La RTS à Lausanne? L’angoisse de Genève et des régions périphériques

La centralisation de la RTS à Lausanne fâche aussi bien Genève que les autres cantons. La radio filmée cristallise les tensions.

La nouvelle équipe de «Forum»: (de g. à dr.) Elisabeth Logean, Renaud Malik, Esther Coquoz, Pietro Bugnon 
et Mehmet Gultas.

La nouvelle équipe de «Forum»: (de g. à dr.) Elisabeth Logean, Renaud Malik, Esther Coquoz, Pietro Bugnon et Mehmet Gultas. Image: RTS/Anne Kearney

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Le projet de déménagement du secteur Actualité de la RTS de Genève à Lausanne continue de faire des vagues au bout du lac. Des personnalités genevoises se sont ainsi adressées au conseil d’administration de la SSR pour faire part de leur mécontentement. Elles estiment que 200 emplois seraient concernés par ce transfert. «Le bilan serait lourd pour la région genevoise», alerte ce collectif dans lequel figure le conseiller national Carlo Sommaruga. Son collègue sous la Coupole Manuel Tornare ajoute: «Le fédéralisme, c’est aussi une répartition équilibrée de la SSR. On peut aussi démanteler le fédéralisme, en renonçant par exemple à la péréquation financière. Genève y contribue grandement, Vaud y a échappé pendant des années.» Le Conseil d’État a lui aussi pris position pour préserver l’équilibre entre Lausanne et Genève, craignant une centralisation de l’information dans la capitale vaudoise.

Mais il n’y a pas qu’à Genève que la colère gronde. Exemple avec la nouvelle formule de «Forum». Dès le 3 juin, l’émission phare de l’actualité de La Première sera filmée et diffusée sur les réseaux sociaux et la télévision. Le hic, c’est que pour participer au grand débat, les intervenants seront invités à se déplacer à Lausanne. «Nos débats vont être anticipés de plusieurs jours pour prévenir les intervenants en amont, rassure Laurent Caspary, rédacteur en chef de l’Actualité radio à la RTS. Si cela n’est vraiment pas possible de venir et que la personne que nous voulons avoir est essentielle, nous aurons toujours nos studios dans les cantons, où ils pourront être filmés.»

Ce qui pourrait apparaître comme un détail a mis le feu aux poudres. «C’est inadmissible, dénonce Philippe Nantermod (PLR/VS). Pour aller à la télévision, on supporte déjà un déplacement de plusieurs heures, alors que nos collègues genevois sont au studio en dix minutes. S’il faut en faire autant pour la radio, on renforcera encore le lémano-centrisme.» Le risque dénoncé par les élus, c’est que la vision des régions périphériques soit absente des débats. Un vrai problème de cohésion nationale qui heurte jusqu’aux soutiens de la SSR (lire encadré).

Cette nouvelle polémique s’invite dans un climat tendu. Le Conseil national doit se prononcer prochainement sur une suppression de la redevance pour les entreprises, qui priverait la SSR de 160 millions. La grogne pourrait aussi redonner des chances aux six initiatives qui veulent obliger la SSR à maintenir les productions TV à Genève et à Zurich et radio à Lausanne et à Berne.


La colère des élus contre les débats radio à Lausanne

La SSR le sait: chaque nouvelle grille de programme fait ses mécontents. Mais là, la grogne est d’une tout autre ampleur, car elle interroge sur le concept même de cohésion nationale. Et l’émoi des régions périphériques vient du concept filmé de «Forum». Car si la RTS répète qu’en cas de nécessité, il sera possible d’intervenir depuis les studios régionaux, des sources internes confirment que pour le grand débat, l’idée est de faire se déplacer les invités. «On part du principe que celui qui est d’accord d’aller au «19h30» de Rochebin à Genève peut se déplacer à Lausanne pour «Forum».» Inquiet, le CAF, institution qui défend les intérêts des francophones de la région de Bienne, a mis ce point à l’ordre du jour de sa prochaine réunion. «Ça touche à la cohésion nationale, justifie sa présidente Pierrette Berger-Hirschi. Si, entre deux invités, on préfère celui qui peut se déplacer, les régions périphériques et/ou les minorités linguistiques risquent d’être exclues. C’est d’autant plus dérangeant que cela va à l’encontre des promesses indirectes faites par les responsables de la SSR et les autorités lors de la campagne de l’initiative «No Billag». Elles avaient assuré vouloir continuer à respecter une représentation équilibrée des régions.»

Une dérive lémano-centriste?

