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Lieux de culture et gentrificationL’alternatif, version authentique ou en toc

L’architecte Leticia do Carmo explique comment graffitis et autres interventions artistiques issus de la contre-culture ont été «domestiqués» par les autorités et les privés. Exemples genevois, de Kugler à La Petite Reine.

Genève, le 9 juin 2020.  
L'esthétique de l'alternatif à Genève: exemples de lieux de la contre-culture. Ici, l'usine Kugler à la Jonction. ©Pierre Albouy/Tribune de Genève
Genève, le 9 juin 2020.
L'esthétique de l'alternatif à Genève: exemples de lieux de la contre-culture. Ici, l'usine Kugler à la Jonction. ©Pierre Albouy/Tribune de Genève
©Pierre Albouy

Du haut de l’Usine Kugler, entourée des bus garés à la pointe de la Jonction, un chimpanzé nous contemple. Fresque en noir et blanc, gros plan sur la tête du primate qui tient ses index plantés dans les oreilles. Deux mots encadrent le portrait: «Stay Asleep», continuez de dormir. Le graffiti monumental a été réalisé au début des années 2010. Avec l’aval des associations d’artistes installées dans l’ancienne robinetterie, après soumission d’une maquette du projet. Strictement encadré. Dûment approuvé. Est-ce encore de l’art alternatif?

«Alternatif, oui, dans la mesure où cette forme d’expression visuelle s’inspire des manières de faire propres aux contre-cultures et aux luttes urbaines. Pourtant, il s’agit d’une sélection, donc ce n’est pas le produit d’une contre-culture, ni l’expression d’une résistance marginale ou illégale. D’ailleurs, si Kugler a été un squat, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les nombreuses négociations avec les autorités ont généré un processus de normalisation de l’espace, avec pour conséquences la limitation des interventions créatives sur le site.»

L’esthétique, cette belle affaire

Les propos sont de Leticia do Carmo. Cette architecte de formation mène ses recherches sur les mouvements de résistance culturelle, à Genève, également à Lisbonne, où elle vit désormais, et à Ljubljana, en Slovénie. Son point de vue sur l’Usine Kugler, réputé haut lieu de l’alternatif genevois, est il surprenant? Non, ainsi qu’elle le démontre dans sa contribution à l’ouvrage collectif paru récemment, intitulé «La contre-culture domestiquée», dirigé par le sociologue de l’EPFL Luca Pattaroni. Où l’on apprend ceci: la culture dite alternative a, bien sûr, développé son esthétique propre, non seulement la musique ou l’édition, mais également dans l’espace architectural – ainsi des graffitis ou des affiches. Mais aussi que cette même esthétique est désormais utilisée hors de son terreau d’origine.

Genève, le 9 juin 2020.  
L'esthétique de l'alternatif à Genève: exemples de lieux de la contre-culture. Ici, le bar La Petite Reine à Cornavin. ©Pierre Albouy/Tribune de Genève
Genève, le 9 juin 2020.
L'esthétique de l'alternatif à Genève: exemples de lieux de la contre-culture. Ici, le bar La Petite Reine à Cornavin. ©Pierre Albouy/Tribune de Genève
©Pierre Albouy

Un exemple de cette récupération? On connaît le sympathique bar avec DJ, bonnes bières et terrasse en vis-à-vis de la gare Cornavin, lieu fétiche pour toute une jeunesse bigarrée: La Petite Reine, c’est son nom, tient également son charme de ses étages étroits, de construction ancienne, ainsi que de sa façade bleu-gris, décorée à l’avant d’une végétation stylisée, silhouettes brutes peintes en noir et blanc, évocation d’un trait bédéastique, au-dessus encore son emblématique bicyclette en deux dimensions, fameux grand bi inventé au XIXe siècle. Sur le côté de la bâtisse, on admire encore un élégant graffiti, un drone, filant sous la toiture vers le ciel genevois. Avec, inscrit juste en dessous: «I Drone You.» Traduction possible: «Je te baratine.» La Petite Reine, est-ce un lieu alternatif? Pas au sens historique du terme: ce café-restaurant est une Sàrl, un établissement privé à but lucratif. Rien à voir avec Kugler ni avec le bâtiment voisin, le Pavillon Bleu, que la Ville met à disposition des associations, abondamment graffé et tagué d’ailleurs. Une autre affaire encore. Quant à La Petite Reine, ce qui dans son cas évoque l’alternatif relève uniquement de l’esthétique.

