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Dans le Pérou des années huitanteL’Amérindienne écarlate

Remarqué à Cannes, le premier film de Melina León raconte la quête d’une indigène pour retrouver son bébé enlevé. Poétique et douloureux.

Pour son rôle, la comédienne Pamela Mendoza Arpi a pris 17 kilos pour mieux faire peser ce spleen fataliste propre aux opprimés .
Pour son rôle, la comédienne Pamela Mendoza Arpi a pris 17 kilos pour mieux faire peser ce spleen fataliste propre aux opprimés .
Beatriz Torres

S’il fallait trouver rapidement deux références à «Canción sin nombre» , on pourrait évoquer un croisement entre «La servante écarlate», écrite par Margaret Atwood, et le «Roma» tourné par le Mexicain Alfonso Cuarón. Pourtant, vous ne verrez pas le premier film de la Péruvienne Melina León sur Netflix, malgré son beau parcours dans les festivals, dont la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, l’an dernier.

La metteuse en scène, dans un format 4:3 inspiré par la télévision des années huitante, raconte le Pérou de la même époque, enfermé par ses démons. Celui d’une démocratie corrompue (le président de l’époque, Alan García, s’est suicidé l’an dernier avant que la police ne débarque chez lui), de guérillas de la gauche radicale très actives à cette période (Le Sentier lumineux, notamment; on évalue à 70000 le nombre total de morts entre 1980 et 2000, civils et belligérants confondus), de la lutte des classes et des castes, avec une minorité indigène, parlant le quechua, largement mise de côté.

«Une réalité: celle de bébés enlevés dans des cliniques fantômes»

Dans un noir-blanc – l’hommage à Béla Tarr ou Andrey Zyyaguintsev est assumé – qui met un peu de poésie sur la condition humaine, Melina León fictionnise une réalité. Celle de bébés enlevés dans des cliniques fantômes après qu’elles ont «offert», à coups d’annonces radio diffusées dans les marchés populaires, la gratuité de l’accouchement à des femmes dans le besoin. Celle d’un journal d’opposition, «La República», cofondé par le père de la réalisatrice, qui dénoncera le scandale de l’adoption illégale. Celle d’un journaliste qui, en plus de mener une enquête forcément dangereuse puisque impliquant les autorités politiques et judiciaires, est menacé pour tentertimidementde vivre son homosexualité dans un pays aujourd’hui encore très conservateur sur le sujet.

Il faut bien sûr aussi parler de Pamela Mendoza Arpi. L’actrice principale vient du théâtre «politique» et a été castée dans une barriada de Lima, Villa El Savador: un bidonville, longtemps reconnu pour sa gestion participative exemplaire en matière d’autogestion. Pamela Mendoza Arpi a pris 17 kilos pour mieux faire peser ce spleen fataliste propre aux opprimés, qui se transforme en rage sourde, aussi déterminée que vaine.

«Canción sin nombre», drame de Melina León (Pérou, 97’, 16/16). Cote: XXX