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L’éditorialL’asile, Poggia s’en lave les mains

Genève, terre d’accueil, aurait-elle perdu son âme? La Cité de Calvin, qui doit sa prospérité en bonne partie aux huguenots arrivés lors du grand Refuge, au XVIIe siècle, semble frappée d’amnésie. Le cas de Tahir, ce réfugié rapatrié manu militari en Éthiopie fin janvier laisse songeur. L’homme était affaibli par une grève de la faim et de la soif. Or, si le corps humain peut supporter quelque temps l’absence de nourriture, la privation d’eau le met vite à rude épreuve. Y avait-il dès lors urgence à l’embarquer de force dans un avion, sans transition depuis l’hôpital où il venait d’être examiné? La question se pose quand on sait les conditions éprouvantes de ces vols spéciaux, lors desquels les requérants d’asile déboutés sont parfois entravés.

Une décision cruciale pour la santé d’individus est prise par une entreprise privée qui refuse de répondre aux journalistes et dont les méthodes ont déjà fait scandale par le passé.

L’affaire a divisé jusqu’au Conseil d’État. D’aucuns estiment qu’il avait une marge de manœuvre pour différer ce rapatriement. Le magistrat en charge de la Sécurité et de la Santé, Mauro Poggia, a beau se murer dans le silence et invoquer les prérogatives de la Confédération en matière d’asile, le fait est que les expulsions sont du ressort des cantons. Mais dans un système où les responsabilités sont diluées, chacun se renvoie la balle.

Au bout du compte, une décision cruciale pour la santé d’individus – celle de savoir s’ils sont en état de subir un vol spécial – est prise par une entreprise privée qui refuse de répondre aux journalistes et dont les méthodes ont déjà fait scandale par le passé. En plus, celle-ci a un flagrant conflit d’intérêts financier. De quoi jeter un sérieux doute sur l’impartialité de ses décisions. Pourtant, à Berne, on continue de lui faire confiance, pour des raisons budgétaires dont on cache les détails. Une telle opacité n’est pas admissible dans un État de droit, surtout quand des vies humaines sont en jeu. Toutefois, à Genève, qui se drape dans sa tradition humanitaire, on s’en lave les mains, comme Ponce Pilate.