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FestivalLa Bâtie bat les masques

Rebâti brique par brique en fonction des directives sanitaires, le rendez-vous culturel des Genevois sort victorieux de son combat contre l’annulation. Claude Ratzé, patron du Festival de Genève, échappe au pire. On écoute son ouf de soulagement. Et on parsème de coups de cœur.

Début septembre, le chorégraphe brésilien basé en France Volmir Cordeiro assène «Trottoir», une pièce pour six danseurs censée «casser les impasses». On se cogne, on se fraie, on se masque et se démasque au rythme de séquences musicales et de transes poétiques.
Début septembre, le chorégraphe brésilien basé en France Volmir Cordeiro assène «Trottoir», une pièce pour six danseurs censée «casser les impasses». On se cogne, on se fraie, on se masque et se démasque au rythme de séquences musicales et de transes poétiques.
FERNANDA TAFNER

Comme tous les organisateurs d’événements culturels au monde, Claude Ratzé gardera de cette 44e édition de La Bâtie un goût spécial. Presque entièrement ficelée avant la situation extraordinaire, il a fallu la détricoter puis remonter ses mailles une à une, l’œil fixé simultanément sur le baromètre sanitaire et sur la boussole de l’intention première. Malgré d’inévitables annulations de dernière minute, la résilience est de mise. Elle aide à prendre un pas de côté, pour réaliser que tout est déjà différent.

«On se demande tous comment ce que nous avons traversé va traverser à son tour les spectacles»

Claude Ratzé, 60 ans, directeur de La Bâtie-Festival de Genève

Pas plus tard que la semaine dernière, vous avez dû rayer tout un pan de votre offre musicale et festive. Vous vous en remettez?

Une dizaine de concerts et soirées ont en effet été sacrifiées suites aux mesures annoncées le 17 août, ce qui a eu pour effet cruel de hiérarchiser les domaines artistiques. À la base, on vise une programmation qui fasse la part égale au théâtre, à la danse et à la musique. Mais à cause du Covid, un important déséquilibre s’est creusé. C’est dramatique pour les partenaires, les lieux d’accueil et les artistes concernés. Une politique que l’on peut tout à fait comprendre sinistre le secteur de la nuit, quels que soient les moyens de protection adoptés par ces milieux. On ferme les clubs sans autre forme de procès, sans savoir quand et comment on pourra les rouvrir, et sans réfléchir à une quelconque alternative. La crise ne révèle rien que l’on ne sache déjà, mais elle met en relief les failles du marché, de la marchandisation, de la multiplication des intermédiaires, de l’européanisation des tournées. Tout ce système se révèle boiteux. Cela dit, nous sommes en train de travailler sur l’organisation in extremis de deux soirées musicales qu’on devrait pouvoir replacer. On va modestement remettre le son sur la fin du festival, avec la Genevoise Flèche Love (le 12 sept. à l’Alhambra) et un ciné-concert d’Émilie Zoé (le 9 à Pitoëff).

Vous avez voulu braver les risques à tout prix. Un choix que vous referiez?

Oui. Quitte à transformer l’édition de fond en comble, nous ne l’avons jamais remise en question. Vu que la programmation était presque finie au moment du confinement, on a choisi de boucler ce qu’on avait, et de démanteler ensuite au besoin. Finalement, ça s’est déconstruit vite et beaucoup, ce qui a resserré la solidarité avec d’autres organisateurs européens dans le même cas, tous plongés dans la même nuit. Il était assez passionnant de chercher des solutions ensemble. Aujourd’hui, malgré l’absence de grosses têtes d’affiche, notre Bâtie ressemble à celle qu’elle devait être. On a renoncé à des highlights pour en recréer d’autres ailleurs. Un vrai casse-tête par moments. Mais au final, ce qu’on a sauvé garde l’empreinte de la programmation initiale.

Courez-vous le risque d’autres ajustements dus au Covid-19?

On n’est à l’abri d’aucune annonce. Les chiffres français passent au rouge, que cela présage-t-il pour demain? Les nouveaux ajustements peuvent intervenir jusqu’à la dernière représentation. C’est un festival qui ne laisse pas tranquille – j’aime bien cette idée. Nous avons la responsabilité d’ouvrir tous les théâtres genevois, dans les conditions qui sont ce qu’elles sont – avec ce nouveau vocabulaire de «plaçage» et de traçage, et dans une certaine uniformité d’accueil, que l’on soit au Grand Théâtre ou à l’ADC. Comme on a beaucoup travaillé, on est mieux préparés. On s’adaptera, et le public nous suivra.

Quelle est au final la part de productions locales et internationales?

Je dirais que nous avons 60% d’internationales et 40% de locales. Notre volonté était de ménager un équilibre – rappelons que notre mission est aussi internationale. Ayant subodoré la difficulté de voyager pour les artistes d’autres continents, nous nous sommes concentrés sur l’Europe. À noter que 90% des spectacles programmés au départ, y compris en musique, seront reprogrammés d’une manière ou d’une autre, grâce notamment à des reports à l’édition prochaine.

Les acrobates français du Galactik Ensemble cloront la programmation théâtre du festival à La Cuisine, avec «Optraken» (2019), une prémonition à laquelle l’actualité a donné raison. «Ou comment faire œuvre de la catastrophe», souffle Claude Ratzé.
Les acrobates français du Galactik Ensemble cloront la programmation théâtre du festival à La Cuisine, avec «Optraken» (2019), une prémonition à laquelle l’actualité a donné raison. «Ou comment faire œuvre de la catastrophe», souffle Claude Ratzé.
N. MARTINEZ

Le public verra donc en 2021 ce qu’il aurait dû voir en 2020?

On composera avec cette situation, je ne me fais pas de souci. Mais que de questions passionnantes! Six mois après l’apparition du virus, je ne regarde déjà plus les spectacles de la même manière. Allons-nous débattre, nous énerver, ou nous émerveiller durant cette 44e Bâtie? Je crois qu’on est aujourd’hui ému par d’autres choses qu’avant. La part de polémique sera moins présente. L’heure n’est pas à la controverse, il nous faut nous rassembler. L’état d’esprit du moment demande d’aller au théâtre pour recevoir, calmement. Et puis, nous nous demandons tous comment ce que nous avons traversé va traverser à son tour les pièces présentées. La crise exerce une influence sur les créations, mais plus immédiatement encore sur leur réception par le public. D’autant plus qu’il aura à respecter une procédure pour entrer en salle. Reparlons-en dans trois semaines! Pour l’instant, le festival se doit d’instaurer le bon rituel avec ses spectateurs.