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Le pastel dans la peauLe Grammont, sommet d’une obsession artistique

Si John Francis Lecoultre s’invite pour l’été chez Le Corbusier à Corseaux, ce n’est pas un hasard. La montagne valaisanne avait les faveurs de l’architecte comme de sa famille.

John Francis Lecoultre a dessiné au pastel le «Grammont» dont ce format (34, 5 x 48 cm), saisissant ses multiples  humeurs journalières et saisonnières.
John Francis Lecoultre a dessiné au pastel le «Grammont» dont ce format (34, 5 x 48 cm), saisissant ses multiples humeurs journalières et saisonnières.
CALL ME EDOUARD, 2020
La filiation avec Ferdinand Hodler se lit parfois dans le trait, parfois dans le choix d’un angle ou alors dans le traitement presque psychologique des atmosphères comme dans «Grammont, lumière du  matin», (27,5 x 49 cm).
La filiation avec Ferdinand Hodler se lit parfois dans le trait, parfois dans le choix d’un angle ou alors dans le traitement presque psychologique des atmosphères comme dans «Grammont, lumière du matin», (27,5 x 49 cm).
CALL ME EDOUARD, 2020
Evolène propose une balade de 1h30 dans la nature entre les pastels de John Francis Lecoultre reproduits sur d’immenses bâches.
Evolène propose une balade de 1h30 dans la nature entre les pastels de John Francis Lecoultre reproduits sur d’immenses bâches.
Patrick Moser
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Il faut presque une loupe pour débusquer le nom de l’artiste planqué au bas des pastels comme si JF Lecoultre s’inclinait face à la nature qu’il capture. Il arrive même que la signature du Montreusien accroché pour l’été à la Villa Le Lac n’y soit pas, signe d’un observateur qui ne ferait que passer, à la fois ébloui et humble. Sacrée retenue! L’homme l’a dressée tel un paravent opaque qui a fini par dissimuler sa foi en son art de paysagiste épris des tempéraments de la nature. Alors… on l’a oublié. Un peu. Mais l’été 2020 est le sien avec l’expo dans les murs de Le Corbusier à Corseaux, celle de l’atelier Othal à Sion et les reproductions suspendues en plein air à Evolène.

Né au Locle dans une famille d’artisans, arrivé sur la Riviera une année après, formé à l’École d’art de La Chaux-de-Fonds, John Francis Lecoultre avait pourtant tout juste. Le grand saut à Paris pour concrétiser ses rêves. Des participations remarquées au Salon d’Automne. Des allers-retours vers la Suisse pour collaborer avec Ernest Biéler. Et d’autres commandes dont celle pour le porche du temple de Clarens. Mais l’artiste qui avait pris sur lui de raturer son passeport à la ligne «profession» pour remplacer «bijoutier» par «peintre» a fini par se retirer plutôt que d’imposer son œuvre pastel. Résultat tout en finesse d’un autre choix, à contre-courant des goûts formatés par les modes.

Une icône familiale

Des pages et des pages de nature conservées par ses sœurs – il était le seul garçon d’une fratrie de cinq – dans une villa du bord du lac à Clarens. Aujourd’hui, c’est sa fille, spécialiste du peintre François Bocion, qui l’habite. «Ma grand-mère y avait stocké le travail d’avant-guerre et c’est en héritant de cette maison il y a dix ans que j’ai découvert beaucoup de pièces, j’en découvre encore.» Béatrice Aubert-Lecoultre a pris le temps d’explorer les pastels de ce discret qu’elle n’a presque pas vu peindre. Le temps de la retenue mais aussi du recul afin de pouvoir assumer, en historienne de l’art, «ce patrimoine qui doit être mis en évidence, ce travail des années 30 à 60 qui mérite d’être vu d’autant qu’il peut désormais être considéré comme appartenant à l’histoire en s’inscrivant dans quelque chose qui existe. C’est comme ça, à un moment donné, les choses sont mûres.»

«J’aimerais pour finir une photo étincelante de face sans premier plan: direct le Grammont.»

Le Corbusier, architecte, dans une lettre à sa mère en 1947

Elles sont incroyablement prenantes, aussi! Sur les murs colorés signés Le Corbusier, les pastels de John Francis Lecoultre flirtent avec le grain du papier, jouent avec les formats, assurent empreintes et caresses tout en vibrant encore de la ferveur inaltérée d’un artiste pour le Grammont, ses 2172 mètres, ses humeurs journalières et saisonnières. Bien sûr… il a peint autre chose. D’autres sommets valaisans avec le doigté d’un sculpteur. Les bords du Rhône, Montreux, Lavaux, l’Italie avec l’enthousiasme d’un coloriste et la perspicacité d’un sondeur d’âme. Mais Patrick Moser, conservateur de la Villa Le Lac, n’a pas choisi ses «Grammont» par hasard.

La trouée ouverte par Le Corbusier dans le mur d’enceinte de sa «machine à habiter» ne cadre-t-elle pas le sommet valaisan, véritable icône de la famille Jeanneret? «C’est la montagne dont ils parlent le plus dans leur correspondance». La mère, Marie-Charlotte-Amélie le décrivait comme une «immense bête apocalyptique dans la mer Lémane». Le père, Georges-Edouard, l’a peint «panorama unique, merveilleux, indescriptible» dans le seul tableau connu de lui. Et le fils écrivait depuis Paris pour obtenir une «photo étincelante de face sans premier plan: direct le Grammont.» Sommet qu’il a également dessiné.

Le temps arrêté

L’exposition ne repose toutefois pas sur la seule analogie! «Les connexions sont nombreuses, promet Patrick Moser. Nés dans le même canton, Le Corbusier (1887-1965) et Lecoultre (1905-1990) ont tous deux été formés au métier d’orfèvre et surtout tous deux sont de véritables éponges, puisant dans le réel pour en faire une synthèse artistique. Cela fait donc vraiment sens d’avoir ces pastels ici, de magnifiques pièces dont on a l’impression qu’elles ont été terminées hier. Tant rien ne semble avoir changé entre le moment où le peintre a appliqué la couleur et celui de leur contemplation.»

«Rien ne semble avoir changé entre le moment où le peintre a appliqué la couleur et celui de la contemplation des pastels.»

Patrick Moser, conservateur de La Villa Le Lac à Corseaux

L’éternité, Lecoultre la gagne encore traits après traits, extrêmement volubiles, ils fondent un questionnement formel sans fin qui renvoie parfois à Ferdinand Hodler comme, d’ailleurs, dans le choix des angles de vue et d’une lecture presque psychologique des atmosphères. Parti à l’assaut du Grammont comme on part en aventure, sûr de ses arrières mais libre, le pastelliste frôle parfois l’abstrait pour ne distiller qu’un sentiment de nature. Et… là aussi, il y a du Hodler ou du Monet dans ses «Nymphéas», mais surtout un temps que Lecoultre a choisi d’arrêter.

«En fait, sourit Béatrice Aubert-Lecoultre, je suis la fille d’un jeune peintre qui avait de l’avenir. Lors de notre dernière séance de pose, j’avais essayé de le faire parler de son existence entre Paris, la Suisse, la Bretagne, l’Italie. Il m’avait répondu ne pas se souvenir comme pour ne pas avoir à dire. Les tourments de la guerre avaient dû le casser.»

Corseaux, Villa le Lac
Jusqu’au 20 décembre,
ve-sa-di (11h-17h)
www.villalelac.ch
Evolène, entre le Lac d’Arbey et les Farquès,
Jusqu’au 1er nov, balade 1h30