La lettre ouverte à Fernand Melgar continue de provoquer malaise et hypocrisie

Après que le cinéaste a renoncé à un enseignement à Genève, beaucoup de ceux qui l’ont critiqué peinent à en parler.

Plus de 200 personnes du cinéma et de l’image ont signé une lettre ouverte contre Fernand Melgar.

Plus de 200 personnes du cinéma et de l’image ont signé une lettre ouverte contre Fernand Melgar. Image: Jean-Christophe Bott/Keystone

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Friedrich Dürrenmatt en aurait sans doute fait une pièce géniale sur un milieu artistique local. Elle aurait raconté l’histoire d’une escouade de cinéastes, de beaucoup d’étudiants, producteurs ou vagues «professionnels de la profession», érigés et ligués soudain en meute contre un des leurs. Ce dernier est condamné sans recours par cette commission de 230 petits juges: Fernand Melgar, documentariste fameux et récompensé plus d’une cinquantaine de fois, est coupable d’avoir posté sur un réseau social une photo de dealers de drogue «présumés», comme on dit, attendant en pleine journée le chaland en bas de sa rue, à proximité d’une école. Il s’en inquiète. Il aimerait que cela cesse. Il n’est pas le seul: 8246 partages de sa publication, une réaction politique de la gauche à la droite, et une Municipalité contrainte d’enclencher un plan de rondes policières dans le quartier.

Mais drapés dans une prose à la véhémence ampoulée, les signataires de la lettre s’offusquaient la semaine dernière: «consternation», «méthodes inacceptables, contraires à toute éthique documentaire», «malhonnête», «photos de jeunes gens, prises de façon aléatoire et illégale», «attaques au centre du collimateur répressif, vous éloignant de toute déontologie», etc. Cela signé notamment par de nombreux étudiants de la HEAD (Haute École d’art et de design), à Genève, où Melgar devait donner un cours au sein de la section cinéma dans quelque temps. Ne se sentant plus le bienvenu dans l’école, le réalisateur de «Vol Spécial» ou de «La Forteresse» a dans le même temps renoncé de lui-même à donner cet enseignement.

La lettre ouverte contre Melgar a été aussitôt commentée dans les journaux et réseaux. L’écrivain Jean-Michel Olivier lâche une chronique abasourdie: «Pour un observateur extérieur au milieu, la «lettre ouverte» (…), signée par une poignée de cinéastes connus et une armée de suiveurs inconnus, transpire en effet l’aigreur, la jalousie et surtout la mauvaise foi. Le ton est martial. Il rappelle celui des tribunaux staliniens de la grande époque…» Patrice Mugny, ancien maire de Genève et ex-rédacteur en chef du «Courrier», s’exprime sous le titre «Le refus de la vérité n’est pas une éthique»: «Cette histoire est un reflet parfait d’une certaine ambiance bien-pensante dans laquelle nous baignons de plus en plus. Cela ne date pas d’hier mais se développe avec une surprenante facilité.»

Qu’est-ce que les signataires entendent d’ailleurs par «éthique documentaire», celle qui serait si bafouée? On finit par avoir au téléphone sur son vélo un ex-étudiant de la HEAD. Felipe Monroy fait partie des six jeunes gens qui ont rédigé le texte. Mais pas question d’en dire un mot: «Après en avoir discuté avec les coauteurs, nous préférons ne pas participer à l’article, entre autres à cause de l’amalgame fait entre les problèmes internes à la HEAD et la lettre que nous avons écrite.» Ah, il y a des problèmes à la HEAD? La direction, voyant ses étudiants remontés contre Melgar, n’a en effet, aux yeux du cinéaste, pas donné le sentiment de clairement le soutenir: c’est la raison de sa défection.

