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Rock suisseLa légende des Young Gods, du chaos à la lumière

Fin observateur de la scène helvétique, Olivier Horner raconte dans une biographie aussi limpide qu’inspirante le fameux trio né il y a trente-cinq ans.

Décembre 2019, Genève, Alhambra: The Young Gods achève sa dernière tournée en date, avec Franz Treichler (au chant, à gauche de l’image), Bernard Trontin (à la batterie) et Cesare Pizzi (au sampler).
Décembre 2019, Genève, Alhambra: The Young Gods achève sa dernière tournée en date, avec Franz Treichler (au chant, à gauche de l’image), Bernard Trontin (à la batterie) et Cesare Pizzi (au sampler).
Pierre Albouy

En 1989, Olivier Horner avait 18 ans. Genève, comme Lausanne, célébrait les noces électriques du rock et des premiers lieux culturels autogérés. Il fallait sortir la nuit pour embrasser le monde, se rendre à la Dolce Vita, à l’Usine chez PTR, au festival de La Bâtie pour écouter les derniers groupes issus de la bouillonnante scène helvétique. L’un d’eux possédait déjà une renommée internationale, chéri des médias anglais avant de convaincre enfin les Suisses: The Young Gods, trio de feu mêlant chant, batterie et machines, venait de poser son deuxième jalon discographique, «L’eau rouge». Un album qui fera date tant il inspirera les chroniqueurs enthousiasmés par ce renouveau stylistique et la nouvelle génération des musiciens. Olivier Horner, qui allait bientôt transiter des terres vaudoises vers le bout du lac afin d’y mener ses études, découvrait avec émotion ce groupe que les fans auront tôt fait de nommer «Les Gods». Son verdict? Il s’en souvient comme si c’était hier: «Une bonne claque dans la gueule».

Gothique et béton industriel

Trente ans ont passé depuis cette épiphanie, trente-cinq depuis la formation des Young Gods. Il était temps qu’Olivier Horner publie la biographie dont il rêvait pour raconter ces idoles sans église. Mais une cathédrale, oui: celle de Cologne, hybride de gothique et de béton industriel, «ainsi que le côté délabré, un peu crade, symbolisant l’effondrement des valeurs traditionnelles…» Extrait de la page 25, où le biographe scrupuleux, relatant les faits, et rien d’autre que les faits, prend grand plaisir à décortiquer cette première fiche de présentation rédigée par le groupe suisse. Ils étaient jeunes, ne manquaient pas d’idées. Voilà le genre de choses dont le lecteur peut se délecter au fil de l’ouvrage paru en mars aux Éditions Slatkine: «The Young Gods. Longue route, 1985-2020» constitue une synthèse efficace de tout ce qu’on a pu lire au sujet du fameux trio romand, cela avec une écriture limpide, pour un texte dense – à peine plus de cent pages. Très peu d’images en revanche, à raison puisqu’un pavé consacré à l’iconographie du groupe est déjà paru en 2017, «The Young Gods/Documents 1985-2015», édité par La Baconnière. La biographie d’Olivier Horner, en même temps qu’elle restitue le contexte socioculturel ayant donné son cadre à l’aventure, vaut également pour ce qu’elle raconte des ressorts de la création artistique et de sa réception par les auditeurs.

Où l’on apprendra comment le hasard fait se rencontrer deux Fribourgeois à peine pubères, l’un féru de technologie, Cesare Pizzi, l’autre achevant une formation de guitariste classique au conservatoire, Franz Treichler. L’informatique à laquelle s’adonne Cesare Pizzi, et qui le nourrira des années durant, constitue une porte d’entrée vers l’utilisation des samplers. Des bandes, puis des cartes mémoires, voilà la page blanche sur laquelle Franz Treichler construit ses collages sonores, rock, cordes symphoniques, orgue, explosions. On dit même qu’un peu de Madonna a filtré dans les rouages, méconnaissable bien entendu.

Treichler au chant – guttural, inquiétant, dramatique –, Pizzi le nez sur les boutons, il fallait encore un batteur pour compléter la formule. Ce sera Frank Bagnoud d’abord, puis Üse Hiestand durant cette décennie d’incessantes tournées, de 1986 à 1996, lorsque le groupe tente fortune aux États-Unis avec l’album «TV Sky». «Il aurait pu devenir un groupe à succès», note Olivier Horner. Il s’en est fallu de peu. Mais Treichler a préféré suivre ses choix esthétiques personnels, sans sacrifier au commerce. Enfin, Bernard Trontin s’impose comme nouveau batteur, toujours au poste. Alain Monod se chargera des samples, avant de prendre sa retraite pour jouer du sitar. On est en 2015, les Young Gods existent depuis trente ans. Ce devrait être un dernier tour de piste. Pensait-il vraiment ne rien faire d’autre que dépanner ses anciens compagnons? Cesare Pizzi est de retour aux machines. Le trio repart de plus belle…

Noir Désir et U2 aiment

«Pour écrire cette biographie, j’ai bridé le critique qui est en moi pour m’imposer une méthode plus factuelle, à l’anglaise, explique l’auteur. Journaliste culturel au «Temps» avant de rejoindre la RTS, Olivier Horner s’est adonné au temps long d’un travail en immersion, en suivant le groupe en tournée. Aurait-il voulu y mettre plus de sexe, de drogue, dépeindre une assiette de spaghettis froids dans les loges? «Y ajouter de la romance aurait rallongé le livre d’une trentaine de pages. Mais ce n’était pas lieu pour le faire. Cette histoire est déjà assez originale en soi.» On savait la grande réputation du trio helvétique. Mais à ce point? «Les Young Gods ont marqué nombre de groupes, de Nine Inch Nails à Placebo, de Noir Désir à U2.»

«The Young Gods. Longue route, 1985-2020» Olivier Horner, Éd. Slatkine, 120 p.