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Lettre d’EuropeLe Covid-19, révélateur du déclassement de la France

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Nicolas Baverez
Nicolas Baverez

Les épidémies, comme les grandes crises économiques et les guerres, sont des accélérateurs de l’histoire, qui redéfinissent la hiérarchie des individus, des entreprises et des nations. Le Covid-19 a ainsi été le révélateur impitoyable du déclassement de la France, qui cumule trois crises. Une faillite de la santé publique avec 30.000 morts et une incapacité persistante à tester, isoler et soigner qui laisse le pays à la merci d’une seconde vague - avec pour symbole le fiasco de l’application Covid-19 qui n’a été téléchargée que par 3 % de la population et n’a permis d’identifier que 14 cas pour un coût de 200.000 euros par mois -. La récession la plus profonde du monde développé avec une chute anticipée du PIB de 12,5 % du PIB, un chômage de masse touchant plus de 12 % de la population active et une dette publique de 121 % du PIB à la fin de 2020. Un krach des libertés publiques et une suspension de facto de la justice durant l’état d’urgence sanitaire. Les Français, qui se pensaient protégés par l’Etat qui absorbe 56 % du PIB, sont passés de la sidération face au confinement, qu’ils pensaient réservés à la Chine ou à l’Italie, à la colère. Quatre illusions se sont envolées : la conviction que le système de santé figurait parmi les meilleurs du monde ; la certitude d’être un pays développé maîtrisant les hautes technologies ; la foi dans l’Etat pour gérer les crises et réassurer la nation ; l’existence d’un équilibre de puissance avec l’Allemagne. Il en résulte une immense défiance envers les institutions et les dirigeants qui se traduit par la multiplication des procédures pénales les visant. La France est loin d’être la seule démocratie occidentale à avoir cultivé le déni face aux dérives de la mondialisation, à la dépendance croissante vis-à-vis du total-capitalisme chinois, au capitalisme de bulles, à la montée des menaces émanant du djihadisme et des démocratures. La distribution de revenus ou de dividendes fictifs, l’impasse sur la sécurité, la paralysie des institutions représentatives, le nationalisme à courte vue et l’abandon à la tentation populiste ont été très largement partagés, y compris aux Etats-Unis et au Royaume-Uni. Pour autant, la situation de la France reste spécifique car elle cumule l’incapacité à répondre aux chocs et aux risques du XXIème siècle avec les séquelles de quatre décennies de décrochage. La croissance potentielle et les gains de productivité sont devenus pratiquement nuls. Le plein emploi n’a jamais été rétabli depuis le milieu des années 1970 alors que la dette publique progressait de 20 % à plus de 120 % du PIB en quarante ans. L’Etat est obèse et impotent, ses fonctions régaliennes étant cannibalisées par les transferts sociaux. La nation est en lambeaux, minée par le communautarisme, la haine de classe et la montée de la violence, qui a éclaté au grand jour avec le mouvement des gilets jaunes puis les grèves contre le projet de réforme des retraites. L’engagement légitime en faveur d’une Europe puissance est décrédibilisé par la dérive du pays, qui ouvre par ailleurs de vastes espaces et de grands espoirs aux démagogues.
L’épidémie de Covid-19 s’inscrit ainsi dans une longue série de crises qui, depuis les chocs pétroliers, ont vu la France, loin de se redresser, descendre à chaque fois une marche supplémentaire : durant les récessions des années 1980 et 1990 ; après 2001 quand l’Allemagne se réforma grâce à l’Agenda 2010 lancé par Gerhard Schröder ; en 2008 et 2011, lors du krach de la mondialisation puis de la tourmente de la zone euro, avec le choix calamiteux de l’explosion de la dette publique et du choc fiscal des années 2010-2012 associé à l’austérité budgétaire de l’Union et aux hausses des taux d’intérêt de la BCE en 2008 et 2011.La France se trouve désormais dans la situation de l’Italie à la veille de l’épidémie de coronavirus. Elle est menacée de perdre définitivement la maîtrise de son destin avec une population vieillissante, une longue stagnation, un chômage structurel de masse, une dette publique hors de contrôle qui tendra rapidement vers 180 % du PIB. Et plus encore que l’Italie, la France représente un risque systémique pour l’Union européenne et la zone euro. Le pays n’a pas d’autre choix que d’emprunter, pour la deuxième fois en douze ans, 20 % de son PIB pour tenter de moderniser son économie et sa société. Il pourra aussi bénéficier du plan de relance de l’Union, qui acte une prise de conscience et une mobilisation salutaires de l’Europe. Mais il s’agit de sa dernière chance. En 2008, le krach bancaire avait été bien géré mais la sortie de crise ratée. En 2020, il faut réussir la sortie de crise alors que la gestion de l’épidémie a été défaillante. Et ce d’autant que la solidarité des pays du nord de l’Union n’a de sens que si elle est mise au service du développement des pays du sud et non de la poursuite de leur chute, ce qui suppose qu’ils traitent leurs maux structurels. Pour la France, cela implique la transformation radicale de son modèle économique et social et la reconfiguration de l’Etat, devenu un démultiplicateur de risques. Comme en 1945, la France se trouve donc confrontée à un choix cardinal : la reconduction des erreurs du passé - à travers l’étatisme, le protectionnisme et le malthusianisme au nom d’une conception régressive de l’écologie - ou le pari de la reconstruction. La débâcle sanitaire et économique doit servir d’électrochoc et favoriser une prise de conscience des dirigeants comme des citoyens. Aux premiers, il revient de faire la vérité sur l’instabilité du monde du XXIème siècle, la vulnérabilité du pays et les exigences du redressement qui passe par la priorité donnée à la production, à la sécurité et à l’intégration. Aux seconds, il revient de se mobiliser et de se rassembler autour des changements indispensables au redressement de la France, qui conditionne aussi l’avenir de l’Europe face aux empires qui se disputent la domination du XXIème siècle.