La 'Ndrangheta calabraise fait vaciller la Slovaquie
Suspecté de liens mafieux, le premier ministre se retire… en coulisse. La rue ne décolère pas depuis le meurtre d'un enquêteur.

«En Europe de l'Est, on craignait plutôt les réseaux mafieux russes! Voilà que la démission du premier ministre Robert Fico vient confirmer en Slovaquie des liens entre la mafia calabraise et le plus haut niveau du gouvernement – donc l'implantation de la 'Ndrangheta dans ce pays depuis un certain temps déjà.» La démission, formalisée ce jeudi, est accueillie avec surprise par Andre Liebich, professeur honoraire à au Graduate Institute de Genève. Après l'assassinat fin février du journaliste d'investigation Jan Kuciak et de sa fiancée Martina Kusnirova, il s'attendait bien à ce que des ministres sautent, mais pas ce leader populiste au pouvoir depuis 2012. «Il a été poussé à se retirer. Par crainte qu'il dévoile quoi?»
Lorsque Jan Kuciak et sa fiancée furent retrouvés morts à leur domicile, le 25 février, tués d'une balle à bout portant, le journaliste était sur le point de publier sur le site Aktuality.sk une enquête sur l'infiltration en Slovaquie de la 'Ndrangheta calabraise, mafia italienne plus puissante que la Cosa Nostra sicilienne ou encore la Camorra napolitaine. Son investigation inachevée, publiée post mortem, se concentrait sur deux proches du premier ministre: son assistante Maria Troskova et le responsable du conseil de Sécurité nationale Viliam Jasan.
Miss Univers
La première, nommée par Robert Fico à 27 ans malgré sa totale absence d'expérience politique, était connue pour avoir concouru pour le titre de Miss Univers. Mais elle avait aussi cofondé l'entreprise GIA Management avec un immigré calabrais, Antonino V., que les procureurs antimafia italiens suspectent de trafic de drogue pour la 'Ndrangheta. Quant à Viliam Jasan, membre du parti du premier ministre, c'est lui qui l'a mis en contact avec Maria Troskova.
Le meurtre du journaliste a provoqué une onde de choc en Slovaquie. Des dizaines de milliers de manifestants ont défilé vendredi dans tout le pays pour protester contre la corruption et réclamer la tête de Robert Fico. A Bratislava, 40 000 personnes étaient rassemblées selon le quotidien SME, on n'avait pas vu ça depuis la Révolution de velours qui a scellé la chute du communisme en 1989! Visiblement, les démissions des deux collaborateurs suspects n'avaient pas suffi à calmer la foule. Pas plus que celle, lundi, du ministre de l'Intérieur…
À son tour, Robert Fico a donc rendu son sac. Mais à trois conditions, imposées au président Andrej Kiska: la coalition est maintenue au pouvoir, le leadership reste assuré par le parti SMER-SD (qu'il préside) et cette formation propose le nom du nouveau chef du gouvernement, en l'occurrence Peter Pellegrini, actuel vice-premier ministre. Bref, en acceptant de se retirer, le leader populiste évite des élections anticipées et continue à diriger le pays depuis les coulisses.
«Mais il est complètement déconnecté des préoccupations de la population!» assène Zuzana Hudáková, doctorante au Graduate Institute. «Les manifestations ce vendredi risquent d'être encore plus importantes que la semaine dernière. Les concessions de Robert Fico arrivent beaucoup trop tard et son ton resté défiant, car il tente de rejeter la faute de la crise politique sur le président Kiska.»
La mafia au pouvoir?
Surtout, «les révélations sur les connexions de la mafia italienne ainsi que les tentatives par de hauts représentants politiques d'empêcher une investigation en profondeur de la police et des services du procureur ont scandalisé les Slovaques. Dans ces conditions, personne ne croit que l'assassinat du journaliste et les pratiques de corruption qu'il a révélées feront l'objet d'enquêtes sérieuses», conclut la doctorante.
Or, à en croire le journaliste italien Roberto Saviano, auteur de Gomorra, roman-enquête sur la mafia napolitaine, «l'exportation de la 'Ndrangheta» vers les pays de l'Est ne date pas d'hier. L'assassinat de Jan Kuciak, «elle le paiera cher en termes de répression et d'attention médiatique, donc en termes de business», note-t-il dans une interview au quotidien La Repubblica. Mais si elle a mené à bien cette exécution, c'est que «cela était nécessaire pour couvrir des intérêts plus importants et plus complexes».
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