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ExpositionLa paix, et puis après? Des photos interrogent

Le Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge propose au public une réflexion à l’aide de 160 clichés pris par des reporters de guerre avant et après la signature d’un traité de paix.

Sophary Sophin, démineuse, 2017: « Je donne des cours sur les mines terrestres et le danger qu’elles représentent. Je fais de mon mieux. Je pense que certains parents comprennent ce que je fais, parce que parfois, dans mon village, ils viennent me voir et me disent: «Je voudrais vraiment que ma fille soit comme toi.» Je leur réponds: alors, envoyez-la à l’école.»
Sophary Sophin, démineuse, 2017: « Je donne des cours sur les mines terrestres et le danger qu’elles représentent. Je fais de mon mieux. Je pense que certains parents comprennent ce que je fais, parce que parfois, dans mon village, ils viennent me voir et me disent: «Je voudrais vraiment que ma fille soit comme toi.» Je leur réponds: alors, envoyez-la à l’école.»
© Gary Knight/VII

La guerre, chacun voit à peu près à quoi cela ressemble. Mais la paix, quel est son visage, sa couleur, sa texture? Des grands noms du photoreportage dans les zones de conflits – Gary Knight, Roland Neveu, Don McCullin, Ron Haviv ou encore Gilles Peress – se sont confrontés à l’exercice: retourner, parfois vingt ans plus tard, dans les pays où ils avaient documenté l’atrocité des combats pour voir ce qu’une signature au bas d’un traité de paix a changé au quotidien pour les populations.

Ce projet de la VII Foundation a d’abord pris la forme d’un livre épais, «Imagine: Penser la Paix», un fonds opulent d’images et de textes dans lequel le Musée international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR) a puisé pour monter sa nouvelle exposition, «Imagine. Réflexions sur la paix», à voir jusqu’au 10 janvier 2021. Cent soixante photographies ont été sélectionnées par Sandra Sunier, commissaire, et par Pascal Hufschmid, directeur du MICR, pour illustrer la complexité de «l’après», la difficile reconstruction et parfois, l’impossible réconciliation. «La paix est souvent vue comme un moment, celui de la signature d’un document, souligne Pascal Hufschmid. Les médias le mettent en avant puis passent à autre chose, et c’est normal. Mais que s’est-il passé après le processus de paix à Bogotá? Ce matin encore je lisais un article sur la violence qui ravage la Colombie…»

Décor sec à l’os

Dans une scénographie à la sobriété frappante, le visiteur scrute le Liban vu par Don McCullin et Nichole Sobecki, le Cambodge dans le viseur de Roland Neveu et de Gary Knight – instigateur du projet de la VII Foundation —, la Colombie de Stephen Ferry et la Bosnie-Herzégovine de Ron Haviv, le Rwanda immortalisé par Jack Picone, l’Irlande du Nord par Gilles Peress. «Les photographies, accrochées les unes à côté des autres comme des tableaux, se lisent à la manière des chapitres d’une histoire», commente Sandra Sunier.

Elle interpelle le passant, on se demande ce que porte cette jeune femme, et quand on comprend de quoi il s’agit, on réalise la difficulté de reconstruire un pays qui a connu la guerre.»

Pascal Hufschmid, directeur du MICR, à propos de l’affiche de l’exposition

Les parois, de couleur sable, sont toutes semblables et le décor, sec à l’os. Pascal Hufschmid: «Initialement prévue mi-mai, l’exposition a été coupée net par la crise sanitaire. Nous avons décidé de ne pas baisser les bras et imaginé, par exemple, un système d’accrochage des tirages avec des chutes de bois provenant des cimaises, les encadreurs ayant pris du retard à cause du confinement.» Les lieux sentent le fait maison, ce qui prend ici tout son sens.

Au milieu des trois espaces, des banquettes favorisent la lecture de notices bien faites, qui commentent et légendent les clichés. Une bande-son déroule des récits; les textes sont lus par huit comédiens guidés par le Genevois Patrick Mohr, fondateur du Théâtre Spirale. «L’émotion suscitée par la voix complète celle déclenchée par les images», résume celui-ci.

«Tais-toi, ou je te fais exploser!»

«Lorsque Phnom Penh tomba aux mains des Khmers rouges, en avril 1975, ma vie en fut bouleversée à jamais», se souvient Roland Neveu, présent hier au MICA. Il décide alors de quitter l’université pour se consacrer au photojournalisme. «Pendant toutes ces années, j’ai témoigné de la tragédie au Cambodge. La route vers la paix a été longue et tortueuse pour le peuple, affecté sur plusieurs générations. Je me souviens du fait que les gens nous disaient: «Ne vous inquiétez pas pour nous, nous sommes entre Cambodgiens, on va finir par s’arranger. Mais une fois la guerre finie, rien ne s’est terminé là.»

Au Cambodge toujours, Gary Knight souligne le courage et la détermination de la nouvelle génération en prenant en photo Sophary Sophin en 2017. Elle est démineuse, et à ceux qui lui disent que ce n’est pas un métier de femme, elle répond, pince-sans-rire: «Tais-toi, ou je te fais exploser!» C’est cette image que le MICR a choisie comme affiche de l’exposition. «Elle interpelle le passant, on se demande ce que porte cette jeune femme, et quand on comprend de quoi il s’agit, on réalise la difficulté de reconstruire un pays qui a connu la guerre», explique Pascal Hufschmid.

En Bosnie-Herzégovine, les images de Ron Haviv ont servi à confondre les criminels de guerre devant les tribunaux, tandis qu’au Rwanda, un cliché de Jack Picone illustre l’étonnant pardon d’une femme gravement mutilée par son génocidaire qui en fait son ami. Comme souvent en sortant du Musée de la Croix-Rouge, on est un peu sonné. Et c’est le but: faire résonner en chacun une thématique humanitaire qui, malgré les apparences, ne concerne pas que l’autre ou l’ailleurs. La guerre entre le bien et le mal est aussi en nous, rappelle une jolie légende cherokee peinte sur les murs du MICR.

«Imagine. Réflexions sur la paix» au Musée de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (MICR), avenue de la Paix-17, jusqu’au 10 janvier 2021.