On contacte le directeur, Jean-Pierre Greff, limpide: «Ni moi-même ni quelque collaborateur – trice que ce soit au sein de la HEAD – Genève ne souhaite ajouter sa voix à cette polémique.» Mais finalement, fatigué d’être suspecté d’avoir cédé devant ses étudiants, il rappelle le lendemain: «Fernand Melgar, avec qui j’ai des liens d’amitié et dont j’admire le travail, est très opportuniste quand il se pose en victime. Il a renoncé tout seul à son enseignement. Ce ne sont pas les étudiants qui le critiquaient qui ont gagné, c’est Melgar qui les a fait gagner, annonçant publiquement qu’il renonçait, sans même m’appeler.» Quant à la lettre, Greff ne l’a évidemment pas signée et n’a rien à en dire, même si nombre de ses étudiants l’ont paraphée.

«Cinéastes confirmés»

Pour comprendre, essayons les autoproclamés «cinéastes confirmés» ayant signé la missive. Jean-Stéphane Bron, réalisateur de «Blocher» ou de «Cleveland contre Wall Street»: il répond par SMS qu’il «préfère laisser retomber la poussière». Lionel Baier, ensuite, à la tête du département cinéma de l’ECAL (École cantonale d’art de Lausanne) qui vous dit qu’il connaît mal Melgar (ils ont un peu travaillé ensemble pour la cinéaste Jacqueline Veuve), et n’entend pas s’exprimer. Mais il vous renvoie ensuite un courriel qu’on qualifiera d’inquiet: «Je vous saurais gré de me faire lire les paroles que vous m’imputeriez avant publication. Qui ne peuvent être que je n’ai rien d’autre à dire que ce qui a été écrit dans la lettre ouverte. Je vous rends également attentif au fait que j’ai signé cette dernière en mon nom sans même la mention de ma profession où de mes fonctions, l’ECAL ayant décidé officiellement de ne pas prendre part à cette polémique.»

Il y en a un qui ne se défausse pas, c’est Nicolas Wadimoff, qui a récemment réalisé «Jean Ziegler, l’optimisme de la volonté»: «J’assume complètement d’avoir signé. Les problèmes liés à la drogue sont complexes, pour le moins, et les documentaristes ont le devoir de rapporter les choses de manière intelligentes et nuancées. Là, j’ai trouvé que c’était une gesticulation hors sol, que ça avait pris cette ampleur parce que Fernand Melgar a un accès aux médias.» Le côté bien-pensant de la lettre? «Je me souviens de prises de bec avec Fernand sur des thèmes analogues, poursuit Wadimoff. «À l’époque, celui qui était dans cette bien-pensance, une sorte de droit-de-l’hommisme permanent et dogmatique, c’était plutôt lui.» Il encourage cependant Melgar a continué à débattre: «Son idée de faire venir Raymond Depardon et Sophie Calle pour parler du consentement et des images, c’était vraiment bien: qu’il l’organise malgré tout, même si ce n’est pas à la HEAD.»

À la tête de la Cinémathèque suisse de Lausanne, Frédéric Maire n’a pas signé le texte, n’ayant d’ailleurs pas été sollicité. «Ce sont des cinéastes que j’admire tous. Melgar a été récompensé à Locarno quand je dirigeais le Festival. Dans le cas particulier, il y a friction entre la mesure du cinéaste et la position plus excessive de l’homme public. Mais je trouve que tout cela est allé trop loin: ce qu’a fait Melgar, qu’on soit d’accord ou non, ne disqualifie en aucune manière son travail de cinéma.» Frédéric Maire, sur la question de l’éthique du documentaire, est le seul à répondre, citant Edgar Morin, qui fut avec Jean Rouch cofondateurs des Ateliers d’études Varan, consacrés au cinéma documentaire: «Il y a deux façons de concevoir le cinéma du réel: la première est de prétendre donner à voir le réel; la seconde est de se poser le problème du réel. De même, il y avait deux façons de concevoir le cinéma-vérité. La première était de prétendre apporter la vérité. La seconde était de se poser le problème de la vérité.» Voilà sans doute matière à authentique réflexion, dans un milieu du cinéma romand, soupire l’un de ses acteurs revendiquant l’anonymat, qui «sent le règlement de comptes, et le moment inespéré pour certains de dire hypocritement à Melgar qu’ils n’ont jamais aimé son cinéma».