Difficile de trouver un élu sous la Coupole qui ne partage pas cette crainte. «Je ne me vois pas faire trois heures de route pour 15 minutes d’émission, réagit Jacques-André Maire (PS/NE). On va perdre peu à peu la vision des régions périphériques et en renforcer une seule: la lémanique.» Son collègue Mathias Reynard (PS/VS) évoque carrément le risque d’une surreprésentation d’invités lausannois. «Cette décision posera aussi des problèmes aux élus du reste du canton de Vaud.» Philippe Nantermod (PLR/VS) est l’un des plus remontés: «Déjà pour les matinales, c’est mal vu quand on intervient depuis un bureau régional. Si c’est ainsi que la RTS fonctionne, qu’elle fusionne avec Lausanne FM. Et si sa réponse c’est de dire que les sujets seront organisés à l’avance, alors on ne fait plus une émission d’actualité. Franchement, je ne vois pas ce que cette vidéo apporte.» Pour Manfred Bühler (UDC/BE), la SSR s’écarte de sa mission. «Le service public ce n’est pas seulement parler des différentes régions, c’est aussi entendre l’avis de ceux qui y vivent dans les émissions d’actualité.» Pierre-Alain Fridez (PS/JU) parle carrément «d’une dérive problématique». Pour le ministre jurassien Charles Juillard, si les choses se passent vraiment ainsi, c’est clair: «Ça reviendrait à trahir la confiance des autorités.»

«Le partage vidéo augmentera la visibilité des intervenants et de leur canton».

Face à la salve de critiques, Laurent Caspary, rédacteur en chef de l’Actualité radio de la RTS, calme les inquiétudes. «Nous ne délaissons pas les régions périphériques. Nous continuerons de parler de tous les cantons et d’avoir des intervenants qui viennent de partout.» Et d’ajouter que les débats seront délocalisés en région si le thème concerne un canton en particulier plutôt que de faire se déplacer tous les invités. «Les intervenants ne viendront pas à Lausanne pour rien. Ce sera pour un débat long avec comme plus-value de la rediffusion à la télévision voire un partage de la vidéo sur les réseaux sociaux. Cela augmentera la visibilité des intervenants et de leur canton.» Laurent Caspary ne pense d’ailleurs pas que cela posera de problèmes particuliers. «Nous le craignions lorsque nous avons commencé à avoir des invités à 5 h 45 le matin mais, au final, les gens jouent le jeu et nous n’avons quasi pas de refus. Nous ferons tout pour que la couverture des cantons n’en soit pas altérée. Nous corrigerons le tir si cela s’avère nécessaire.» Pas de quoi convaincre Jacques Bourgeois (PLR/FR) qui évoque déjà «un concept voué à l’échec». Un brin provocateur, Jean-François Rime (UDC/FR) évoque un boycott. «Ce genre d’exercice ne fonctionne que si les gens jouent le jeu. Or nous pourrions nous mettre d’accord pour ne pas participer.»

F. Q.

Créé: 11.05.2019, 23h03

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Entretien avec Pascal Crittin, directeur de la RTS



Le «19h30» sera à Lausanne.

La répartition des activités de la RTS entre Genève et Lausanne est à l’étude, plusieurs scénarios sont sur la table, aucune décision n’est prise à l’heure actuelle. Le transfert du téléjournal à Lausanne dépend de la décision des Chambres fédérales sur les initiatives parlementaires qui veulent fixer la radio à Lausanne et Berne, et la télévision à Genève et Zurich, dans le domaine de l’information. Le conseil d’administration de la SSR se prononcera sur cet éventuel transfert dès lors que la discussion politique sera réglée. Dans l’optique où la SSR déciderait de regrouper l’Actualité de la RTS sur le site de l’EPFL, c’est de là que serait présenté le journal.

Les débats d’«Infrarouge» auront lieu à Lausanne.

Sous réserve des conditions précitées, le regroupement de l’Actualité à Lausanne concerne les rédactions «news» et d’abord les journaux d’information. Le lieu de tournage exact de telle ou telle émission hebdomadaire n’est pas encore déterminé. Notre vision est celle de deux sites équilibrés et plurimédias. Nous disposerons de studios polyvalents sur les deux sites. Une émission comme «Infrarouge» pourrait être tournée à Lausanne ou à Genève, ce n’est pas encore décidé.

À Genève, la tour RTS sera vidée.

En aucun cas! Je le dis et je le répète: la tour n’est pas à vendre. Le plateau du téléjournal et la rédaction ne sont d’ailleurs pas localisés dans la tour, mais dans un bâtiment voisin.

Tous les collaborateurs de la RTS vont travailler à Lausanne.

Non. Dans le cadre budgétaire qui est le nôtre, y compris les économies que nous réalisons actuellement, nous sommes en capacité de maintenir deux sites équilibrés et plurimédias à Genève et à Lausanne.

Les promesses faites durant la campagne «No Billag» ont été abandonnées.

Les citoyens n’ont pas voté pour que rien ne change, mais pour un service public moderne, innovant et efficient. L’enjeu après «No Billag», c’est la transformation du service public, son adaptation au contexte média qui a profondément changé. Nous ne sommes plus en 1959, lorsque le Conseil fédéral a accordé la radio à Lausanne et la télévision à Genève. Nous sommes dans le monde de la convergence des médias, où la frontière entre radio et télévision disparaît au profit d’une production audio et vidéo indépendante du vecteur de distribution et de plus en plus digitale. Les journalistes de chacun de ces domaines ont besoin de travailler ensemble, au même endroit, pour produire une offre cohérente et diversifiée. Il s’agit donc de répartir ces activités entre nos deux sites principaux.

Crédit photo: RTS/Laurent Bleuze

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