«C’était un prof plus sympa que la moyenne, attentif, gentil… Il cachait bien son jeu»

Condamné mardi à 40 mois de prison pour abus sexuels sur des fillettes, un ex-instituteur de Sierre (VS) va faire appel. Bien que quatre des sept écolières sont entre-temps devenues majeures, les juges ne les ont pas interrogées. Nous avons rencontré l’une d’elles.

Mila* avait 12 ans lorsque celui qui avait été son maître durant une année au centre scolaire Beaulieu a été mis 
à pied, puis licencié, mais est resté libre. Elle en a aujourd’hui 18: «Depuis mardi, on sait qui ment.»

Mila* avait 12 ans lorsque celui qui avait été son maître durant une année au centre scolaire Beaulieu a été mis à pied, puis licencié, mais est resté libre. Elle en a aujourd’hui 18: «Depuis mardi, on sait qui ment.» Image: Sedrik Nemeth

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Mila* avait entre 10 et 11 ans en cette année scolaire 2011-2012. Elle a dû attendre le début de cette semaine pour que celui qui fut son instituteur à l’école primaire Beaulieu de Sierre soit enfin jugé. L’enquête dirigée contre lui pour actes d’ordre sexuel avec des enfants avait pourtant été ouverte à l’automne 2013 déjà, ce qui avait engendré sa mise à pied puis son licenciement.

Lors de son réquisitoire, lundi, le procureur Alexandre Sudan s’est excusé pour la durée des investigations, qui ont été dirigées par trois magistrats différents. «Plus les années passaient, nous confie l’ex-élève devenue apprentie, plus mon traumatisme s’est renforcé, sachant qu’il avait été laissé en liberté. J’aurais pu le croiser en ville à tout moment.»

Mila est l’une des sept écolières dont la famille a porté plainte contre Bernard*, l’ex-enseignant (lui-même père de préados) âgé maintenant de 48 ans. Elle est aujourd’hui majeure, comme trois autres plaignantes. Elle est surtout l’une des trois élèves qui auraient prodigué une fellation à l’instituteur sans le savoir, les yeux bandés, dans le cadre d’une dégustation de fruits à l’aveugle.

Bien qu’elles n’aient pas été interrogées lors du procès, les jeunes femmes ont toutes été jugées «crédibles» par le tribunal de Sierre, qui a statué à partir de leurs déclarations faites en cours d’instruction. Celles de l’accusé, qui ne concède que des actes de voyeurisme, seraient «contradictoires». La Cour l’a condamné à 40 mois de prison ferme, assortis d’une interdiction d’exercer tout métier en contact avec des mineurs durant cinq ans. Une peine identique à celle requise par le procureur Sudan. Seule la mesure de traitement psychiatrique ambulatoire n’a pas été prononcée, l’expert mandaté par la justice étant d’avis que la thérapie serait sans effet tant que l’homme est dans le déni.

La défense, qui avait plaidé l’acquittement et réclamé 50 000 francs d’indemnités, a déjà annoncé qu’un recours serait déposé contre ce verdict. Ainsi que contre l’incarcération de son client dans l’attente du procès en appel. «On s’y attendait, mais j’ai la conscience tranquille: depuis mardi on sait qui ment, reprend l’apprentie. Il est grand temps pour lui d’assumer ce qu’il a fait.» Mila n’a pas eu la force d’assister au jugement de son ancien prof. «J’avais trop peur de croiser son regard, plus de sept ans après ce qui s’est passé… C’était trop dur.»

La journée de lundi n’en a pas été moins éprouvante pour elle. «J’étais à mon travail, où la radio reste allumée. Je n’y croyais pas quand j’ai entendu qu’il ne s’était pas présenté au tribunal: il avait déjà fait le coup en février en produisant un certificat médical!» Ajourné il y a trois mois, le procès a bien failli être une nouvelle fois reporté: ce père de famille et époux d’une institutrice s’était fait hospitaliser in extremis en psychiatrie pour soigner sa dépression. La Cour a ordonné qu’un mandat d’amener soit délivré contre lui. Une demi-heure plus tard, le quadragénaire entrait menotté dans la salle d’audience.

«C’était un maître beaucoup plus sympa que la moyenne: supergentil, à l’écoute, attentif à tous nos problèmes, personnels comme familiaux. Il cachait bien son jeu…» se souvient Mila. Apprécié autant des élèves que du corps enseignant. Lorsqu’il a été entendu par la police, le directeur des écoles de Sierre a déclaré que s’il devait recommander dix instituteurs, de toute sa carrière, Bernard en ferait partie. «Un jour, il nous a demandé de nous interroger sur le quotidien des aveugles et sourds-muets, témoigne la jeune femme. Pour qu’on puisse se mettre dans la peau de ces personnes, il a lancé l’idée de ces expériences d’éveil aux sens. C’était sur une base volontaire, mais on était gamins: on voulait tous y participer! D’autant plus que ceux qui avaient le plus de points à ces ateliers avaient le droit d’être dispensés de certains devoirs… C’est ce qui nous a motivés.»

«J’ai bien vu que ce n’était pas un fruit»

Proposé entre 2011 et 2013 à ses deux classes successives d’écoliers de 9 à 11 ans, le premier «atelier» consistait à prendre une douche les yeux bandés, ou avec un casque de moto à la visière recouverte de ruban adhésif noir, avant de se rhabiller, toujours à l’aveugle. Le tout après le cours de gym donné par ses soins. «J’y ai participé deux fois, confie Mila. Deux volontaires du même sexe étaient sélectionnés, et ils ou elles prenaient leur douche avant le restant de la classe. La deuxième fois, j’ai triché en soulevant un peu le casque et en regardant par le bas, c’est là que j’ai remarqué les pieds de notre maître alors qu’on était nues…» S’il a reconnu au cours de l’enquête avoir eu à plusieurs reprises une érection en observant les fillettes depuis le vestiaire et s’être ensuite masturbé dans un local réservé aux enseignants, le pervers assure que les élèves étaient en sous-vêtements lorsqu’il les épiait.

La deuxième «expérience sensorielle» consistait en une dégustation de fruits. Un outil pédagogique prévu par le programme didactique Senso5, dispensé dans les écoles valaisannes dans le cadre de l’éducation nutritionnelle. Le quadragénaire faisait asseoir les volontaires aux yeux bandés dans une salle d’appui aux stores baissés, à califourchon sur une chaise, le buste face au dossier et les mains dans le dos. «J’avais de nouveau regardé en direction du sol – un bandeau sur mes yeux –, et j’ai très bien vu que ce n’était pas un fruit mais un pénis», précise Mila. «C’était clair, net et précis.» L’apprentie compte bien assister au procès en appel de Bernard. «Je crois que ça me soulagerait d’entendre moi-même ce qu’il a vraiment à dire pour sa défense.»

*Prénoms d’emprunt

Créé: 25.05.2019, 23h00

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