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Lettre d’EuropeL’Allemagne paie-t-elle trop?

En Allemagne, l’idée d’une Europe unie reste populaire. Les quatre libertés fondamentales garanties par le marché unique – la libre circulation des marchandises, des personnes, des services et des capitaux – sont très appréciées et considérées comme une évidence, surtout pour les jeunes générations. La majorité de la population allemande sait que le pays bénéficie de l’intégration européenne, même s’il en est le plus gros contributeur net.

Néanmoins, la direction prise à vive allure par l’Europe en cette crise de coronavirus suscite l’inquiétude de nombreux Allemands. Et de fait, la voie choisie par l’Union européenne avec son futur fonds de relance financé par la dette comporte des risques financiers majeurs – pour l’ensemble de l’Union. Il est clair que les pays injustement et durement touchés par la pandémie méritent un soutien solidaire.

Les terribles images d’Italie et d’Espagne au printemps ont bouleversé toute l’Europe. Les chefs d’État et de gouvernement ont été bien inspirés d’adopter en mai les premières mesures de soutien, telles qu’un fonds commun de 100 milliards d’euros pour financer le chômage partiel et d’autres aides d’urgence. Puis le sommet de juillet a débouché sur un effort autrement important: un fonds de relance de 750 milliards d’euros destiné à amortir l’impact économique dévastateur de la crise tout en renforçant la résilience aux crises et la compétitivité de la communauté entière.

Or, pour la première fois de son histoire, l’Union européenne va s’endetter de façon massive. Les traités fondateurs de l’Union européenne excluaient explicitement une telle compétence en matière de dette. La décision des gouvernements européens d’accorder désormais à Bruxelles ses propres sources de financement – par exemple via une taxe plastique ou une taxe numérique européenne – contrevient elle aussi aux anciennes règles de l’Union européenne. L’accord, qui doit être précisé au cours des prochaines semaines puis approuvé par tous les parlements nationaux, marque sans aucun doute une étape historique.

Le fait qu’une bonne moitié des fonds soient octroyés sous forme de subventions et le reste sous forme de prêts à très long terme témoigne d’un fort esprit de solidarité. En raison de sa capacité financière, l’Allemagne assumera un bon quart du total. Certes, elle pourra également demander à bénéficier de ce nouveau fonds. Mais au final, la contribution financière allemande augmente à nouveau sensiblement. Et comme il faut compter sans le Royaume-Uni, deuxième contributeur net, depuis le Brexit, l’Allemagne assume désormais une part plus importante du budget général de l’Union européenne.

Le montant des contributions auquel le gouvernement fédéral allemand s’est engagé pour les années à venir ne pose toutefois pas problème compte tenu de la vigueur de son économie. En outre, les entreprises allemandes sont si étroitement liées à leurs partenaires européens qu’une revitalisation du marché intérieur est clairement dans l’intérêt du pays. Les États membres de l’Union européenne pourront concurrencer la Chine ou les États-Unis uniquement s’ils font front commun.

Et pourtant, il y a un sérieux hic: l’emprunt commun. Les chefs de gouvernement des Pays-Bas, de l’Autriche, du Danemark, de la Suède et de la Finlande ne sont pas les seuls à mettre en garde contre le danger que l’Union européenne devienne une communauté de dettes. En Allemagne aussi, beaucoup de gens ont du mal à croire la chancelière quand elle parle d’une mesure ponctuelle. Après tout, l’expérience de Bruxelles depuis le début de la crise financière il y a une bonne dizaine d’années apporte de l’eau au moulin des détracteurs.

Cependant, la crise du coronavirus a également déclenché en Allemagne une nouvelle envie de s’endetter. Un retour à l’ancienne discipline budgétaire devrait être de moins en moins populaire sur le plan politique, compte tenu du vieillissement rapide de la population allemande et de l’augmentation des dépenses sociales qu’il engendre.

D’autant que l’on a appris que les pays les plus solides donnent finalement plus aux États affaiblis de l’Union européenne. Tôt ou tard, l’Allemagne cessera d’être un refuge sûr, laissant l’Union européenne à elle-même en des temps troublés.