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Concerts et pandémieLe live streaming, bouée de sauvetage du classique

Coupés de leur public, orchestres et petites formations font des bonds de géant dans la captation et la diffusion digitale. Un ersatz efficace en attendant la sortie du tunnel.

Les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande et leur chef Jonathan Nott occupent tout le Victoria Hall lors de la captation réalisée par la RTS de la «Neuvième symphonie» de Beethoven en juin dernier. Le concert a été notamment diffusé en live streaming.
Les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande et leur chef Jonathan Nott occupent tout le Victoria Hall lors de la captation réalisée par la RTS de la «Neuvième symphonie» de Beethoven en juin dernier. Le concert a été notamment diffusé en live streaming.
JAY LOUVION/RTS

Mercredi soir, ce sera l’heure des spectres. Avec un parterre et des balcons rigoureusement désertés par les mélomanes, le Victoria Hall prendra des allures de vaisseau fantôme. Sur scène, une formation majeure, l’Orchestre de la Suisse romande (OSR), et une pianiste de renom, la fougueuse Khatia Buniatishvili, y prendront place, mais ils devront défier un vide abyssal. Car tout ce qu’ils produiront sur les planches ne sera accueilli par aucun applaudissement ni ovations collectives. On pourra tout au plus saluer leur performance de manière atomisée, chacun chez soi, face à un écran. Des caméras et un dispositif technologique léger mais de pointe se chargeront désormais de renouer le lien rompu entre artistes et public. Nous voilà donc plongés dans l’ère du live streaming, variante virtuelle qui tente de pallier les mesures sanitaires astreignantes qu’impose la présence du virus.

Ce tournant, pour éloigné qu’il soit de l’expérience irremplaçable du concert traditionnel, se répand à très grande vitesse auprès des formations actives dans le domaine, imposantes ou petites, sous nos latitudes et partout ailleurs. Notre région ne fait pas exception et se rallie sans hésiter à cette solution. Ainsi, l’Orchestre de chambre de Genève (OCG) n’a pas hésité, le 4 novembre dernier, à faire appel à son partenaire de longue date, Léman Bleu, pour déployer le dispositif nécessaire à la captation et à la diffusion de son concert. Le résultat? Épatant. «Le lendemain, le compte Facebook de la chaîne comptait 25’000 vues de la soirée, relève Caroline de Senger, à la tête de cette opération et responsable des relations publiques de l’OCG. Nous n’avons pas encore les données concernant notre site, mais les chiffres seront tout aussi impressionnants. Face à ce succès, Léman Bleu nous propose de répéter l’expérience pour les concerts à venir.»

Une stratégie remodelée

S’appuyer sur acteur média établi dans l’audiovisuel relève, par les temps qui courent, de l’atout stratégique majeur en termes de visibilité. L’Orchestre de la Suisse romande, qui est lié depuis plusieurs décennies par une convention avec la RTS, en a profité lui aussi pour cheminer sur ce même terrain. Au mois de juin déjà, alors que la sortie du premier confinement se dessinait à peine, une première opération a eu lieu. «Nous avons obtenu une autorisation spéciale pour occuper le Victoria Hall, se souvient le directeur général de l’OSR Steve Roger. Les musiciens dispatchés partout dans la salle, et leur chef Jonathan Nott au centre du parterre, ont joué la «Neuvième Symphonie» de Beethoven.» Ce premier essai a donné lieu à une diffusion live, mais il a surtout permis d’envisager le remodelage des stratégies de visibilité de la formation. «Lorsqu’on constate que le concert de l’ONU, que nous avons donné le 24 octobre dernier, a été vu dans 55 pays, on ne peut que mesurer l’importance de ce moyen de diffusion, ajoute le directeur. Aucun autre ne peut rivaliser avec sa force de pénétration.»

«L’idéal aurait été de pouvoir disposer d’une salle équipée de moyens de production propres, comme peuvent le faire par exemple les Berliner Philharmoniker.»

Steve Roger, directeur général de l’OSR

Désormais, l’OSR envisage de poursuivre l’expérience lors des prochains rendez-vous, en s’appuyant aussi sur d’autres entreprises actives dans la production vidéo. Des concerts, tout comme des directs depuis les répétitions, seront au menu. «L’idéal aurait été de pouvoir disposer d’une salle équipée de moyens de production propres, comme peuvent le faire par exemple les Berliner Philharmoniker. Ceux-ci proposent très régulièrement des concerts en ligne moyennant l’achat du contenu, conclut Steve Roger. C’est ce à quoi nous aspirons avec la réalisation de la Cité de la Musique.»

Sur une autre scène de prestige, celle du Grand Théâtre, on a réactivé la plateforme digitale déjà présente sur le site internet lors de la première vague. «Les détenteurs d’un billet pour «L’Affaire Makropoulos», dont les représentations ont dû être interrompues, peuvent voir ou revoir cette production, indique le directeur de la maison Aviel Cahn. La suite? Nous avons beaucoup de projets de captation de contenus qui verront la participation, par exemple, de l’ensemble des jeunes chanteurs en résidence ici. Il y aura aussi des contenus en lien avec la prochaine production du ballet, «Hors Cadre» de Sidi Larbi Cherkaoui; des interviews des artistes impliqués et la diffusion de la captation d’«Exhibition» réalisée lors de sa création en 2016.» Aujourd’hui, alors que beaucoup reste à faire, la direction se réjouit d’avoir ouvert un poste de réalisateur vidéo et de pouvoir compter sur son département son/vidéo.

Dans d’autres contextes, les moyens à disposition sont nettement moins conséquents, mais la réduction, voire la disparition de certains frais liés à la logistique traditionnelles permet de financer une partie des coûts liés aux captations. Reste pour tous une envie et un besoin identique de rebondir par voie de streaming. L’ensemble Gli Angeli, spécialisé dans le répertoire vocal baroque, en a fait la preuve. Un de ses projets, la monumentale intégrale des «Cantates» de Bach, s’est ainsi poursuivi le 2 novembre dernier, en parfait huis clos, entre les murs du Temple de Saint-Gervais, sous les yeux de plusieurs caméras. Ailleurs, d’autres yeux, humains ceux-là, ont pu suivre en direct le concert.

Tournée virtuelle

Dans un tout autre répertoire, celui de la création contemporaine, l’ensemble Contrechamps ne déroge pas à ce mouvement collectif. Durant le premier confinement déjà, il a remplacé la tournée prévue au Mexique par un périple virtuel qui a généré des contenus variés. Ce n’est pas tout: des «Duets for one», sortes de dialogues à distance entre artistes invités et bloqués par le virus, ont aussi fait leur apparition sur le site de la formation. Cette dynamique est appelée à se poursuivre: «Nous faisons nous aussi appel à des professionnels pour capter et diffuser nos prochains concerts, explique l’administratrice Aurore Bui. Nous réfléchissons désormais à la manière de valoriser ces contenus et le travail qu’ils ont nécessité, en les diffusant largement et sous des formats divers.»

Un dernier exemple enfin? C’est l’histoire d’une autre soirée faite de grands vides: celle de la série Swiss Chamber Concerts initiée Daniel Haefliger. À Genève, le musicien a fait appel à six caméras pour contrer le spectre d’une nouvelle annulation. Avec les moyens du bord, le rendez-vous de dimanche 22 novembre a pu être maintenu. «Nous avons l’habitude de lutter, conclu le directeur. Rien n’a été facile dans ce que nous avons fait jusqu’à aujourd’hui et au fond, nous ne découvrons rien dans le contexte difficile que nous traversons.»