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ThéâtreLa Comédie fait de sublimes adieux à sa Cerisaie

Dans l’attente prolongée de son déménagement, l’institution invite un collectif éphémère à occuper ses pénates et incarner la langueur des personnages tchékhoviens. «Où est ma maison? Variation 1» procure un bonheur sans fin.

Depuis la cuisine du foyer, Joëlle Fontanaz invite une cinquantaine de spectateurs à suivre leurs guides. «Je procède au check-in: Tchekhov, ce sera juste après!»
Depuis la cuisine du foyer, Joëlle Fontanaz invite une cinquantaine de spectateurs à suivre leurs guides. «Je procède au check-in: Tchekhov, ce sera juste après!»
MAGALI DOUGADOS

L’heure du départ a sonné. Il est temps de faire ses adieux. Il va falloir abandonner la maison familiale. En trouver une nouvelle. Mais entre le moment où on le sait et celui où on le fait, les semaines s’étirent. Le spleen s’allonge comme l’ombre du soir. On ne cesse de ruminer sa nostalgie future, quand on s’accrochera à des souvenirs évanouis. Comment donc avancer sans regarder en arrière? Et là, en attendant que ça bouge, «Où est ma maison»?

Cet état d’esprit lancinant, l’immigré, l’exilé, le jeune adulte, le divorcé, le retraité, chacun en a fait l’expérience un jour ou l’autre. Chacun saura donc compatir si des semblables lui en font l’étalage. Bingo, jusqu’au 17 octobre, plusieurs petites communautés se croisent à la Comédie pour vous raconter l’éternelle histoire de l’impermanence.

Hantises et fantômes

Directement concerné, il y a d’abord le staff du théâtre lui-même, qui attend d’investir son nouveau bâtiment aux Eaux-Vives. Prévu cette rentrée, le déménagement a été reporté à février 2021 pour cause de pandémie. L’équipe en place a été privée de fête commémorative avant de quitter son ancienne demeure, et rêve de faire visiter les lieux, une toute dernière fois, au public toujours renouvelé qui la fréquente depuis plus d’un siècle.

Il y a ensuite les Lioubov, Anya, Varya, Gaïev, Firs et autres personnages de «La Cerisaie», créée en 1904 par Anton Tchekhov. Cette tribu apprend avec effroi que de lourdes dettes l’obligent à vendre sa propriété foncière, y compris les cerisiers qui font sa fierté. Au répertoire des classiques, cette pièce en quatre actes hante les plateaux planétaires comme ses protagonistes leur domaine d’une province russe reculée.

Et il y a surtout les neuf comédiens qui forment le collectif éphémère responsable de tramer entre les murs de la Comédie trois variations successives du chef-d’œuvre tchékhovien, une par mois jusqu’en décembre. Les contraintes fixées? Loges, scènes, couloirs ou coulisses, occuper la maison de la cave au grenier; l’appareillage technique ayant été démonté, opter pour des formes légères; eu égard aux mesures sanitaires, faire circuler les spectateurs en respectant les distances.

Miraculeuse déambulation

Avec la cinquantaine de spectateurs par séance qu’elle a pour mission de divertir, la troupe patiente à son tour. Elle fait mine de gagner du temps en meublant, tandis que son prétendu metteur en scène sur «El Jardín de Cerezos», Pedro Manzanas (alias Pierre Banderet, quand il ne joue pas le vieux valet de chambre), règle en hurlant un problème de surtitres. Pendant ses colères, les saltimbanques «se passent le relais» pour balader l’assistance masquée d’un point à l’autre de la bâtisse, faisant surgir ici des employés de la salle de spectacle, là des avatars de la petite aristocratie sous Nicolas II.

Dans le studio Claude Stratz, une Aline Papin peroxydée, rebaptisée Alina Papina à la russe, raconte son émigration de Jaroslavl à la Comédie de Genève, dans l’espoir de devenir comédienne.
Dans le studio Claude Stratz, une Aline Papin peroxydée, rebaptisée Alina Papina à la russe, raconte son émigration de Jaroslavl à la Comédie de Genève, dans l’espoir de devenir comédienne.
MAGALI DOUGADOS

Au poste «technique et sécurité», on croise Marie-Madeleine (Pasquier) et son stagiaire Jérôme (Denis), qui annoncent un «souci de punaises asiatiques» infestant le théâtre. Chargée de faire observer l’horaire, Joëlle (Fontanaz) donne ses ordres par mégaphone. Jacqueline (Shin Iglesias) prépare un clafoutis de première. Fantôme de la fictive Lioubov, Charlotte Dumartheray erre à travers les espaces en robe 1900. Attilio Sandro Palese fait même le bonhomme vert qu’on voit courir sur les panneaux des issues de secours, tandis qu’Alina Papina (Aline Papin) détaille son périple de Jaroslavl au boulevard des Philosophes, où elle a été embauchée comme placeuse. Du foyer mué en galerie d’exposition drolatique aux studios André Steiger et Claude Stratz, de l’entrée des artistes aux fauteuils du parterre, chaque recoin de l’édifice offrira son lot de trouvailles, de rires et de vertiges.

«Comment on dit au revoir à un sol, à un plafond?» Miraculeuse déambulation, qui débouchera finalement sur le grand plateau central, dont le rideau s’apprête à tomber pour toujours. C’est de là qu’on applaudit à tout rompre une distribution soudain déguisée en parasites – les fameuses punaises – disposés çà et là entre les gradins. On applaudit à tout rompre, forcément debout, parce que l’art est précisément ce «chez-soi» dont on n’abandonnera pas l’infection.

«Où est ma maison?» La Comédie, bd des Philosophes 6, jusqu’au 17 oct., 022 320 50 01, www.comedie.ch