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L’invitéLa guerre des transports: un choix démocratique pour pacifier la ville

Sébastien Munafò, géographe, directeur de la filiale suisse de 6t Bureau de recherche.
Sébastien Munafò, géographe, directeur de la filiale suisse de 6t Bureau de recherche.

Les aménagements provisoires mis en place récemment en faveur des modes doux à Genève nont pas manqué de susciter de très vives réactions. Il est vrai que la rapidité avec laquelle ils ont été mis en place et leurs liens avec la crise sanitaire peuvent clairement être sujets à débat. Nous avons bien à faire ici à un choix, voire un pari politique fort. Mais ce choix sinscrit dans un changement de paradigme plus général. Il consiste à considérer que si les usagers des différents moyens de transport ne doivent pas être opposés les uns aux autres, les moyens de transport, eux, ne doivent plus être mis sur pied dégalité en ville. Ceci pour une raison simple: la marche, le vélo, les transports publics ou la voiture ne traitent pas la ville de la même manière. Chaque déplacement que nous réalisons génère un certain nombre de nuisances ou coûts externes, cest-à-dire un coût qui nest pas pris en compte par lusager, mais par la collectivité et/ou les générations futures. Ces coûts externes relèvent de latteinte à lenvironnement, des accidents, du bruit, de la congestion. Si tous les modes génèrent ce type de nuisances, tous ne le font pas dans la même ampleur. Aussi, sur les 13,3 milliards de francs de coûts externes totaux générés par les transports en Suisse chaque année (ARE, 2019), 71%, soit 9,4 milliards, sont attribuables aux transports motorisés privés par la route. Pour la mobilité douce (marche et vélo), ces coûts sont estimés à 1,1 milliard. Mais pour ces modes, le calcul soustrait 1,4 milliard de bénéfices externes. Des bénéfices qui correspondent aux gains indirects que la collectivité engendre du fait que les piétons et cyclistes sont moins coûteux pour le système de santé, grâce à lactivité physique quils pratiquent. En fin de compte, les modes doux sont donc associés à un gain net de 300 millions de francs suisses par année. En ville, où lespace est rare et où beaucoup de trajets motorisés sont potentiellement réalisables avec dautres moyens de transport, la collectivité est donc face à un choix: celui de traiter tous les modes à égalité ou alors de faire céder du terrain à ceux qui lui sont les plus hostiles en faveur de ceux qui lui sont les plus bénéfiques. Ce choix, les Genevois lont fait en 2016 en approuvant largement la loi sur la mobilité cohérente et équilibrée dont le principe est bien de donner la priorité aux modes doux et aux transports publics face aux transports individuels motorisés en hypercentre. De ce point de vue, la guerre des transports dont certains déplorent la résurgence récente est non seulement inévitable, mais elle découle dun choix collectif démocratique assumé: les modes doivent être opposés les uns aux autres pour que, en fin de compte, tout le monde puisse y gagner.

Sources
Office fédéral du développement territorial - ARE (2019), Coûts et bénéfices externes des transports en Suisse. Transports par la route et le rail, par avion et par bateau 2016