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Dürrenmatt au théâtreLe dramaturge alémanique grince toujours avec sa «Visite de la vieille dame»

Le centenaire du fameux auteur alémanique est l’occasion de rappeler qu’il fut d’abord un homme qui écrivait pour les planches, aux textes souvent montés en Suisse romande.

«La visite de la vieille dame» dans la version, masquée, d’Omar Porras qui a toujours  joué le rôle-titre, même dans les deux reprises de la pièce. 
«La visite de la vieille dame» dans la version, masquée, d’Omar Porras qui a toujours joué le rôle-titre, même dans les deux reprises de la pièce. 
VANAPPELGHEM

Friedrich Dürrenmatt doit une grande partie de son salut littéraire en Suisse romande à deux de ses pièces, «Les physiciens» et, surtout, à «La visite de la vieille dame». Non pas que les lecteurs se les arrachent en librairie mais parce que ses deux textes figurent encore en bonne place des lectures scolaires. Les jeunes étudiants romands passent ainsi le plus souvent par la case Dürrenmatt et personne ne s’en plaindra pour autant que l’on place l’esprit critique et sarcastique dans la liste des exigences pédagogiques. Car son art du grotesque et de la satire s’exprime au plus haut dans son théâtre corrosif.

Si le jeune écrivain commence sa carrière en dramaturge avec, dès 1947, la création de «Les fous de Dieu (Es steht geschrieben)» qui provoque un scandale à Zurich où elle est jouée au Schauspielhaus, il faudra attendre un peu pour que ses pièces arrivent dans la partie francophone du pays. «C’est Charles Apothéloz, à l’époque du Centre dramatique romand, qui monte plusieurs de ses pièces au début des années 1960», rappelle René Zahnd, ancien directeur de Vidy qui, avec Hélène Mauler, a retraduit trois pièces de Dürrenmatt pour les Éditions de l’Arche.

Introduit par Charles Apothéloz

En effet, le fameux homme de théâtre vaudois met en scène à Lausanne «Romulus le Grand» en 1960, puis «La visite de la vieille dame» en 1961 et crée en français «Les physiciens» en 1962 et, finalement, «Hercule et les écuries d’Augias», dont la première a lieu au moment où Expo 64 va fermer. Si René Zahnd rappelle que certaines pièces de Dürrenmatt sont encore régulièrement jouées, comme «Play Strindberg» ou «La panne» qu’il avait lui-même programmée il y a quelques années dans la mise en scène de Jean-Yves Ruf à Vidy, il salue la version de «La visite de la vieille dame» d’Omar Porras comme l’une des relectures les plus vivifiantes du répertoire de l’auteur.

«Dürrenmatt était un contestataire, un auteur qui entrait en résonance avec ma situation de l’époque, alors que j’étais très engagé au Garage, dans le milieu des squats genevois qui luttait contre la spéculation immobilière. Dans un sens, il nous représentait.»

Omar Porras, metteur en scène et directeur du TKM

L’actuel patron du TKM se souvient avoir été impressionné par son discours «Pour Vaclav Havel», «ce miroir acide qu’il tendait aux Suisses» sur lequel il travaille d’ailleurs pour un événement du Centre Dürrenmatt à la fin de l’année. Dès son arrivée dans notre pays, il découvre en parallèle le texte qui lui donnera l’un de ses plus succès. «J’étais curieux, je voulais découvrir les auteurs de ce pays, j’avais entendu parler de la mise en scène de Simon McBurney du Théâtre de la Complicité, mais à l’époque il n’y avait pas internet. Cette pièce m’intéressait par ce qu’elle disait de la corruption, moi qui venais de Colombie. De plus, Dürrenmatt était un contestataire, un auteur qui entrait en résonance avec ma situation de l’époque, alors que j’étais très engagé au Garage, dans le milieu des squats genevois qui luttait contre la spéculation immobilière. Dans un sens, il nous représentait. Comme d’autres grands auteurs, il relie le réel, le politique, à la scène.»

Une vieille dame masquée

L’innovation d’Omar Porras consiste alors à donner une version de «La visite de la vieille dame» avec des acteurs masqués, l’une de ses spécialités, soulignant le grotesque déjà si prégnant chez Dürrenmatt, en le rendant très directement visible grâce au talent de scénographe de son frère Fredy Porras. Omar prend même le rôle-titre de la milliardaire Claire Zahanassian, ce qui n’était pas prévu initialement. «J’ai toujours été fasciné par les transformations du kabuki, mais ce n’était pas l’objectif au début. C’est au fil des répétitions que cette idée s’est imposée.» Depuis sa première mise en scène en 1993, le metteur en scène a déjà repris deux fois la pièce et n’exclut pas de remettre le couvert une quatrième fois! «Cette pièce est dans l’ADN du Teatro Malandro, j’en suis fier car elle a remis en valeur une richesse culturelle suisse qui était un peu négligée, comme l’«Histoire du soldat». Et je pense qu’une compagnie doit garder son répertoire.»

1 commentaire
    Mathilde Lavenex

    Cette est indéniablement l'une des plus fortes et jeunes qui soient. J'en ai vu plusieurs excellentes versions, mais celle d'Omar Porras a été la plus marquante. Quel bonheur ce serait de la revoir une fois encore, quand ce satané virus laissera enfin rouvrir les théâtres !...