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Lettre d’EuropeLa Suisse en fait-elle assez pour la protection du climat?

En Suisse, le mouvement pour le climat a déclenché un séisme politique. Mais il ne saurait y avoir de politique climatique radicale dans un pays où la votation populaire peut être brandie à tout moment.

Edgar Schuler, éditorialiste à «Tages-Anzeiger».
Edgar Schuler, éditorialiste à «Tages-Anzeiger».

En 2007, la jeunesse pro-climat d’aujourd’hui avait tout juste quitté ses couches-culottes quand un futur spécialiste en science de l’environnement de Zurich a anticipé leur style de campagne radical. Bastien Girod n’organisait pas de grève scolaire, mais posait nu pour atteindre ses objectifs. Ses actions lui ont valu suffisamment d’attention pour le propulser sur la scène parlementaire. Aujourd’hui, il appartient au nouvel establishment de la politique climatique au parlement suisse. Et il pourrait devenir le premier Vert à entrer au Conseil fédéral.

L’ascension fulgurante de Bastien Girod, âgé de 39 ans, à travers les institutions, illustre un glissement tectonique au sein du système politique de la Confédération. Lors des élections législatives de l’automne 2019, les Verts ont réalisé une percée historique. À cela s’ajoutent les victoires des Vert’libéraux, une fraction des écologistes axée sur l’économie de marché. Avec les sociaux-démocrates, ils forment le noyau d’une coalition parlementaire pour le climat qui donne désormais une impulsion à la politique climatique.

Ce changement politique n’était pas dû uniquement à la prise de conscience environnementale croissante de la population ou de Greta Thunberg, ou à la pression de la rue. Il s’expliquait aussi par une manœuvre tactique risquée: peu avant les élections, le parlement a discuté une nouvelle loi sur l’environnement qui aurait dû permettre à la Suisse de maîtriser ses émissions de gaz à effet de serre. La majorité de centre droit en place a réussi à édulcorer la loi au profit du secteur privé. Le camp Vert-Rouge a alors joué la carte du «tout ou rien».

Verts, libéraux écologistes et sociaux-démocrates ont noyé leur projet de prédilection dans une alliance contre-nature avec des politiciens d’extrême droite. Le signal aurait pu être dévastateur. Mais l’électorat a compris le message: si vous voulez une nouvelle politique climatique qui ne se limite pas à des discours, vous devez nous donner la majorité.

À la suite du rejet de la loi, la Suisse a chuté de la neuvième à la seizième place dans le classement international de l’indice de performance climatique (CCPI). Un résultat tout de même plus honorable que celui d’autres pays représentés au sein de l’alliance LENA puisque la France, l’Allemagne, l’Italie et la Belgique occupent respectivement les 18e, 23e, 26e et 35e places. Mais l’image d’élève modèle que la Suisse s’était donnée en matière d’énergie hydraulique a pris un sérieux coup. Les auteurs du classement ont critiqué la «faible ambition» de la politique climatique suisse.

Après sa victoire, la nouvelle majorité parlementaire n’a pas perdu de temps pour reprendre le combat. La nouvelle loi sur les gaz à effet de serre est le premier grand projet de la coalition pour le climat. En juin, le parlement suisse en a adopté une version consolidée dont la mesure phare est une taxe sur les billets d’avion – jugée encore impensable avant la crise du coronavirus. Le fait que la compagnie aérienne nationale, désormais soutenue par l’État, puisse se voir infliger une écotaxe frise la sensation politique.

Mais pour les climatologues, cette loi ne va pas assez loin. Pour Hanspeter Guggenbühl, observateur de longue date, il s’agit d’une «étape intermédiaire» qui, «par rapport à l’objectif de neutralité carbone fixé à 2050, est insuffisante». Quant à la jeunesse pro-climat, elle juge la loi tout bonnement «catastrophique». Pour ce mouvement, seul un objectif de neutralité carbone d’ici à 2030 mérite le nom de politique climatique. À l’inverse, les organisations du secteur privé et les partis d’extrême droite flirtent avec l’idée d’une votation populaire pour faire capoter la loi. Leur argument: une taxe sur le mazout, le carburant et les billets d’avion serait préjudiciable aux pauvres et à la classe moyenne. C’est précisément l’argument qui a poussé les «gilets jaunes» dans la rue – avec un succès retentissant.

Il est donc bien possible que le peuple suisse doive définir lui-même le cap climatique. Un «Non» ferait grandement régresser la Suisse. Bastien Girod et tout l’establishment climatique en ont conscience. C’est la raison pour laquelle ils ne sont jamais allés aussi loin que leurs jeunes successeurs du mouvement pro-climat l’auraient souhaité. Là aussi, la tactique reposait sur la doctrine pure.

Alors, la Suisse en fait-elle assez pour la protection du climat? En fait, la réponse est double: non, elle n’en fait pas assez pour atteindre les objectifs climatiques fixés par les Nations Unies. Mais oui, elle en fait autant que le lui permet actuellement l’encombrant processus politique suisse.