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Scène genevoiseLa chanteuse Awori sur la voie d’une reine africaine

Ranavalona III, dernière reine malgache, inspire à l’artiste d’origine ougandaise un premier album engagé entre hip-hop et soul .

Awori, voix singulière dans le concert des nations soul et R’n’B
Awori, voix singulière dans le concert des nations soul et R’n’B
Nathyfa Michel

Noire la peau, rouges les lèvres, bleue la combinaison. Devant l’objectif, Awori prend la pose. Derrière elle, les murs nus de la ville composent un arc-en-ciel. Comme sa musique: R’n’B et soul revisités, hip-hop résolument, l’Afrique également.

Awori est née en Ouganda, a grandi à Genève et travaille à Paris. Son premier album s’intitule «Ranavalona». Le nom de la dernière reine malgache.

L’exil d’une reine

L’histoire compte à peine plus d’un siècle. Février 1897, Antananarivo: héritière de l’unification tardive des nombreux royaumes insulaires, Ranavalona III est destituée par la France. La monarchie est abolie.

Depuis 1896, l’île est sous tutelle coloniale. On raconte que la reine a exhorté ses sujets à se soulever. En exil entre Alger et Paris, Ranavalona deviendra une icône de l’indépendance.

Militantes de l’indépendance

Cette reine exilée, Awori l’a fait sienne. Au terme d’une recherche personnelle, après avoir interrogé des Malgaches, «Ranavalona» prend la voix de la jeune artiste.

«C’est l’histoire d’une résilience, d’une force. En parler, c’est évoquer également les autres femmes africaines qui ont lutté pour la libération de l’Afrique colonisée. On a retenu les hommes, Nkrumah, Lumumba, Sankara. N’oublions pas que des femmes aussi ont milité, ainsi de Titina Silla en Guinée-Bissau, de Bibi Titi Mohammed en Tanzanie.»

«N’oublions pas que des femmes aussi ont milité pour la libération de l’Afrique colonisée»

Awori, musicienne.

Awori est née à Kampala, Ouganda, mais a dû quitter le pays comme nombre de ses concitoyens. Depuis 1986, le très autoritaire Museveni est toujours au pouvoir. Cynthia Othieno, de son vrai nom, est âgée de 11 ans lorsqu’elle arrive à Genève.

Le nom de la lune

Nouvelle langue, nouvelle culture: «période d’ajustement» pour la jeune enfant. «Quand on n’est pas compris, on se sent isolé.» La langue française, elle l’apprendra en quelques mois seulement.

Cynthia Othieno, on l’a croisée il y a plusieurs années déjà. Avec Juline Michel aux claviers, elle menait le duo Caramel Brown, rebaptisé plus tard Kami Awori. Awori? La «lune», dans la langue du peuple Jopadhola, dont est originaire son père. «La nuit reste cet univers plus calme, plus posé, qui laisse de la place pour réfléchir. La nuit, poursuit Awori, est synonyme de créativité.»

Une femme des villes

Ouganda, Genève, Madagascar. Il doit y avoir une couleur particulière pour ce chemin qu’emprunte la jeune femme. Considérer Paris également, où la musicienne garde aujourd’hui un pied-à-terre.

À Paris, elle peaufine son réseau, pour la musique, pour les concerts. «J’y reste la plupart du temps, désormais. Pour la richesse culturelle parisienne aussi, pour toutes les disciplines artistiques qui y sont représentées.»

Mettez-y un peu de Lyon encore, adresse associée à Mikael Touanen, alias Twani, cet excellent beatmaker qui signe l’habillage sonore du disque. Une tenue royale, c’est cela.

Enfin, Londres se présente dans le viseur. La scène anglaise interpelle Awori. Une nouvelle perspective se dessine. Qui a parlé de reine?

Les goûts de l’enfance

Si Awori est une créature mondialisée, l’Ouganda reste sa source. De l’école, avec ses représentations hebdomadaires, danses et musiques traditionnelles imposées pour tous les mômes en uniformes, Awori a pris le goût de la pratique.

D’un grand-père passionné de musique, la jeune femme a hérité du goût de l’oreille. Avec les échos de la musique que l’artiste écoutait enfant, ces voix qui ont recouvert tout le continent noir et plus loin encore, Miriam Makeba, Angélique Kidjo, Koffi Olomidé, Et les artistes phares d’Ouganda, Afrigo Band, cette institution nationale avec près d’un demi-siècle de service. Également la jeune garde emmenée par le chanteur et militant d’opposition Bobi Wine.

Le mot du retour

D’Awori, on aime cette identité croisée, où l’anglais campe en bonne place, ainsi de la chanson «Hold Me», moment de grâce évanescente, ce grain de voix sapide nageant entre les tapisseries feutrées héritées de la néosoul.

Et puis ce refrain entêté, porté par des percussions roulant dans les infrabasses: «Nkowamo», le titre s’impose en tête des huit chansons de l’album. «Nkowamo», en langue luganda, l’idiome de sa mère, signifie «je reviens».

Cette fois, il est question de la contrainte vécue par les enfants immigrés. «Ils sont partis à la recherche d’opportunités meilleures. Mais quand reviendront-ils?» Awori se pose toujours la question, pour elle également.

«Les visas, l’avion, tout cela coûte cher. J’ai beaucoup de famille, beaucoup d’attaches en Ouganda. Mais il y a le régime politique, qui contrôle énormément les libertés individuelles. Il y a un président au pouvoir depuis 1986… Alors je réponds, mais en chanson: je reviens demain!»

«Dans mon imaginaire, cette reine incarne la confiance. Voilà ma force motrice.»

Awori, musicienne.

Le retour est-il possible? Novembre 2020, aéroport d’Antananarivo. Une haie d’honneur accueille une caisse en bois débarquée d’un long-courrier. Le contenu est transféré dans une vitrine en verre avec porteurs, rajustant le décorum qui sied à la relique.

Le vol de la «couronne»

La télévision nationale présente la nouvelle: 123 ans après avoir été volée aux Malgaches, la couronne de Ranavalona a été restituée par la France. Prêtée à long terme en fait. En attendant mieux. Qu’importe s’il ne s’agit en vérité que d’un élément décoratif venant coiffer le dais qui abritait les nobles d’antan. La couronne de Ranavalona, la vraie, reste introuvable. Mais le symbole reste fort.

Quelle que fût la vie de Ranavalona, son histoire fait sens. À Madagascar, comme en Ouganda, à Genève, et Paris, et Lyon, certainement Londres aussi. Awori suit la piste. «Dans mon imaginaire, cette reine incarne la confiance. Voilà ma force motrice.»

«Ranavalona», Awori (Galant Records)