L’esthétique de l’alternatif devient commerciale, répondant aux besoins de la gentrification et du tourisme.

Leticia do Carmo, architecte, chercheuse

Ainsi de suite, Genève, qu’on dit harassée, pas si éteinte en matière de créativité «sauvage», exhibe d’un bout à l’autre de la ville ici ses lieux aux origines contestataires attestées – le Centre culturel de l’Usine, l’Écurie des Cropettes, aux Grottes le Pachinko, à Saint-Jean la Reliure, plus haut, vers la Servette, MottattoM. Et là ses recycleurs, dont le plus populaire reste le Village du Soir, à la Praille, une discothèque sur un site industriel. Ce que d’aucuns qualifient de «contre-culture fake»: «Palettes, vieux meubles, plantes vertes et graffitis constituent dans ce cas du faire semblant, analyse Leticia do Carmo. L’esthétique de l’alternatif devient commerciale, répondant aux demandes de la gentrification et du tourisme.» Ainsi de Genève comme de Berlin, royaume de ce que d’autres qualifient d’esthétique bobo ou hipster. Paris encore, où l’on transforme un immeuble entier en galerie d’art pour inviter la crème des graffeurs du monde entier à œuvrer sur place. Lisbonne aussi.

Genève, le 9 juin 2020.  
L'esthétique de l'alternatif à Genève: exemples de lieux de la contre-culture. Ici, le hall d'entrée de l'Usine. ©Pierre Albouy/Tribune de Genève
Genève, le 9 juin 2020.
L'esthétique de l'alternatif à Genève: exemples de lieux de la contre-culture. Ici, le hall d'entrée de l'Usine. ©Pierre Albouy/Tribune de Genève
©Pierre Albouy

«Lisbonne, raconte Leticia do Carmo, a pu être perçue comme la ville des résistances, tandis que Genève restait la ville des compromis. C’était vrai jusqu’en 2012, lorsque la loi a changé, permettant aux promoteurs de vider les anciens locataires pour tout remettre à neuf. Aujourd’hui, vous trouverez ainsi un lieu culturel dont les espaces communs sont gérés par une agence immobilière: à elle de décider qui peut poser son graffiti en guise «d’embellissement» des locaux.» Et Lisbonne de ressembler de plus en plus à Genève, comme le reste de la Suisse. Là où, rappelle notre interlocutrice, «le délabré n’existe pas, tout est réhabilité, reconstruit et propre».»

Mais si le «fake» n’a rien d’authentique, pourtant il fait mouche. C’est qu’il a tout de même une patine. Ou plutôt l’idée d’une patine… «On retrouve là cette tendance récurrente en Europe à récupérer l’Histoire pour la reconstruire en images. Au XXesiècle, on s’est intéressé à l’esthétique postindustrielle, comme d’autres, durant les siècles précédents, se sont intéressés aux ruines antiques non sans les romantiser. Cette tendance se retrouve aujourd’hui encore, qui récupère l’histoire de la contre-culture, également la culture des milieux marginaux: marins et prostituées sont très à la mode, leur mobilier s’entend.» Et ceci est vrai également, note Leticia do Carmo, pour ces groupes de photographes quêtant l’usine abandonnée, «urban explorers» également séduits par la perspective d’une virée dans les ruines de Tchernobyl.

Tous dans la rue

Des ruines, voilà qui fait de jolies photos. Pour qu’un mouvement culturel se développe, en revanche, il faut plutôt des friches industrielles. Celles qui manquent à Genève. Et permettent d’organiser tout, ensemble, au même endroit. Certes, il y a Kugler, l’Usine. Peut-être y aura-t-il Porteous, aux confins du Rhône?

«Les espaces regroupant diverses activités, de production, de diffusion, de socialisation également, deviennent plus rares. Après la fermeture d’Artamis, toutes les activités ont été disséminées dans la ville. Ces activités, lorsqu’elles se côtoyaient, suscitaient rencontres et projets, désormais plus difficiles à mener en raison de l’éclatement géographique.» Dans ce cas? «Sans lieux, les gens descendent dans la rue.» Dans la rue, où l’on aperçoit à présent de jeunes manifestants – contre le racisme, pour le climat – brandissant pancartes et banderoles récupérant à leur tour cette esthétique particulière. «Laquelle s’exprime dans toutes les formes sauf des lignes droites!» prévient Leticia do Carmo.

«La contre-culture domestiquée. Art, espace et politique dans la ville gentrifiée» Luca Pattaroni (dir.), Ed. MétisPresses, 294 p.