon des calculs évidemment très précis et le repositionne après avoir sculpté le tissu cornéen afin d’en modifier la courbure.

Smile, pour Small Incision Lenticule Extraction: Une petite lentille dont l’épaisseur dépend du défaut à corriger est prédécoupée dans la cornée puis, par une incision au laser, est retirée.

Lentille intraoculaire: Le médecin insère une lentille directement à l’intérieur de l’œil. Cette intervention est envisagée quand, par exemple, la cornée est trop fine pour être «rabotée».

Bien qu’éprouvées, ces techniques ne sont pas anodines, enchaîne la Dre Sansonetti: «Elles peuvent induire des effets secondaires tels que des éblouissements, une sécheresse oculaire ou des picotements. Par ailleurs, même si on règle le défaut optique en modifiant l’œil, qui n’est du coup plus intègre, on n’enlève pas les maladies myopiques intrinsèques. Sans compter qu’on ne peut pas garantir qu’un patient ne devra plus jamais porter de lunettes ou de lentilles: la cornée est un tissu vivant qui évolue et, l’âge aidant, elle se modifie. Et la vue avec!»


Les lentilles «nouvelle génération»

L’orthokératologie, lentilles à porter la nuit: souvent recommandée aux enfants dont la myopie évolue (trop) vite et idéale pour les sportifs, entre autres, cette méthode de correction et de ralentissement de la progression agit pendant le sommeil. Le principe: en mettant ces lentilles rigides pour dormir, on modifie en surface et en douceur la courbure de la cornée, ce qui change la focalisation de l’image sur la rétine et améliore le pouvoir optique, explique en substance Philippe Lutz, opticien. Au réveil, on les retire et la vision est nette pour toute la journée.

«Pour autant qu’on ne soit pas trop myope!» nuance la Dre Alessandra Sansonetti, qui remarque que si cette technique est positive, elle est «assez contraignante»: il faut mettre ses lentilles toutes les nuits, effectuer des contrôles réguliers et se montrer rigoureux en matière d’hygiène et d’entretien.

Lentilles souples multifocales: elles défocalisent l’image qui arrive sur la rétine. «Comme avec les lentilles d’orthokératologie, on n’a pas la même correction au centre et au bord, précise Philippe Lutz. Grâce à cela, on freine la croissance de l’œil – déjà trop long quand il est myope – ce qui ralentit l’évolution de ce trouble.»

Créé: 20.05.2019, 20h22

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