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L’invitéLa difficile concordance des temps

Thierry Apothéloz Conseiller d’État chargé de la Cohésion sociale
Thierry Apothéloz Conseiller d’État chargé de la Cohésion sociale
    

Le philosophe Henri Bergson distinguait la notion de «temps» de celle de «durée». Si le temps désigne une variable universelle immuable, la durée constitue sa perception, qui diffère par définition chez chacun dentre nous. Il en va de même en politique, dont lagenda est dordinaire rythmé par des calendriers institutionnels stricts alors que les besoins de la population émergent parfois de manière subite. Il faut pouvoir y répondre aussi rapidement que possible, mais aussi légitimement que nécessaire.

Ce phénomène s’est manifesté de manière particulièrement forte durant ces dernières semaines de crise pandémique, qui exigeaient des prises de décision urgentes. Or l’urgence est un concept situé aux antipodes de notre système politique, dont la force réside dans la concordance et la recherche du consensus. La Suisse décide lentement, elle marche à petits pas, car elle aime faire mûrir le débat pour mieux rassembler. Nous aimons parvenir à des décisions légitimes. Et la légitimité, pour la créer, il faut du temps.

Ce temps, nous ne l’avions pas, et il a fallu bousculer un peu un système qui ne se laisse pas facilement ébranler, même en période de crise. Ce temps long, celui de la politique, est peut-être un handicap pour notre rapidité d’action. C’est en revanche une garantie pour la qualité de résistance de nos institutions démocratiques face aux vents contraires qui parfois soufflent en violentes bourrasques.

Le Grand Conseil vient tout juste de voter un projet de loi sur les pertes de revenus, qui touche notamment celles et ceux qui, chaque samedi, faisaient une queue interminable devant les Vernets pour recevoir quelques denrées alimentaires. Presque unanimement considéré comme une urgence par l’ensemble des partis politiques, ce projet a mis près de trois mois à être adopté, passant par tous les écueils du ballottage institutionnel. Au niveau politique, c’est un temps rapide, au niveau humain, c’est trop long, quand on sait combien les personnes éligibles ont dû batailler au jour le jour face à la précarité qui les a si soudainement frappées. Le refus par le parlement de voter l’urgence, et donc une mise en œuvre sans délais de cette indemnité, illustre malheureusement trop bien le delta entre la réalité du terrain et le cadre constitutionnel.

Alors oui, il faut parfois des semaines, voire des mois, pour agir dans des situations que l’on sait urgentes. Exécutif et législatif doivent travailler de concert, chacun avec sa légitimité, chacun avec ses prérogatives, chacun avec une part différente du pouvoir que lui octroie le peuple souverain. Ces garde-fous sont le fondement même de notre démocratie. Vouloir aller trop vite, c’est remplacer la légitimité par l’arbitraire.

Cependant, l’urgence sociale, en période de crise, doit nous rappeler pour le futur que le temps est compté lorsqu’on traite d’un fonds visant à permettre à des habitantes et des habitants de manger à leur faim et de payer leur loyer.