Créé: 16.06.2018, 23h00

Dans le quartier, les dealers ont conscience qu’il se passe quelque chose, mais tous ne savent pas qui est Melgar

C’est paradoxalement ceux que l’on entend le moins dans le débat sur le deal de rue à Lausanne: les revendeurs de drogue. Nous sommes allés à leur rencontre jeudi soir à la place Chauderon et dans les rues alentour, que Fernand Melgar veut «rendre» à ses habitants. Dès notre arrivée vers 22 h, on croise l’un d’entre eux faisant le pied de grue dans la rue entre les écoles de Saint-Roch et de Pierre Viret. Échange de regards. «Yo man, ça va? Tu veux quelque chose?» «Je suis journaliste.» «OK, pas de problème.» Casquette à l’envers, jaquette militaire et baskets au pied, il accepte de discuter.

Il dit être âgé de 29 ans, venir de Gambie et avoir atterri à Lausanne il y a sept mois. Requérant débouté, il n’a pas de papiers. Demain (vendredi), il part pour Zurich. «C’est devenu difficile ici, il y a plus de policiers que d’habitude ces temps.» Il a remarqué qu’il se passait quelque chose d’inhabituel en ce moment, sans savoir pourquoi. «Fernand Melgar? J’ai entendu ce nom mais je ne sais pas qui c’est.» Il ne sait pas que c’est lui, le réalisateur, qui a provoqué ce changement après avoir dénoncé dans les médias le deal de rue dans le quartier.

D’autres revendeurs, en revanche, savent qui il est. Ils ont trouvé le profil Facebook du réalisateur dénonciateur et se l’échangent entre eux, explique un dealer qui dit être du Ghana. Il ne profère pas de menace à l’encontre du cinéaste, mais dénonce le fait qu’il ait publié sur les réseaux sociaux des photos de personnes de couleur en les associant à des trafiquants. «Ce n’est pas parce que tu es Black et dans la rue que tu es un dealer.»

Un autre trafiquant tente de s’expliquer. «Je ne blâme pas les habitants du quartier qui sont en colère. Mais j’aimerais leur dire que je n’aime pas ce boulot. Je le fais car je ne peux pas travailler. C’est vraiment difficile.» Il jure ne pas vendre de la drogue aux élèves. «J’ai entendu dire que certains le faisaient, pas moi. J’ai un enfant de 2 ans en Gambie. Je n’aimerais pas que plus tard il fume de l’herbe.» Après 15 minutes de discussion, nous nous séparons. Il va à la mosquée, célébrer la fin du ramadan.

Les dealers sont à chaque coin de rue du centre-ville. Les uns accrochés au téléphone, les autres suivis par des consommateurs. Ils se saluent, échangent dans leur langue. Au moment de s’engager dans le tunnel qui passe sous la place Chauderon, un homme assis sur un banc derrière les arrêts de bus nous fait signe de loin. Nous allons à sa rencontre. Il nous désigne le banc en face de lui. On s’assoit. «Qu’est-ce que tu veux?» demande-t-il en anglais. Originaire de Guinée-Bissau, il dit être revenu il y a une semaine à Lausanne depuis la France, après être déjà resté quelques mois dans la ville auparavant. Lui aussi subit les conséquences de l’action de Fernand Melgar. Jeudi, il était déjà au courant que la police allait muscler son action. «Demain (ndlr: vendredi 15 juin, début des mesures), je resterai tranquille chez moi.» Selon lui, beaucoup de dealers sont partis en Italie. «Je crois qu’ils ont peur.»

Le Guinéen affirme également comprendre le ras-le-bol des habitants. «Chez moi, on ne peut pas vendre de la drogue comme ça dans la rue», s’étonne-t-il même. Mais pour lui, le problème est surtout que certains dealers harcèlent les passants, alors que lui pas, il le jure. «Je laisse les acheteurs venir à moi et je ne les suis pas dans la rue.» Un instant après, deux jeunes filles passent à côté de lui. «Hey! Sexy! Bonsoir!» leur lance-t-il en les détaillant de haut en bas. Elles répondent timidement et pressent le pas…

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